Groupes d’experts

« La prise en compte des considérations de long-terme est le fil rouge »

Vice-président de la task force sur le climat du FSB et président du groupe d'experts de l’Union européenne sur la finance durable, au nom d’AXA, Christian Thimann expose les avancées que ces deux groupes ont permises en termes de transparence sur l’exposition aux risques climat. Ces groupes ouvrent plus globalement des réflexions sur la transformation de la finance.

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L'auteur

  • Christian Thimann
    • Conseiller spécial du Président et directeur du Fonds AXA pour la recherche
      Groupe AXA
    • Président
      Groupe d'experts à haut niveau de l'Union européenne sur la finance durable
    • Vice-président
      Task Force on Climate-related Financial Disclosures

Revue de l'article

Les liens entre finance et climat ont progressé depuis 2015, ainsi que la volonté d’agir pour conformer l’économie et la finance à un scénario 2 °C. Vous êtes vice-président de la TCFD. Pouvez-vous rappeler la genèse de cette task force et ses objectifs ?

Lors du G20 d'avril 2015, les ministres des Finances et gouverneurs des banques centrales ont souhaité que soit créé, au sein du Conseil de stabilité financière (FSB), un groupe de travail (Task Force on Climate-related Financial Disclosures – TCFD) chargé d’améliorer la qualité de l’information délivrée à travers les reportings des entreprises aux acteurs financiers quant à leur exposition aux risques liés au changement climatique.

Officialisée lors de la COP 21, la task force rassemble une trentaine d’experts de tous horizons : producteurs (émetteurs) et utilisateurs (investisseurs) de cette information financière, mais aussi divers membres de l’industrie financière et non financière venant d’un éventail de pays et de domaines d'expertises différents.

Notre objectif est de permettre au secteur financier d’accompagner les initiatives pour le climat. Pour cela, la task force a présenté des recommandations visant à rendre les informations relatives au climat complètes, pertinentes et précises.

Quels sont les axes les plus importants du rapport remis en juillet par la TCFD ?

Pour garantir une meilleure information financière liée au climat, notre réflexion s’est appuyée sur quatre piliers : la gouvernance, la stratégie, les risques et les objectifs de management.

Pour chacun de ces domaines, nous avons identifié une série d’informations permettant aux investisseurs de comprendre comment une entreprise anticipe et gère les risques liés au climat.

Que disent ces recommandations et à qui s’adressent-elles ?

Nos recommandations aident les entreprises à évaluer comment leurs activités interagissent avec les risques climatiques. En s’adressant à toutes les entreprises, la difficulté était de proposer des recommandations ambitieuses mais réalisables. Et ce n’est que le niveau d’engagement et d’implication des entreprises qui nous permettra de dire si nos recommandations ont été assez innovantes sans devenir une contrainte. Ces recommandations s’articulent autour de quatre axes : la gouvernance, la stratégie, l’analyse de risques et la mesure des résultats.

Ces recommandations ont-elles vocation à rester « volontaires » ou pourraient-elles devenir obligatoires ?

Les recommandations de la TCFD sont le fruit d’une volonté du secteur privé, elles n’ont pas vocation aujourd’hui à devenir obligatoires. Cependant, nous savons que certains régulateurs se penchent actuellement sur ces recommandations, en France, évidemment, mais aussi au niveau européen.

Comment ont-elles été reçues au G20 de Hambourg et quel bilan tirer de ce G20 pour la finance climat, dans le contexte du retrait des États-Unis de l’Accord de Paris ?

Malgré le retrait des États-Unis de l’Accord de Paris, la lutte contre le changement climatique reste une priorité. Lors du G20 de Hambourg, le Président américain a campé sur ses positions, les États-Unis ne réintégreront pas l’Accord de Paris. Loin de nous décourager, cette position a renforcé la détermination du secteur financier à agir. De nombreux acteurs clés (villes, états, grands investisseurs) continuent à porter le sujet aux États-Unis.

Quelles sont les suites prévues concernant le travail de la task force ?

Nous avons publié notre rapport final en juin 2017, qui marque la fin de deux ans de travail. Aujourd’hui, les membres de la task force cherchent à donner une crédibilité et une résonance mondiale à nos recommandations. Chacun des membres de la TCFD est désormais, en quelque sorte, ambassadeur des ambitions du groupe.

Vous êtes président du groupe d’experts sur la finance durable (HLEG) de la Commission européenne. Pourquoi a-t-elle lancé ce groupe, avec quelle mission et quels objectifs ?

La Commission européenne a lancé le HLEG en décembre 2016, regroupant 20 experts du secteur financier venant de la société civile, et d’institutions européennes et internationales. La constitution d’un groupe d’experts constitue une étape préliminaire au processus législatif.

 

Le HLEG s’inscrit dans le sillage d’une réflexion mondiale visant à transformer le système financier en profondeur ; notre mission est d’approfondir cette réflexion pour le système financier européen. Plus concrètement, il s’agit de proposer des recommandations visant à aller au-delà de la « simple » stabilité financière en cherchant à intégrer les enjeux de durabilité dans le cadre réglementaire européen ; mobiliser les financements privés vers les investissements durables, en particulier vers le long terme, et aussi pour financer des infrastructures. Nos recommandations actuelles abordent de nombreux domaines.

Que dit le rapport d’étape remis le 13 juillet et comment a-t-il été reçu à Bruxelles le 18 juillet ?

La présentation du rapport à Bruxelles a été un succès collectif, aussi bien pour les membres du HLEG que pour la Commission européenne. Le rapport intérimaire a été mis en discussion et nous avons reçu plus d’une centaine de réponses en peu de temps, cela traduit l’intérêt de la communauté financière pour notre travail.

Le rapport s’articule autour de trois enjeux. Tout d’abord, identifier les domaines privilégiés, à savoir la taxonomie, les standards et les labels. Il était également indispensable d’encourager une vision de long-terme dans le système financier et dans l’économie. Enfin, le rapport propose l’incorporation systématique des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) dans le processus décisionnel d’investissement.

S’agit-il de donner des pistes en termes de reporting vert ? de régulation ? Y a-t-il une volonté de dupliquer le contenu de l’article 173 de la loi transition énergétique (TE) au niveau européen ?

L’intégration des critères ESG dans le processus de décision est un axe majeur du rapport. L’article 173 de la loi TE prévoit des obligations d’information pour les investisseurs institutionnels sur l’intégration de paramètres environnementaux et sociaux dans leur politique d’investissement. Nous pensons que cet article va incontestablement dans la bonne direction, c’est pourquoi on peut penser à la création d’un équivalent applicable à tous les investisseurs européens.

Quelles sont les suites pour ce groupe de travail et quelles évolutions sont attendues dans le rapport final fin 2017 ?

Les premières recommandations concernent essentiellement la réglementation financière. Pour le rapport final, il s’agira de les préciser, en donnant des indications et des exemples précis. Par ailleurs, nous voulons élargir notre réflexion en travaillant sur le rôle du secteur financier dans le développement d’un modèle européen durable, aussi par exemple pour le secteur agricole. Nous avons à cœur de ne pas simplement produire un rapport technique, éloigné des préoccupations des citoyens européens, mais de montrer que la finance, en tant que pourvoyeur de capitaux, peut contribuer à l’émergence d’un modèle durable.

Globalement, quels sont selon vous les plus grands enjeux pour que la finance se rende compatible avec un scénario de limitation du réchauffement à 2 °C ?

La prise en compte des considérations de long-terme dans l’ensemble du secteur financier est le fil rouge de notre réflexion. On touche ici à la philosophie de notre système financier, car aujourd’hui beaucoup d’acteurs financiers sont dans une logique de court-terme. In fine les choix d’investissement se fondent sur la rentabilité immédiate des projets, avec peu de considération pour leurs impacts sociaux et environnementaux.

Toutefois, les considérations de long-terme sont nécessaires mais non suffisantes. La vision de long-terme doit être complétée par une considération plus importante des critères ESG dans les décisions d’investissement.

Quels sont les moyens les plus importants pour y arriver ? La réglementation ?

La réglementation donne l’impulsion, elle signale à l’ensemble des acteurs que l’esprit de notre système financier doit évoluer. Mais elle n’est que la règle, dont la mise en pratique reste largement soumise à la volonté des acteurs financiers. Pour atteindre les objectifs ambitieux que nous nous sommes fixés, nous avons besoin de la volonté, de la détermination, de l’implication de tous les acteurs financiers.

Dans le cadre du Brexit et compte tenu de l’attitude de Donald Trump, y a-t-il un momentum européen pour faire avancer la finance climat ?

L’existence d’un momentum européen pour faire avancer la finance climat est indiscutable, et Bruxelles en a conscience. Cependant, il ne faut pas négliger la montée en puissance de la Chine, principal pays émetteur d’obligations vertes, sur ces questions. Pour asseoir son leadership sur les questions de finance durable, ce pays dispose d’une force de frappe législative réactive et flexible.

Propos recueillis par L.B.

 

Sommaire du dossier

Comment le monde financier se prépare au scénario 2°C

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