Cet article appartient au dossier : Face aux marchés, les Etats sont-ils encore souverains ?.

Coup médiatique

Quand « The Economist » détourne Manet

Manet détourné

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Cet article est extrait de
Revue Banque n°749bis

Face aux marchés, les États sont-ils encore souverains ?

L'épisode est exemplaire, arrêtons-nous pour le commenter. S'y mêlent préjugés, spectacle, ironie et… beaucoup d'inculture. L'hebdomadaire anglais The Economist titrait en couverture « France in denial », en « collant » Sarkozy et Hollande comme personnages masculins du célébrissime tableau Le Déjeuner sur l'herbe de Manet [1]. Bien joué ont dit les fils de pub !

Un coup journalistique...

Quelle semble être l'intention de ce « coup journalistique » ? Souligner l'inconscience, voire l'insouciance française, qui semblent ne pas vouloir reconnaître la dure réalité économique de l'Hexagone. Rappelant la dette cumulée à hauteur de 90 % du PIB, le chômage record, le déficit chronique du budget national, The Economist voit et anticipe la France au centre de la prochaine crise de l'euro. Nos deux candidats leaders politiques seraient des inconscients qui se délassent dans des « parties carrées » avec des filles de petite vertu [2], comme le suggère ce remake de Manet. Le thème de l'article ainsi que le sens du détournement du Déjeuner sur l'herbe est clair : la France se repose, elle batifole pendant que les autres européens triment dur pour redresser leurs déséquilibres. La France de la partie carrée et des repas champêtres est sur le point d'être engloutie par son ignorance méprisante de l'économie.

…et un procès d'intention politique

Le message est cinglant, diffusé dans toute l'Europe. Toutefois, comme c'est Manet qui est convoqué pour illustrer le propos, on peut difficilement s'empêcher de rappeler à nos amis britanniques la portée universelle de cette œuvre qui est considérée comme inaugurale du « réalisme » moderne [3]. Elle nous montre des personnages découpés et plaqués sur un fond comme s’il s’agissait d’un clin d’œil ironique de Manet à l'encontre des convenances en usage. Critique radicale de l'académisme, ce tableau est aujourd'hui considéré par les historiens de l'art comme le point de départ de la période moderne.

Manet peint-il le frivole, comme le suppose The Economist ?  Ou affirme-t-il un réalisme assumé, proche d'une société civile devenue sujet du peintre, qui annonce Matisse et Picasso [4] ? Options paradoxales à l'image de l'ambiguïté qui menace aujourd'hui la démarche et la crédibilité des « haut-parleurs » des marchés financiers. Que disent-ils et qui servent-ils ? D'où parlent-ils ? Car leurs propos, dépourvus de toute nuance, valent des condamnations économiques. Or, quand on ausculte l'article épinglé, l'entreprise apparaît sans fard : il ne s'agit nullement d'une analyse économique serrée, mais simplement un procès d'intention politique.

Nous retrouvons ainsi la particularité de ces beaux parleurs qui font aréopage avec les agences de notation : ils sont peu auditeurs, mais très pronostiqueurs. Ils jaugent la politique économique annoncée dans une optique très restreinte : conduit-elle à la résorption des déséquilibres décriés ? La politique de la France pour le prochain quinquennat, Sarkozy ou Hollande, sera-t-elle conforme à nos préconisations, se pliera-t-elle aux obligations objectives que les marchés attendent ? En un mot, ce qui est interrogé et « noté », c'est bien plus la politique projetée que l'objectivité économique.

En résistance à l'inondation économique

Dernière remarque sur cet épisode révélateur : Manet peignait en cette fin du XIXe siècle, inaugurale d'un capitalisme industriel spectaculaire qui n'échappait pas à son proche ami Zola. Il s'est trouvé un économiste médiatique français, fréquentant assidûment les plateaux télé, pour déplorer que The Economist n'ait pas cru bon d'utiliser la Tour Eiffel en toile de fond plutôt que l'image de loisir de Manet. Voilà où nous en sommes, s'écria-t-il, nous passons pour d'aimables jouisseurs, alors qu'à l'époque considérée, celui de l'exposition universelle de 1889, nous étions dans le peloton de tête des réalisations industrielles. Quand on pense France, l'étranger convoque Manet et oublie Eiffel, notre pays qui est celui des ingénieurs n'existe plus que par ses peintres… Sous-entendant que le choix du média britannique nous fait toucher le fond de la dégradation.

Sans rabaisser le formidable symbole industriel incarné par la Tour Eiffel, qu'il nous soit permis de défendre la France artiste et culturelle. Il ne s'agit en aucun cas « d'ornements » propres à une culture ancienne. La flânerie qui serait représentée par Manet n'est pas étrangère à la fameuse propension hexagonale pour le temps du loisir, aujourd'hui baptisé avec pertinence « qualité de vie ». Il est vrai que la France ne cesse de faire des pieds de nez aux névrosés de l'accélération permanente, incarnant une résistance insolite à la précipitation générale. Très éloignée des révoltes qui reposent sur les archaïsmes, les tribalismes, les intégrismes, la dimension française que déteste l'économisme ambiant émane du rien, du futile, de ce qui transpire : c'est l'atmosphère qui résiste. Invoquer la culture française comme résistance à l'inondation économique, c'est affirmer une paisible et redoutable machine de guerre qui s'oppose à l'hégémonie des calculs, au nom d'un « rythme hexagonal ». La France s'en fiche parfois de vendre, elle aime déambuler. À l'époque du capitalisme, des immatériels, du cognitif et du mieux-vivre, il n'est pas certain que notre réticence au stress compétitif, que déplorent tant les agences anglo-saxonnes, ne devienne pas un avantage ! Une sorte de prédisposition culturelle aux lendemains qualitatifs qui se profilent. « Back to Manet or Future with Manet »…

[1] The Economist, daté du 31 mars 2012. Voir ci-contre la reproduction de ce remake de Manet, dont l'original fait les beaux jours du Musée d'Orsay.

[2] Le titre initial choisi par Manet en 1862 pour cette toile était "partie carrée", ne souhaitant pas masquer ni la qualité des deux femmes représentées, ni la dimension subversive de cette œuvre majeure de l'histoire de la peinture.

[3] L’idée du tableau est venue à Manet en août 1862 : « Nous étions un dimanche à Argenteuil, étendus sur la rive […]. Des femmes se baignaient. Manet avait l’œil fixé sur la chair de celles qui sortaient de l’eau. Il paraît qu’il faut que je fasse un nu. Eh bien, je vais leur en faire un. Quand nous étions à l’atelier, j’ai copié les femmes de Giorgione, les femmes avec les musiciens. Il est noir ce tableau. Les fonds ont repoussé. Je veux refaire cela et le faire dans la transparence de l’atmosphère, avec des personnes comme celles que nous voyons là-bas… » Le tableau a donc son origine dans le vécu personnel du peintre et s’inscrit dans une veine réaliste. Le réalisme est encore accentué par les modèles masculins dont on sait qu’il s’agit de Gustave Manet, frère aîné du peintre, et de Ferdinand Leenhof, son futur beau-frère. Il ne s’agit donc pas de divinités qui viennent visiter les mortels, ni d’une scène allégorique comme on croit en reconnaître une dans le tableau du Titien, dont Manet s'inspire, mais d’une scène tirée du quotidien, ce qui est une nouveauté révolutionnaire pour l'époque.

[4] Tout cela explique que, pour beaucoup, l’art moderne commence véritablement avec cette toile de Manet dont Picasso, entre 1959 et 1962, voudra trouver le secret : en 27 peintures et 140 dessins, il établira des variations qui montrent, sans jamais l’épuiser, la portée de ce déjeuner qui a dû échapper à la rédaction de l'hebdomadaire britannique…

 

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