Au vu de leurs résultats semestriels, quelles sont les différentes stratégies de provisionnement des banques européennes ?
L’analyse des résultats publiés par les grandes banques européennes montre un certain nombre de divergences concernant les montants mis en réserve. La raison principale réside dans l’application de la norme IFRS 9. Alors même que les taux de défauts et impayés sur les prêts bancaires sont actuellement très faibles, notamment du fait des mesures temporaires de soutien pris par les gouvernements pour aider ménages et entreprises, la norme IFRS 9 impose aux banques de constituer dès aujourd’hui des provisions pour couvrir leurs pertes futures, c’est-à-dire les impayés qui pourraient se matérialiser dans plusieurs mois ou trimestres. Dès lors se pose la question du calcul de ces pertes futures fait par chaque banque. Ce montant de provisions dépend de plusieurs paramètres difficiles à comparer d’une banque à une autre, notamment des scénarios macroéconomiques retenus ou de décisions discrétionnaires de la banque d’ajouter, ou non, des couches de provisions collectives pour certains secteurs ou pays. La norme IFRS 9 laisse en effet une certaine latitude aux banques, sous réserve de validation par les auditeurs. Les autorités européennes et de supervision (EBA, Commission européenne) ont encouragé les banques à faire preuve de jugement dans la mise en œuvre de cette norme IFRS 9, pour éviter des effets trop procycliques, notamment en utilisant plusieurs scénarios macroéconomiques pour évaluer les pertes futures sur la base d’une vision à moyen-terme de l’économie, tenant compte notamment du rebond que la plupart des économistes prévoient pour 2021.
Dès lors, les montants provisionnés divergent. Certains établissements ont provisionné assez massivement lors des deux premiers trimestres et auront, normalement, moins de provisions à constituer sur les prochains. C’est le cas des banques britanniques. D’autres, et c’est le cas de beaucoup de banques d’Europe continentale, ont semble-t-il choisi de lisser l’effort de façon plus homogène dans le cycle et donc de l’étaler sur plusieurs trimestres. Aussi, la comparaison frontale du coût du risque comptable et de la rentabilité, à la fin du premier semestre 2020, est un exercice complexe. Il le sera encore, de notre point de vue, lors de la publication des résultats du troisième trimestre, fin octobre. Il faudra attendre deux ou trois trimestres au moins pour que la normalisation du coût du risque s’opère. Au fur et à mesure de l’arrêt de certaines mesures de soutien, les taux de défauts et impayés augmenteront et conduiront alors les banques à utiliser les provisions précédemment constituées. Cela signifie aussi que pour certaines d’entre elles, le coût du risque restera élevé en 2021, alors que d’autres, plus conservatrices dans leurs estimations dès 2020, pourraient bénéficier des montants mis en réserve ex-ante en 2020, c’est-à-dire avant la dégradation réelle des impayés.
En fonction de la composition de leurs portefeuilles, les banques européennes ont-elles moins provisionné que les banques américaines ?
Les chiffres à mi-année confirment que, par rapport aux banques européennes, les banques américaines ont mis en réserve des montants de provisions supérieurs en proportion de leurs encours. Mais il faut regarder avec attention la composition des bilans. Contrairement à leurs homologues européennes, les banques américaines n’ont pas, ou peu, de crédits immobiliers consentis à des particuliers sur leurs bilans. Ces crédits, peu risqués dans la plupart des pays européens, sont en revanche dominants dans le bilan des banques européennes, représentant souvent près de la moitié du portefeuille de crédits. Les banques américaines, dans leurs activités « particuliers », sont quant à elles beaucoup plus exposées aux crédits à la consommation, cartes de crédits ou autres activités de prêts sans sûretés. Très bien margés, ces crédits sont en revanche plus risqués en période de retournement économique, particulièrement lorsque le chômage augmente. Les banques américaines sont également plus exposées au secteur pétrolier et des matières premières (qui souffre de prix bas). C’est notamment le cas de certaines banques régionales ou ayant une forte composante banque d’investissement. Dès lors, le niveau de provisionnement supérieur des banques américaines est à comparer à des encours généralement plus risqués et à des pertes de crédits supérieures à travers le cycle. Cela dit, les banques américaines bénéficient de marges supérieures à leur homologues européennes, d’une économie plus dynamique et de marchés de capitaux à la profondeur incomparable. L’écart de rentabilité observé avant la Covid-19 à l’avantage des banques américaines devrait donc se maintenir.
L’inflation du coût du risque constituant un nouveau coup dur pour la rentabilité des banques européennes, allez-vous continuer de surveiller ce critère de rentabilité et que doivent faire les banques pour rassurer les agences de notation ?
Depuis avril 2020, de nombreuses banques en France, en Espagne, au Royaume-Uni ou en Allemagne ont une perspective négative, qui indique un risque d’abaissement de note dans les deux ans. La remontée du coût du risque et la détérioration de la rentabilité qui en découle sont évidemment les éléments essentiels expliquant ce changement de perspectives. Une rentabilité très faible, voire des pertes, sont à attendre pour certaines grandes banques européennes en 2020, et les banques françaises ne font pas exception. La question fondamentale est celle de la reprise économique en 2021. Si la crise sanitaire se résorbe dans les mois à venir et que les scénarios de reprise économique se confirment sur 2021, les banques devraient voir leur rentabilité se redresser assez vite, dès 2021. Le choc ne serait donc que temporaire et absorbable pour les banques européennes qui sont, dans leur grande majorité, solides, bien capitalisées et sans souci de liquidité. Cela dit, la nature même de cette crise sanitaire et son impact économique sont difficiles à prévoir. À ce stade, bien que ce ne soit pas notre scénario central, on ne peut complètement exclure une reprise beaucoup plus lente dans la zone euro en 2021. Un tel scénario serait en revanche beaucoup plus pénalisant pour les banques, et plusieurs semestres de croissance faible et de coût du risque élevé auraient un impact marqué sur leur solvabilité.
Notons aussi que la hausse du coût du risque généré par la crise sanitaire vient s’ajouter à d’autres sources de pression préexistantes à l’émergence de la Covid-19. Pour en nommer quelques-unes, il s’agit du contexte de taux très bas qui rogne les marges d’intérêt, d’une base de coûts élevée pour les banques de nombreux pays (France et Allemagne notamment) ou encore de la nécessité d’investir massivement pour moderniser et digitaliser l’offre bancaire et satisfaire les exigences accrues en terme de régulation et de conformité. Dès lors, la crise sanitaire constitue une source de pression supplémentaire sur la rentabilité des banques. Si elles avaient pu compter depuis plusieurs années sur un coût du risque très bas, voire quasi nul, tout change en 2020 avec la Covid-19. Bien au-delà du seul coût du risque, notre analyse de la rentabilité tient compte de pressions plus structurelles affectant le secteur financier. La manière dont les banques, y compris françaises, adapteront leur modèle d’affaires par la réduction sensible de leurs coûts de structure et le développement de nouveaux gisements de revenus (croissance verte et durable, nouveaux clients acquis par canaux digitaux) est fondamentale d’un point de vue de la notation, tout autant que le montant des pertes sur crédits. La capacité des banques à réussir cette transformation est vitale, car la contrainte des taux bas et de l’inflation des investissements technologiques ne va pas disparaître.
L’augmentation du coût du risque est-elle justifiée alors que les États semblent déterminer à éviter les faillites d’entreprises (et donc des impayés pour les banques) ?
Les autorités européennes (notamment la BCE) et les exécutifs nationaux ont été très proactifs pour tenter de contenir au maximum les effets de cette crise sanitaire sur les économies locales. Dans la majorité des pays européens, les mesures de support aux ménages et entreprises (prêts garantis, moratoire sur les échéances bancaires, indemnisation du chômage partiel, aides sectorielles) ont eu pour but d’éviter l’émergence immédiate et massive d’incidents de paiement. Cela dit, et même après des extensions, ces mesures demeurent temporaires et ne contiendront pas indéfiniment la remontée du chômage et des défaillances d’entreprises. D’où l’importance pour les banques d’une reprise économique rapide pour éviter plusieurs années de coût du risque élevé… Dans le cas des banques françaises, selon nos estimations, le coût du risque agrégé en 2020 devrait être multiplié par 2,5 par rapport à 2019 et le montant des provisions pour les seules expositions domestiques atteindre 15 milliards d’euros, contre 6 milliards en 2019.
À quel moment le ratio de solvabilité des banques pourrait-il être menacé par l’augmentation du coût du risque ?
Depuis la crise financière de 2008-2009, les régulateurs bancaires ont durci leurs exigences de fonds propres. Le renforcement des bilans (fonds propres et liquidité) ces dernières années a permis aux banques européennes d’aborder cette nouvelle crise avec un niveau de fonds propres satisfaisants. Pour faciliter l’octroi de crédits à un moment où l’économie en a besoin, les régulateurs européens ont quelque peu allégé certaines exigences réglementaires, avec notamment la suppression ou réduction de certains coussins contracycliques. Comme les régulateurs ont également demandé la suspension du paiement des dividendes au titre de 2019 et que la demande de certains types de crédits (ex : crédits à la consommation) s’est ralentie au premier semestre, les ratios de fonds propres des banques européennes n’ont finalement que peu bougé. De plus, la plupart des banques européennes devraient générer des profits en 2020, quoiqu’en forte baisse par rapport à 2019. Et la plupart ont suffisamment de fonds propres pour faire face à une forte hausse du coût du risque sur 2020 et pour partie en 2021. Cela étant, si la crise dure, la pression sur les fonds propres va se faire sentir assez vite.
Quels sont les crédits les plus risqués pour les bilans bancaires européens ?
Les portefeuilles crédits des banques européennes reflètent la structure économique du ou des pays où elles sont actives. On distingue néanmoins quelques zones de risque crédit communes :
– les crédits aux entreprises et PME dans des secteurs affectés par les prix très bas des matières premières ou très touchés par la pandémie (tourisme, hôtellerie/restauration, aviation/aéronautique, transport, immobilier de bureau) ;
– les expositions dites « high yield » : dans un contexte économique dégradé, des entreprises très endettées peuvent se retrouver fragilisées très rapidement ;
– les prêts personnels non sécurisés (revolving, cartes de crédit ou autres crédits consommation) qui pourraient voir une remontée rapide des impayés, en cas de hausse du chômage ;
– les expositions à des secteurs soumis à de forts risques de transition technologique, sociétale ou environnementale. La crise de la Covid-19 accélère les mutations industrielles et les changements de comportement des consommateurs, ce qui peut affaiblir des entreprises ne s’adaptant pas assez vite.