Euroscepticisme

Quand l’euro asservit ses démiurges

Les États membres de la zone euro ne parviendront jamais à accéder à un fonctionnement fédéral. La zone euro va donc continuer de dysfonctionner, sans éclater pour autant. Elle va perdurer, au détriment de la plupart de ses États membres.

Quand l’euro asservit ses démiurges

L'auteur

Revue de l'article

Cet article est extrait de
Revue Banque n°813

Zone euro, union bancaire… Qu’attendre de l’ère Macron ?

Avec l’élection d’Emmanuel Macron, l’horizon semble s’être dégagé pour la zone euro. C’est au tour des États-Unis et de la Grande-Bretagne de vivre un moment difficile. Depuis l’annonce du Brexit, la livre sterling et le dollar se sont dépréciés contre la monnaie unique. Les errements de la présidence américaine, l’échec électoral du Premier ministre britannique ont ouvert une période d’incertitude. La confiance retrouvée entre la France et l’Allemagne en revanche permettrait de nouvelles avancées fédérales. Les Français ne peuvent que se féliciter du crédit retrouvé de leur pays à l’international. Peut-on envisager une nouvelle étape dans la construction européenne ? La zone euro a-t-elle surmonté ses difficultés ? Nous souhaitons ici apporter quelques éléments de réponse à ces questions, sans esprit de parti ni dogmatisme.

Les vices de construction de la zone euro ont été exposés à de multiples reprises par de nombreux économistes : la mise en place de la monnaie unique ne s’est pas accompagnée d’une coordination des politiques économiques ; les taux de change étant bloqués, les prix intérieurs et l’emploi sont devenus la seule variable d’ajustement des déséquilibres ; les capitaux ont reflué dans les pays créditeurs ; les politiques déflationnistes de contraction de la demande interne et d’attrition bancaire ont accentué les effets de la crise financière. La crise de la zone euro a ainsi mis au jour le manque de dispositifs permettant, au niveau supra-étatique, de mettre en œuvre des transferts ou d’assurer une meilleure coordination des politiques économiques au sein de la zone. L’idée d’un ministre de l’Économie et des Finances de l’Eurozone semble ainsi faire son chemin, ce qui supposerait un pas supplémentaire vers une organisation fédérale des pays membres de la zone euro. Que faut-il penser de ces projets ?

Fédéralisme : incompatible avec le sens vital de l’Europe

L’Europe est avant tout un essaim de peuples. Dans ces conditions, il faut apprécier à sa juste mesure la poussée fédéraliste qui saisit les autorités européennes depuis le Brexit. On ne peut pas former une conscience politique commune « par le haut », par un assemblage mal bâti (dont les traités européens offrent trop souvent l’exemple disgracieux) de traditions différentes qui s’ancrent dans la géographie et dans l’histoire. Le saut institutionnel qu’appellent de leurs vœux les fédéralistes (constitution d’un corps électoral européen avec la mise en place de listes transnationales, nomination d’un ministre européen de l’Économie et des Finances, etc.) apparaît ainsi particulièrement incongru. Pourquoi les Allemands, qui font une vertu de la constitution d’excédents commerciaux, accepteraient-ils de reverser 8 à 10 % de leur produit intérieur à un budget commun ? De quel droit les Italiens ou les Grecs se plieraient-ils à la loi de la majorité dans un corps électoral où ils seraient nettement minoritaires par rapport aux populations d’Europe du Nord ? Comment concilier la dévolution de compétences au niveau fédéral avec le contrôle constitutionnel exercé par la Cour de Karlsruhe ? À ces questions, les fédéralismes américain et allemand ont apporté des réponses politiques et institutionnelles, forgées par des peuples plongés dans un mouvement historique. Rien de tel n’existe à Bruxelles.

Défiance croissante vis-à-vis de la logique d’intégration

Après huit années de crise, la zone euro a bénéficié ces derniers mois d’un regain lié aux résultats de l’élection présidentielle française (qui fut vécue comme un soulagement par les milieux économiques), à la faiblesse des taux d’intérêt et à la baisse du prix du pétrole. Cependant, on a tort d’interpréter les derniers résultats électoraux français comme un vote d’adhésion à une nouvelle avancée de la construction européenne. Au contraire, les populations manifestent une défiance croissante vis-à-vis de la logique d’intégration, comme le montrent les conditions de l’élection d’Emmanuel Macron, le « non » italien [1], les choix politiques des générations montantes [2]. En France et en Europe méditerranéenne, les politiques européennes ont conduit à une contraction de l’activité. En Allemagne, la politique de la BCE alimente le ressentiment de populations fragilisées par les réformes « Hartz ». Dans ce contexte, la position de la chancelière face aux migrants (« we can do it ») a créé une nouvelle occasion de discorde.

Ainsi, les déséquilibres économiques ne laissent pas de se creuser : l’Allemagne continue de bénéficier de son appartenance à l’union monétaire, qui lui permet d’engranger les dividendes de la croissance mondiale sans encourir l’appréciation de sa monnaie ; l’augmentation des salaires y soutient la consommation privée, les taux d’intérêt faibles alimentent l’activité dans le bâtiment, l’afflux de migrants conduit à des dépenses publiques plus importantes et l’euro faible soutient les exportations. L’excédent commercial allemand a ainsi continué de progresser, atteignant un chiffre record. Les autres pays offrent un tableau beaucoup plus contrasté. L’amélioration de l’activité en Espagne et au Portugal – considéré comme un modèle d’ajustement structurel par les experts européens – s’explique surtout par la forte compression des importations et la faiblesse des taux d’intérêt qui sont maintenus artificiellement bas par les achats de la Banque Centrale Européenne. L’Italie, qui est une économie plus diversifiée, avec un poids important de l’industrie, un réseau dense de petites et moyennes entreprises, est dans une situation plus difficile : ses PME ont été pénalisées par l’euro fort [3] et le durcissement de la réglementation bancaire ; enfin, elle a encaissé le choc migratoire. Malgré une gestion rigoureuse de la dette (qui lui vaut d’être en situation d’excédent primaire depuis plus de vingt ans), le pays demeure ainsi le mal aimé des marchés financiers.

L’euro : un système dysfonctionnel

Comme dans tout régime de changes fixes, les capitaux refluent des pays débiteurs vers les pays créditeurs. Dans d’autres circonstances, l’Union monétaire aurait éclaté depuis longtemps, comme cela fut le cas pour d’autres alliances qui, dans le passé, ont lié le sort de pays moins éloignés les uns des autres que le Portugal et la Finlande, comme l’union latine (1865-1926), l’union monétaire entre l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie (1857-1867), l’union monétaire entre la Suède et le Danemark (1872-1931). Mais la puissance de l’Allemagne (qui a le plus à perdre en cas d’éclatement de la zone euro) et la mystique des élites françaises (pour qui l’euro est « irréversible ») maintiennent un système dysfonctionnel, qui bloque les variables naturelles d’ajustement que sont les changes et les taux d’intérêt. La BCE, à son corps défendant, est ainsi devenue la seule institution qui fait tenir ensemble l’équilibre européen, ce qui explique la grande prudence de son Président, dont le discours concernant la sortie des politiques d’achat de titres, visait de toute évidence à faciliter la réélection de la Chancelière face aux mouvements anti-euro, sans pour autant engager l’avenir.

Loin d’être une fédération « en devenir », l’Europe est encalminée : elle n’a pas développé le cadre institutionnel ou les pratiques politiques capables d’encourager la coopération entre États, tout en bloquant les mécanismes compétitifs qui permettraient aux pays de s’en sortir par eux-mêmes. Les gagnants du système sont les grandes entreprises transnationales qui peuvent se financer sur les marchés de gros, les cadres dirigeants, les détenteurs d’actifs financiers et immobiliers, et les hauts fonctionnaires, qui n’ont rien à craindre de politiques néolibérales frappant des entreprises dans lesquelles ils n’ont aucune intention de pantoufler.

Dans cette situation, on pourrait aisément prédire un éclatement de la zone euro. Cependant, ce n’est pas notre scénario central. Nous pensons, à l’inverse, que des forces contraires font tenir l’édifice tant bien que mal et devraient lui assurer une certaine pérennité.

L’Europe politique : l’idéal régulateur des élites françaises

L’idée des « États-Unis d’Europe » continue depuis la fin du XIXe siècle d’exercer une influence profonde sur les esprits. À gauche, les élites intellectuelles demeurent marquées par la pensée de Marx, de Bourdieu, pour qui l’État européen (avant l’État mondial) demeure le principal vecteur de « correction » des inégalités. Les classes aisées des métropoles européennes, acquises aux bienfaits de la globalisation, ont développé une vision morale du monde, dans laquelle toute revendication de souveraineté est assimilée au repli sur soi et à l’égoïsme. De leur côté, les milieux dirigeants, à la tête des grandes entreprises, voient dans l’Europe intégrée sous domination allemande le garant de politiques d’austérité salariale et ont accepté d’avoir un rang de subordonné dans la logique de cartellisation économique qui se met en place au nom de la « conformité » des normes.

Pas de contrepoids aux excès des plus forts

Aujourd’hui, l’Allemagne n’a plus de contrepoids en Europe et cette tendance s’est encore accentuée depuis le Brexit. Monnaie, politique économique, flux migratoires, défense, politique énergétique, l’Allemagne agit en fonction de ses intérêts propres : qui pourrait lui en faire grief ? Elle a développé une stratégie économique bien adaptée à la mondialisation. Son intérêt est de continuer sa politique mercantiliste en symbiose avec la Chine et en s’appuyant sur son « hinterland » industriel. L’appel d’un million de migrants extra-européens lui fournit de la main-d’œuvre à bon compte et permet de freiner son recul démographique.

Mais, d’un autre côté, l’Allemagne n’a pas de vision politique des équilibres mondiaux. Ainsi l’Allemagne pèse sur l’Europe, mais sans lui fournir de direction et de stratégie à long terme.

Un système qui tient parce qu’il est impossible d’en sortir

Le dernier facteur qui fait tenir le système, c’est l’impossibilité d’en sortir, comme en témoignent les difficultés de négociation du Brexit. Nous avons créé un réseau de relations que nous sommes incapables de dénouer de notre propre chef sans créer une crise majeure. Le « non » irlandais au traité de Maastricht, le « non » français à la constitution européenne, l’opposition des Grecs aux politiques de la « Troïka », les fédéralistes ont tout contourné. On touche là au caractère circulaire et autoréférentiel de l’Union européenne qui, comme l’État hégélien, absorbe toutes les déterminations particulières en rendant impossible l’expression des contre-pouvoirs.

L’unité a rarement été réalisée par l’intégration économique et monétaire. La France s’est faite par les Capétiens qui ont construit patiemment leur toile à partir de Paris ; les unifications de l’Italie, de l’Allemagne ou des États-Unis, ont été portées par un mouvement national. Privé de consensus « citoyen », comme on dit maintenant, il est à craindre que le maintien de l’Union monétaire devienne une fin en soi. « À la fin, nous devenons esclaves des créatures que nous avons faites » a dit Goethe. Ce mot s’applique remarquablement à la zone euro. Dans des conditions normales, le système devrait continuer de tenir, un cahot relevant l’autre, le Continent se vidant peu à peu de sa puissance créatrice. Mais nous ne sommes pas dans des circonstances normales. Pour éviter une crise de même ampleur qu’en 1929, nous avons repoussé devant nous certains problèmes en faisant porter le poids de l’ajustement aux populations. Un système contraint favorise des ruptures de force, comme on l’a vu avec le Brexit ou l’élection de Donald Trump. Souhaitons qu’elles se limitent aux marchés financiers.

 

[1] Le 4 décembre 2016, lors d’un référendum, les italiens ont largement repoussé la réforme constitutionnelle proposée par Matteo Renzi. Ce vote est souvent interprété comme un vote de colère contre l’Europe.

[2] Voir Élise Koutnouyan, « Union européenne : les français de plus en plus eurosceptiques », Le Monde du 8 juin 2016 : http://www.lemonde.fr/europe/article/2016/06/08/union-europeenne-les-francais-de-plus-en-plus-eurosceptiques_4941770_3214.html.

[3] L’euro est trop fort pour les pays du Sud et trop faible pour le Nord.

 

Sommaire du dossier

Qu’attendre de l’ère Macron ?

Articles du(des) même(s) auteur(s)

Sur le même sujet