« Le risk dashboard de l'EBA confirme une amélioration régulière dans la gestion des NPL en Europe » : le constat de l'Autorité bancaire européenne à mi-juillet sous-tend vraisemblablement un véritable tournant dans la situation européenne en matière de prêts non performants.
Le ratio moyen des
Une réduction spectaculaire des stocks de prêts en défaut
L'Italie reste un point particulier d'attention en ce qui concerne les encours de NPL, mais elle est aussi très représentative des progrès réalisés par les banques. Scope considère depuis longtemps que l'important stock de prêts en défaut italiens est un problème appartenant au passé, et qui peut être maîtrisé par la plupart des banques italiennes. Depuis leur niveau le plus haut, les prêts en défaut en Italie ont décru d'un quart à 258 milliards en mars 2018. Nous estimons que cette décrue rapide va se poursuivre et que l'encours global d'expositions non performantes pourrait revenir à 200 milliards d'euros à fin 2018, et passer sous le seuil de 150 milliards en 2019.
Rappelons que plus des deux tiers de la diminution des expositions non performantes italiennes sont intervenus au cours des douze derniers mois, grâce à un environnement de crédit favorable et un marché secondaire très actif. Le marché secondaire des NPL a plus que doublé en 2017 et l'opinion de Scope est que celui-ci va à nouveau doubler cette année à plus de 100 milliards d'euros de transactions. À quelques nuances près, une tendance identique est constatée dans les autres pays européens touchés par la crise, comme l'Irlande, l'Espagne, le Portugal et la Grèce, où le marché des expositions non performants a connu une même accélération au cours des douze derniers mois. En Espagne, les transactions ont accéléré non seulement sur les prêts, mais aussi sur des biens immobiliers saisis, avec l'annonce par Santander, BBVA, Caixabank ou encore Sabadell, d'opérations de plusieurs milliards de dollars au cours des douze derniers mois, mettant ainsi un point final à la crise immobilière qui a ébranlé le secteur au cours de la dernière décennie.
Des régulateurs et superviseurs (trop) zélés
En dépit de la réduction significative des NPL, qui s'est encore accentuée depuis les chiffres publiés par l'EBA pour le premier trimestre 2018, grâce à un flux de cessions et de titrisations, les autorités européennes ont pourtant maintenu la pression sur les banques pour qu'elles continuent à diminuer leurs volumes d'expositions non performantes. Même si leur position paraît aujourd’hui moins justifiée, les responsables politiques considèrent toujours les NPL comme une menace pour la croissance, car selon eux, les NPL détournent les ressources des banques de leur rôle de financement de l'économie. Ils ont ainsi déployé des efforts considérables pour traiter cette question. À la lumière des améliorations spectaculaires de la situation globale des NPL, et des centaines de milliards de capital additionnel levés par les banques depuis la crise financière, l’action des régulateurs et des superviseurs paraît toutefois surdimensionnée.
Contrairement aux autres préoccupations actuelles concernant la stabilité financière, la pression politique, réglementaire, prudentielle et comptable sur les banques pour qu'elles nettoient leur bilan semble être une réaction tardive à un problème qui a atteint le maximum de son intensité il y a 5 ans.
Cette approche est compréhensible : compte tenu de sa création récente, le superviseur européen a voulu faire preuve de fermeté vis-à-vis des banques pour asseoir sa crédibilité auprès de la communauté des investisseurs internationaux, une crédibilité perdue par certains superviseurs nationaux depuis la crise. Je pense qu’entre sur- et sous-réagir, le superviseur a choisi le premier. Dans le contexte actuel, être critiqué pour avoir été trop ferme est préférable à être considéré comme trop laxiste.
Dans ce cas cependant, le principal objectif de cette attitude de fermeté devrait être d'empêcher l'accumulation de nouveaux NPL et de réduire les situations de sous-provisionnement, plutôt que de s’occuper du stock global de NPL anciens. Des projets réglementaires instituant des lignes de défenses prudentiels stricts et des délais de provisionnement ont ainsi été proposés, qui permettront avec l'entrée en vigueur de la norme comptable IFRS 9, de s'assurer que les banques couvrent suffisamment leurs pertes potentielles de crédit.
Un problème spécifique à quelques établissements
Compte tenu des circonstances actuelles, imposer des conditions toujours plus rigoureuses à l’ensemble du secteur bancaire européen, y compris en relevant le niveau de provisionnement des stocks existants de NPL, semble inadapté et inutilement contraignant.
Dans certains cas, une telle ligne dure de conduite du superviseur peut même s’avérer contre-productive. Par exemple, la pression sur les banques pour qu’elles cèdent aussi rapidement que possible leurs portefeuilles de NPL, quel qu’en soit le coût, pourrait parfois les conduire à vendre sur un marché où interviennent peu d’acheteurs, contribuant à faire baisser les prix à un niveau tel que la transaction pourrait avoir un impact négatif sur leurs fonds propres. Dans les années récentes, certaines banques italiennes, qui affichaient une rentabilité de leurs fonds propres à un chiffre, ont cédé des NPL à des prix qui ont permis aux acheteurs de percevoir des taux de rendement interne atteignant 15 % et 20 %. Ce transfert de valeur des banques vers le secteur non bancaire renforce-t-il vraiment la stabilité financière ?
En outre l’analyse des données par pays montre une forte dispersion des niveaux de NPL d’un pays à l’autre : le ratio des encours de NPL rapportés aux montants bruts de l’ensemble des prêts et avances varie de 0,8 % à 45,3 % à travers l’Europe. Cette constatation témoigne d’un problème non pas ancré uniformément dans un large territoire, mais plutôt limité et spécifique à certains établissements bancaires concentrés dans un noyau de pays européens fortement affectés par les chocs macroéconomiques.
Pour Scope, les NPL sont désormais une donnée moins centrale en matière d’analyse du crédit. Il est important d’évaluer la durée pendant laquelle une banque devra continuer à provisionner ces encours de NPL et dans quelle mesure ils vont affecter sa profitabilité, mais ce n’est pas le critère le plus déterminant de l’analyse. Nous nous attendons à ce que les investisseurs se désintéressent progressivement de ce sujet en 2019.
Des mesures spécifiques pour encourager la cession de NPL
Les progrès de l'évolution globale des stocks de NPL sont dus non seulement à la vente de portefeuilles de prêts, mais aussi à d’importantes opérations de titrisation publiques de NPL, principalement en Italie. Les transactions comme le projet
Au-delà des marchés secondaires déjà actifs, comme ceux d’Italie ou d’Espagne, des amendements législatifs sur les régimes d’insolvabilité et sur celui des saisies hypothécaires, ainsi que des ajustements sur des aspects majeurs du fonctionnement du marché comme les activités de services sur les prêts (incluant la délivrance de nouvelles licences), ont favorisé la vente de portefeuilles de NPL dans des pays et des secteurs bancaires qui ont fait l’objet de restructurations, comme la Grèce ou Chypre, où le niveau de NPL rapporté à l’ensemble des prêts reste encore élevé. Mais avec la diminution rapide des stocks de NPL, l’attention des autorités va désormais porter sur des mesures plus structurelles pour renforcer la résilience de ces marchés dans de futures récessions.
Pérenniser l’activité des marchés secondaires de NPL
Parmi les obstacles structurels qui peuvent freiner la réduction accélérée des NPL, la Commission européenne avait déjà signalé dans le passé l’activité insuffisante des marchés secondaires et une pénurie d’acheteurs pour les stocks de NPL. Ce constat est particulièrement justifié dans les premières étapes d’une crise, alors que le volume de prêts en défaut augmente et que la valeur des sécurités adossées à de tels prêts a tendance à baisser. C’est à ce stade que le manque de visibilité sur les revenus des banques et de transparence sur leur bilan est le plus élevé.
Dans cette perspective, l’ouverture de cet écosystème de marché serait en effet positive. Au-delà de la suppression des barrières à l’entrée pour les prestataires de gestion de prêts ou les agents de recouvrement, les responsables politiques pourraient intervenir pour inciter les plus petits investisseurs à se positionner sur des portefeuilles plus modestes détenus par des banques de taille moyenne. La Commission européenne travaille également sur un plan d’action (blueprint) pour créer des sociétés publiques d’asset management, aussi appelées bad banks. Au cours de la dernière crise, celles-ci ont joué un rôle important pour aider les banques à se débarrasser de leurs NPL dans plusieurs pays européens.
Une autre idée forte dans les réflexions visant à stimuler le marché secondaire, a été la création par des acteurs privés de plateforme transactionnelle, pour, selon la Commission européenne, améliorer la transparence, la disponibilité et la comparabilité des données sur les NPL et jouer le rôle d’un hub de reporting. Cette plateforme permettrait d’éliminer les asymétries d’information et de contribuer au développement du marché en réduisant les barrières à l’entrée pour de nouveaux investisseurs ainsi que les spreads entre l’offre et la demande. Il est vrai qu’il serait utile de disposer de plus de données sur les transactions actuelles, dans la mesure où la plupart de ces données sont privées. Ce manque d’information a un coût car il conduit les investisseurs à demander des rendements plus élevés. Plus de transparence et des données de meilleure qualité seraient en effet un atout. Pour autant, nous ne sommes pas convaincus de l’utilité d’une telle mesure.
Des investisseurs hautement qualifiés
L’hétérogénéité des prêts, et en particulier le type de sécurité qui leur sont adossées (en général des biens immobiliers hypothéqués) reste un véritable obstacle. Les prêts sont ancrés dans des marchés locaux dont les règles de fonctionnement peuvent être très différentes. Ils dépendent de modèles de solvabilité, et les banques ont des pratiques d’origination et des normes qui diffèrent non seulement d’un marché à l’autre, mais aussi d’un établissement à l’autre. Dans ce contexte, disposer d’une base de données suffisamment rigoureuse et fiable pour supporter un benchmarking sera un challenge considérable.
Comprendre les NPL suppose de comprendre qui a originé le prêt et selon quels standards. Il existe différents niveaux de garanties, la qualité de la documentation aussi est variable, dans un pays à l’autre, mais aussi au sein d’un même territoire. Les NPL sont des produits très complexes et les stratégies de recouvrement qui leur sont appliquées relèvent d’une démarche sur mesure, déterminée au cas par cas. Les négocier sur une plateforme peut être utile pour certaines opérations ; cela restera marginal et ne changera pas fondamentalement la donne.
Certes, un marché secondaire actif aurait besoin d’investisseurs plus nombreux prêts à consacrer du temps et des efforts pour comprendre cette classe d’actifs. Mais les cessions de portefeuille de NPL nécessitent des investisseurs hautement qualifiés, qui peuvent analyser ligne à ligne les portefeuilles, supporter le risque de crédit et d’illiquidité. Et ces investisseurs sont alors très exigeants lorsqu’il s’agit de fixer un prix.
Favoriser les titrisations
La titrisation peut être un canal efficace pour attirer de nouveaux acheteurs. En permettant une meilleure segmentation du risque, elle permet de financer au moins partiellement les portefeuilles transférés par des titres senior à faible risque, qui peuvent intéresser un plus large panel d’investisseurs. Le principal frein dans ces transactions est le laps de temps nécessaire pour organiser l’opération, qui implique également plusieurs parties prenantes, dont notamment des agences de rating. Le dispositif de garantie publique des titrisations du gouvernement italien (GACS), dont la date d'échéance a récemment été repoussée de septembre 2018 à mars 2019, a été un catalyseur majeur du flux de transactions d’ABS adossés à des NPL en 2018, dont beaucoup ont été notées par Scope. Les banques ont d’abord hésité à recourir à ce dispositif, mais un regain d’intérêt s’est fait jour en 2018, en raison à la fois des bénéfices tangibles en termes de prix, mais aussi, dans une certaine mesure, des pressions extérieures des analystes et des régulateurs.