Les assureurs et les fonds de pension font-ils partie du shadow
Les acteurs financiers qui ne sont pas susceptibles de créer du risque systémique sont exclus de la notion de shadow banking, telle qu’elle est définie par le FSB.
Pour l’instant, les compagnies d’assurance – que le FSB va étudier plus précisément dans un avenir proche – ne font pas partie du shadow banking. Il existe toutefois une exception : des assureurs d’un type bien particulier sont intégrés au shadow banking, les monolines, qui assurent le risque de crédit et vendent massivement des dérivés pour rehausser la qualité des crédits ; cette activité a été massivement pratiquée par AIG avant la crise de 2008.
Les banques de développement publiques et les fonds de pension ne font pas non plus partie du shadow banking. Les fonds de pension ont en principe un passif très long, peuvent augmenter le niveau de leurs cotisations en cas de besoin et savent exactement quel flux de cash doit être versé dans l’avenir. Normalement, ils n'ont donc pas de risque de liquidité.
Que pensez-vous du financement de l’économie par les assureurs (achat de dette bancaire, investissement dans des fonds de prêts, dans des actifs titrisés…) ?
Je pense que le financement de l’économie par les assureurs peut être encouragé, en particulier dans le cadre du financement de la transition énergétique, avec peut-être une garantie publique.
Ce qui manque aujourd’hui ce sont des prêteurs de long terme. Si les assureurs ou les fonds de pension peuvent jouer ce rôle en octroyant des prêts, c’est une bonne chose pour l’économie. Mais il ne faut pas qu’ils soient concurrents des banques pour du prêt standard, notamment des prêts aux entreprises dans leur activité commerciale courante. Il faut viser les catégories de prêts qui font défaut aujourd’hui dans les infrastructures, les réseaux, les énergies renouvelables.
Les fonds d’investissement font-ils partie du shadow banking selon le FSB ?
Les acteurs du shadow banking sont, selon le FSB :
- les compagnies financières, c’est-à-dire les fournisseurs de crédit (par exemple, du crédit à la consommation) qui sont des filiales de banques ; elles ne prennent pas de dépôt et se financent en émettant des titres, ce qui les rattache au risque généralisé de marché ;
- les entreprises qui, comme les constructeurs automobiles, ont des filiales financières et font du crédit, par exemple pour financer l’acquisition d’une voiture ;
- les monolines ; leur spécialisation sur un seul produit les rend fragiles.
- les intermédiaires de marché ou broker dealer, c’est-à-dire des entités financières impliquées dans des opérations de marché. Ces entités font notamment du prêt sur titre, donc fournissent du financement aux clients en échange de titres en collatéral. Cette technique du prêt sur titre génère du risque systémique, car un même titre est reprêté plusieurs fois ;
- les fonds d’investissement, dont les hedge funds et le private equity. Certains gérants ne se contentent pas de gérer les fonds des clients. Ils peuvent aussi prendre des risques en empruntant pour prêter. C’est le cas de nombreux fonds qui, dès lors, deviennent des shadow banks.
La France est sur le point de donner la possibilité, à des fonds de droit français, d’octroyer des prêts ; qu’en pensez-vous ?
Ces véhicules vont prêter de l’argent qui n’est pas le leur ; cela ressemble assez à l’activité d’une banque. Et le risque de crédit retombe sur l’investisseur. Le gérant prend un risque de crédit qui est transféré à un tiers. Cela correspond à un processus de spill over (répercussions en chaîne du risque). Ce projet relève complètement du shadow banking.
Les gérants d’actifs militent pour que ces véhicules qui pourront prêter puissent également emprunter et font valoir que d’autres pays européens autorisent cette pratique ; qu’en pensez-vous ? Comment faut-il réguler un fonds qui peut emprunter pour prêter ?
Il faut plus de capital et celui-ci doit être calculé en fonction des sommes empruntées. Pour un fonds d’investissement, la vision du capital n’est pas la même que pour une banque mais elle doit exister. Cela découragera certains de ces véhicules.
Il faut renforcer la supervision des entités qui, comme certains fonds d’investissement, constituent le shadow banking. Les régulateurs ont longtemps jugé que les fonds d’investissement, notamment les hedge funds, ne devaient pas être trop bridés, car ils apportent de la liquidité. En réalité, ils sont les premiers à fuir et assécher la liquidité de marchés vulnérables aux runs. Ils ne sont en aucun cas des market makers. Il faut les réguler davantage et leur appliquer des surcharges en capital.
Quel est le rôle des acteurs non bancaires dans la propagation des risques ?
Après la crise de 2008, une seule partie du système financier, c’est-à-dire les banques, a été réglementée (ratio de capital, ratio de liquidité…). Cette réglementation a changé la place des banques vis-à-vis de l’intermédiation de marché. Les banques européennes, notamment, se sont retirées de l'intermédiation du crédit international pour les pays émergents où elles étaient leaders avant la crise.
Par ailleurs, l’Occident se remettant difficilement de la crise de 2008, le crédit au secteur privé dans les pays occidentaux n’a crû que très lentement. Aussi, les banques ont peu prêté ces dernières années, à la fois en raison de la nouvelle réglementation mais aussi à cause du niveau de la demande de crédit qui ne permet pas de prêter des montants très importants.
Les banques occidentales subissant une réglementation plus sévère et la demande de crédit étant atone, les masses de liquidités injectées par les banques centrales n’ont pas financé principalement les économies occidentales, mais les économies émergentes. De 2010 à 2014, les banques centrales occidentales ont indirectement généré un endettement massif des entreprises de ces pays (surtout la Chine et les pays exportateurs de pétrole). Et les non-banques ont été très actives dans ce processus, souvent en ajoutant du levier aux liquidités des banques centrales.
Quelles sont les non-banques qui ont ajouté du levier ?
Les banques centrales ont acheté des obligations d’état à des investisseurs. Parmi ces investisseurs, des hedge funds, des money market funds ou des mutual funds en général ont prêté, dans les pays émergents, l’argent reçu des banques centrales, auquel ils ont ajouté un levier puisqu’ils empruntent et font de la transformation d’échéance.
Autres acteurs importants, de nombreuses entreprises multinationales occidentales disposent de montagnes de cash : elles empruntent à des taux très bas sous forme obligataire (grâce à la politique monétaire des banques centrales) puis n’utilisent pas cet argent pour investir dans leur outil industriel, mais pour prêter à des entreprises émergentes ou à des banques commerciales dans les pays émergents. Ces entreprises ont fait de la banque d’investissement.
Ces non-banques ont contribué à l’accélération de l’endettement au niveau mondial. Et comme toujours, les bulles se dégonflent. La surproduction en Chine, par exemple, entraîne aujourd’hui une baisse de son taux de croissance. Et les baisses de prix des actifs dans les pays émergents se transmettent, par un phénomène de spill over, aux pays développés (à partir d’août 2015, puis début 2016). La finance atteint donc un niveau de globalisation et d’interdépendance jamais atteint, où le shadow banking occupe une place centrale. Or la réglementation financière post-crise de 2008 s’est limitée aux banques. C’est seulement maintenant que l’on se demande comment limiter le shadow banking.