Supervision

Technologie et stabilité financière : trouver le juste équilibre

Créé le

20.02.2020

Le Conseil de stabilité financière (FSB) a publié en décembre dernier un rapport qui interroge les risques et les opportunités que représente l’entrée des big techs dans les services financiers. Le FSB publiera en 2020 un autre rapport sur les perspectives des pays émergents au regard du développement des big techs dans ces pays.

L’innovation a toujours été un facteur majeur façonnant le système financier. À commencer par les marchands qui se sont diversifiés en proposant des prêts de céréales il y a 4 000 ans, de l’utilisation de monnaie papier il y a plus de 1 000 ans, jusqu’au commerce électronique apparu il y a presque 40 ans. À travers le monde, l’innovation a en général rendu le système financier plus efficace et a soutenu la croissance et la bonne santé économiques. Mais l’innovation a aussi entraîné des risques qui doivent être bien compris et gérés. L’histoire des crises financières, y compris la crise mondiale de 2008-2009, nous apprend que cela n’a souvent pas été suffisamment le cas.

La période actuelle de rapide innovation technologique semble différente à bien des égards. Les changements paraissent arriver à un rythme plus rapide que précédemment, et l’innovation semble beaucoup plus omniprésente, touchant tous les domaines du système financier et toutes les facettes de l’intermédiation financière. Dans le même temps, les autorités sont très attentives à ces développements – conscientes des bénéfices potentiels que l’innovation peut apporter, mais aussi vigilantes quant à la nécessité de maîtriser les risques qui ne sont pas des moindres pour la stabilité financière.

Le Conseil de stabilité financière (en anglais, Financial Stability Board – FSB) a suivi et évalué les implications de l’innovation financière pour le système financier depuis quelques années. Il s’est demandé en particulier dans quelle mesure ces changements structurels induits par la technologie peuvent présenter des risques et des opportunités pour le système financier. Ce travail est indissociable des efforts du FSB pour identifier les vulnérabilités émergentes dans le système financier mondial et y répondre. L’innovation digitale est globale par nature, et les initiatives du FSB ont par conséquent complété le travail de ses membres au niveau national.

Innovation, diversification et efficacité

Un exemple récent du travail du FSB sur le sujet est son rapport de décembre 2019 qui étudie les implications pour la stabilité financière des avancées des big techs dans les services financiers. L’arrivée de ces entreprises dans la finance a de nombreux avantages, parmi lesquels une capacité à une plus grande innovation, diversification et efficacité dans la fourniture de services financiers. Ils peuvent également contribuer à faire progresser l’inclusion financière, en particulier dans les économies émergentes et en développement, et pourraient faciliter l’accès aux marchés financiers aux petites et moyennes entreprises.

Les avantages de l’arrivée des big techs dans les services financiers doivent être pondérés par les risques potentiels pour la stabilité financière. Certains risques sont les mêmes que ceux auxquels les acteurs financiers font face depuis des centaines d’années : en gros ils découlent des effets de levier, de la transformation des maturités, des insuffisances de liquidité et des risques opérationnels. Ces risques sont familiers aux régulateurs financiers qui en ont tenté par plusieurs moyens d’y répondre. Les implications pour la stabilité financière pourraient être plus importantes dans les pays où les big techs prennent une part de marché plus large en matière de services financiers. De tels risques sont, par nature, incertains et prospectifs, étant donné que la fourniture de services financiers par les big techs est relativement embryonnaire dans la plupart des pays. Cependant, l’offre de services financiers des big techs pourrait croître rapidement étant donné qu’elles disposent de ressources importantes et d’un large accès aux données des clients, qui peuvent s’autorenforcer par des effets de réseau.

Partenaires ou concurrents

Régulateurs et superviseurs doivent aussi être attentifs à la résilience et à la viabilité économique des business models des acteurs traditionnels étant donné l’interconnexion avec les big techs et la concurrence que ces derniers représentent. Différents types de relations sont en train d’émerger entre les big techs et les institutions financières traditionnelles. Certaines impliquent des partenariats, par exemple lorsque des big techs procurent des infrastructures technologiques à des institutions financières. Dans d’autres cas, les big techs sont en concurrence directe avec les institutions financières installées. La réponse globale à cette entrée des big techs dans les services financiers et à ses effets sur leurs business models varie selon les institutions et les marchés.

La concurrence peut être bonne pour enrichir le choix des clients mais il est aussi important de s’assurer qu’elle n’engendre pas de prises de risque inappropriées de la part des entreprises. Certains risques potentiels découlent de la manière dont les big techs peuvent utiliser leurs réseaux et leurs infrastructures pour se développer très rapidement à grande échelle dans les services financiers. La concurrence des big techs pourrait affaiblir la résilience des institutions financières, en affectant leur profitabilité ou en affaiblissant la stabilité de leur financement. Le large accès des big techs aux données sensibles des clients pourrait aussi se renforcer via des effets de réseau. De même, alors que les services financiers sont le core business des acteurs en place, ce n’est généralement pas le cas des big techs. Par conséquent, les superviseurs ne doivent pas s’attendre à ce que les motivations et les réactions des big techs soient les mêmes que ceux des entreprises qu’ils ont l’habitude de réguler. Cette considération est particulièrement importante dans l’hypothèse où un petit nombre de big techs pourraient dans le futur parvenir à dominer, plutôt que diversifier, la fourniture de certains services financiers dans certaines juridictions.

Économies émergentes

Le travail du FSB souligne que l’entrée des big techs dans les systèmes financiers recèle des différences importantes selon les juridictions. Les activités des big techs dans les économies avancées se positionnent en général en complément des acteurs établis du marché, alors que dans les économies émergentes et en développement elles ont tendance à agir en concurrents. Cela peut être dû aux différences de structures des marchés financiers et de pénétration des services financiers, qui est en général bien plus grande dans les pays avancés que dans les pays émergents. Les différences de développement économique et financier et d’approches de la régulation financière ont un impact significatif sur la pénétration des services financiers dans les différentes géographies.

Dans les pays développés, les big techs ont tendance à être impliquées dans une variété moindre de services financiers et nouent souvent des partenariats avec des institutions financières existantes régulées (opérateurs de système de paiement pour le traitement des paiements ou banques pour les activités de crédit). Dans les économies émergentes et en développement, en revanche, environ la moitié de la population éligible à un compte bancaire, mais environ les deux tiers de ceux qui n’ont pas de compte bancaire possèdent un téléphone mobile. En Chine, c’est même plus de 80 % de la population non bancarisée qui possède un smartphone. Cette situation offre une opportunité aux big techs (et aux FinTechs plus globalement) de proposer directement des services financiers, passant outre le besoin d’une présence physique en dur qui reste un héritage problématique pour beaucoup d’acteurs établis. Par conséquent, l’impact des big techs sur la stabilité financière pourrait être variable selon les différents types d’économies. Le FSB publiera un rapport plus tard dans l’année sur les perspectives des pays émergents au regard du développement des big techs dans ces économies.

De tels développements soulèvent un ensemble de questions pour les régulateurs, incluant celle de se demander si davantage de surveillance ou de régulation financière sont nécessaires. Dans certains cas, cela pourrait être le cas, mais dans d’autres, la technologie financière va proposer des activités ou des risques qui sont déjà régulés.

Stablecoins

Le développement des crypto-actifs est un bon exemple. Le FSB a évalué les risques que font peser les crypto-actifs sur la stabilité financière depuis plus de deux ans. Alors que le FSB a considéré que les crypto-actifs ne représentent pas de risque majeur pour la stabilité financière globale aujourd’hui, l’innovation pourrait modifier cette évaluation à l’avenir. Le FSB a relevé que lesdits « stablecoins » qui ont la possibilité de se déployer à grande échelle pourraient devenir une source de risque systémique, notamment du fait de leur possibilité de se développer rapidement en tant que moyens de paiement ou réserve de valeur. Le FSB travaille à identifier des manières de répondre aux défis de réglementation et de supervision que soulèvent de tels instruments qui pourraient potentiellement être adoptés dans de multiples juridictions. Cette année, après une consultation publique en avril, le FSB va produire un rapport sur les problèmes de régulation des stablecoins pour le G20 de juillet.

L’innovation technologique ne change pas seulement le système financier. Elle peut aussi fournir des avantages significatifs aux régulateurs et aux superviseurs. Les nouvelles technologies appliquées à la régulation et à la supervision (RegTechs et SupTechs) pourraient améliorer l’efficacité de la surveillance réglementaire et procurer des outils de compliance plus rentables. À partir des travaux existants sur le sujet, le FSB va faire cette année l’inventaire des pratiques concernant l’utilisation des RegTechs et SupTechs.

Le FSB va continuer à surveiller l’impact des développements technologiques sur le secteur financier, évaluant les bénéfices potentiels de l’innovation au regard de la nécessité de maîtriser les risques qui pourraient émerger. Étant donné la nature globale de ces développements, le FSB est un forum idéal pour les autorités pour discuter et se mettre d’accord sur des approches réglementaires et de supervision.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº842