Environnement mondial

Un cycle politique

Depuis les printemps arabes, nous sommes entrés dans un cycle politique mondial qui va bien au-delà du cycle électoral européen, car il est en train de modifier certains équilibres institutionnels ou économiques. Ce cycle qui voit le politique primer sur l’économie se caractérise par une incertitude durable et élevée, des chocs géopolitiques, et donc une volatilité accrue des marchés et des changes.

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Revue Banque n°806

Élection présidentielle : les enjeux pour le secteur financier

Le risque politique et l’économie : ce que nous savons du monde de demain

Les économistes ont appris récemment trois choses à propos des risques politiques [1]. La première, c’est que ces risques concernent les démocraties occidentales et pas seulement les pays moins développés. La seconde, c’est que le risque politique est devenu « systémique », car l’interconnexion des hommes a produit un monde où les effets de contagion politique sont puissants, rapides et globaux. Les idées jouent le même rôle que la liquidité pour les systèmes financiers [2] et les conséquences politiques d’un événement localisé peuvent se diffuser au monde entier. Le dernier constat, c’est que depuis les printemps arabes, démarrés en 2011, nous ne cessons de mal analyser la question politique. Ainsi, peu d’analystes ont anticipé le retour de popularité de Vladimir Poutine ou Recep Tayyip Erdogan, un an seulement après des manifestations contre la corruption dans leurs pays respectifs. Et que dire du Brexit ou de l’élection de Donald Trump aux États-Unis ? Cela révèle « tout simplement » que nous n’accordons pas assez d’importance au risque politique et que nous n’avons pas les bons outils pour l’analyser.

La modification des préférences

Ne pas accorder assez d’importance au risque politique, cela exprime en fait une difficulté à croire qu’il puisse prendre la main sur l’économie, ce qui est pourtant le cas. Nous sommes entrés dans un cycle politique mondial, c’est-à-dire un moment de l’histoire pendant lequel les anticipations des citoyens sont marquées par des priorités politiques plus que par des contraintes économiques, même si celles-ci existent. Ainsi, la dette peut-elle disparaître des débats, ce qui ne veut pas dire que la contrainte d’endettement a disparu…

Un cycle politique, c’est donc une transformation des fonctions de préférence : ce qui semblait irrationnel économiquement devient rationnel politiquement. À partir de là, l’économie va s’adapter à la politique, et non l’inverse. Le cycle politique implique donc un abandon des postures d’orthodoxie budgétaire ou monétaire, voire même d’une forme de réalisme économique…

La volatilité des croyances

C’est d’ailleurs la force des partis populistes : nier les contraintes économiques. Force rhétorique pendant les élections, mais aussi après. L’arrivée au pouvoir de Donald Trump illustre bien ce déplacement des anticipations : deux heures avant, les marchés sont inquiets car ils jugent son programme irréaliste. Mais dès le vote acté, les indices boursiers montent. Cela s’explique par la perspective de réductions fiscales, mais surtout par un déplacement des croyances. Ce qui guide le marché n’est plus la question des contraintes budgétaires mais ce que l’on croit, à un moment donné, de la capacité d’un homme à déplacer ces contraintes. On est entré dans la logique politique, et ce déplacement des croyances n’est pas neutre : il a un effet auto-réalisateur.

Le risque, évidemment, c’est la volatilité : le retournement de ces croyances, soit parce qu’elles sont déçues, soit parce que les contraintes économiques réapparaissent. En Hongrie par exemple, l’amélioration économique cache la dégradation des indicateurs de corruption, qui va peser sur la croissance à long terme… Les agences de rating augmentent donc la note du pays, mais elles peinent à estimer l’impact économique d’une politique officiellement populiste [3]. Au fond, le marché ne sait pas comment « pricer » le cycle politique. Les analystes sont donc enfermés dans un raisonnement binaire, avec une surestimation des risques à court terme avant certains événements (une élection), suivie par une sous-estimation des risques à long terme.

Les effets d’une incertitude structurelle

Un cycle politique implique par ailleurs aussi une recomposition institutionnelle qui va produire une incertitude structurelle. Pour les banques centrales, il faut donc placer cette incertitude au cœur des modèles de décision, et non plus comme un choc exogène. Cela peut les rendre plus réactives, et le raisonnement vaut pour d’autres institutions, qui vont se transformer en garantes de la continuité nationale. C’est le sens de l’affrontement entre Donald Trump et le pouvoir judiciaire américain.

Enfin, que les populismes arrivent ou non au pouvoir en Europe, cela ne mettra pas un terme à la polarisation des idées. Mais si le cycle électoral européen ne produit pas de bouleversements, la tentation va être forte de se croire revenu dans « Le monde d’hier » [4] et de sous-estimer la radicalité des évolutions en cours. Or, ce qu’il faut anticiper, ce n’est pas seulement le résultat des élections, mais aussi le changement des systèmes de valeurs de la population, car ce sont ces valeurs qui vont définir les préférences des gouvernements, et donc les orientations économiques.

Le retour des États

Le retour de la politique marque enfin celui des États. Cela va conduire à un rééquilibrage des policy-mix au profit des politiques budgétaires, à une relance des investissements en infrastructures et des partenariats publics privés. Quant à la préférence nationale, elle est de fait privilégiée par de nombreux électeurs (et cela va bien au-delà des partis populistes) dans de nombreux pays. L’impact de ce nationalisme économique augmente évidemment la probabilité de « guerres commerciales » qui s’exprimeront par une volatilité accrue des changes et de l’environnement réglementaire. Et cette tendance valide aussi l’idée [5], qu’il y aurait une forme de triangle d’incompatibilité entre hyperglobalisation, démocratie, et souveraineté nationale (termes qui ne sont compatibles que deux à deux).

La géopolitique, source de chocs

L’appétence pour une souveraineté nationale réaffirmée a deux conséquences : économique, avec un risque accru de défaut unilatéral pour les pays endettés, et surtout politique, avec un retour des logiques géopolitiques. En effet, nous sommes en train d’assister en direct à la chute de deux piliers de l’après-guerre, le multilatéralisme et le gouvernement par la règle, remplacés par d’autres principes, la négociation bilatérale, la loi du plus fort, le nationalisme… Dans ce nouveau « méta-jeu » [6], les règles vont s’écrire par une suite de confrontations et d’accords, d’autant que les réseaux sociaux et la société de la « post-vérité » renforcent les liens systémiques entre politique et géopolitique. La logique de balkanisation va également devenir puissante (une réorganisation par zones d’influences, autour des volontés de puissance [7] des États-Unis, de la Russie et de la Chine), et les chocs pourront aussi venir d’acteurs intermédiaires moins contrôlables (Turquie, Corée du Nord, Arabie Saoudite…).

Les populismes à l’assaut des démocraties

Enfin, ce cycle politique est marqué par le retour des populismes dans les démocraties. Cependant, si on comprend bien le vote anti-système des classes moyennes déçues ou des populations défavorisées, comment le comprendre quand il vient d’une élite qui tire avantage du système ? D. Acemoglu et J.A. Robinson montrent que l’attachement des élites à la démocratie n’a rien à voir, selon eux, avec des valeurs politiques [8]. Car la démocratie ne serait pas un état stable issu de valeurs, mais un compromis momentané d’intérêts entre les élites, les classes moyennes et le pouvoir politique de facto, c’est-à-dire le pouvoir éventuel de la rue. Si ce compromis change de nature, l’élite peut préférer un autre régime… Cette analyse permet aussi d’expliquer l’importance politique prise par la fiscalité : une forte pression fiscale peut diminuer l’attachement des élites à la démocratie.

Des études historiques [9] prouvent aussi que les crises de la dette souveraine peuvent pousser les élites à voter pour les extrêmes. En effet, ces crises cassent le compromis institutionnel dont parle D. Acemoglu à cause du coût fiscal du désendettement de l’État : chaque classe sociale reproche aux autres de « ne pas payer assez ». Une crise de la dette se traduit donc systématiquement, cinq ans après, par une fragmentation politique, une montée des partis extrêmes (toujours au profit des extrêmes droites) et une intensification des mouvements sociaux.

Quand la politique grippe l’économie

Enfin, la polarisation des idées conduit à un affaiblissement de l’économie. Le circuit est le suivant : le ralentissement de la croissance développe la perception des inégalités et de la corruption. La sensation que la société est bloquée produit alors trois types de comportements : l’abstentionnisme, le « click-activism » et le vote de rejet. À partir de là se pose la question de la légitimité des institutions, et les équipes en place n’auront donc plus la marge de manœuvre politique pour faire des réformes économiques structurelles. La boucle est bouclée (voir Schéma) : sans réformes, la croissance potentielle s’affaisse et la perception des inégalités s’accroît…

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Il y a peu de moyens de sortir de ce piège : il faut retrouver de la légitimité politique et cela conduit vite à la question du leadership… La « strongmania » [10] dont le monde est atteint semble donc l’une des réponses logiques (bonne ou mauvaise) à l’affaiblissement des institutions.

En conclusion, nous ne savons pas si nous assistons à une réforme de la démocratie ou à la bascule de certains régimes. La seule certitude, c’est que la colère des électeurs est en train de rouvrir l’espace du politique que la globalisation libérale avait clos. Et en soi, c’est peut-être une bonne nouvelle…

 

 

 

 

[1] T. Sollogoub, « Ce qui créé la colère », Perspectives Crédit Agricole 2016.

[2] T. Sollogoub, « Le bel avenir du risque politique », Perspectives Crédit Agricole 2012

[3] « Je suis fier d’être populiste » a déclaré récemment le premier ministre hongrois Viktor Orban.

[4] S. Zweig, Le Monde d’hier, 1944.

[5] D. Rodrik, The Globalization Paradox, 2013.

[6] U. Beck, Pouvoir et contre-pouvoir à l’ère de la mondialisation, 2003.

[7] T. Gomart, Le Retour du risque géopolitique - Le triangle stratégique Russie, Chine, États-Unis, Institut de l'Entreprise, janv. 2016.

[8] D. Acemoglu et J.A. Robinson, Economic Origins of Dictatorship and Democracy, Cambridge University press 2006.

[9] M. Funke, M. Schularick et C. Trebesch, « Going to Extremes: Politics after Financial Crisis, 1870-2014 », European Economic Review, 2016.

[10] M. Pei, « The Siren of Strongmania », Project syndicate, 2016.

 

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