Les membres du G20 se sont réunis à Séoul les 11 et 12 novembre dernier. Quel bilan tirez-vous de cette nouvelle réunion ?
J’ai le net sentiment que ce premier cycle de G20 lancé à la suite de la crise financière de 2008-2009 s’achève. Ils ont été menés ces deux dernières années à marche forcée pour parvenir en un temps record à un schéma commun sur des sujets fondamentaux. Ce faisant, ils sont allés probablement trop vite par rapport au processus souhaitable.
Pour Bâle II, nous avions eu 4 QIS pleins, entrecoupés d’allers-retours pour évaluer précisément l’impact des mesures. Pour Bâle III, seul un QIS a été publié pour parvenir en un an à un texte dont l’impact a été mesuré de manière scientifiquement assez faible. Sur le plan des marchés, les ambitions et les mesures décidées en matière de compensation vont dans le bon sens, mais elles restent imprécises dans leur degré exact d’application. Le même constat peut être fait pour la question des rémunérations, où l'on note des divergences croissantes dans l’interprétation des principes communs et leur mise en oeuvre.
Ce chapitre de l’histoire est désormais clos ; il aboutira à un ensemble de textes écrits, qui seront probablement amendés au vu de l’expérience, notamment pour ce qui concerne les ratios théoriquement stabilisés, de solvabilité, de levier, de liquidité à un mois…. Cela veut dire qu’au niveau européen la mise en œuvre juridique doit rester assez souple pour que ces éléments construits sur une base imprécise puissent être révisés par la suite. Il faudra en outre donner un contenu plus rationnel aux mesures en cours de discussion (liquidité à un an et institutions systémiques). Les textes devront par ailleurs être enrichis sur les problématiques de marchés qui concernent directement les entreprises financières, car il reste beaucoup à faire dans ce domaine.
Qu’attendez-vous de la présidence française du prochain G20 ?
Le premier sujet qui est clairement à l’ordre du jour concerne les matières premières, sujet sur lequel nous sommes très mobilisés, pour plusieurs raisons : il s’agit de grands marchés mondiaux, de plus en plus connectés avec le secteur financier. Traitant de denrées stratégiques comme le blé ou le pétrole, leur importance est perçue de façon particulièrement aiguë par le monde politique, plus encore que par les marchés financiers. Mais c’est un sujet difficile à traiter.
Nous souhaitons aussi en profiter pour remettre à l’ordre du jour une réflexion plus approfondie sur ce qu’est un marché qui fonctionne bien. Comme les marchés sont mondiaux, on ne peut pas traiter cette question uniquement au niveau national ni même européen. Il faut avoir une vision commune de base à un niveau mondial.
Enfin, s’agissant du ratio de liquidité à un an et des institutions systémiques, il n’existe pas de consensus. Ils peuvent à eux seuls aggraver sensiblement le poids déjà très lourd qui pèsera sur les institutions, d’une façon qui n’est pas corrélée avec les risques réels,
Pourquoi cette préoccupation aussi forte sur la nécessité d’avoir une conception commune mondiale des marchés ?
Le rôle des marchés est déjà immense et les décisions prises au niveau prudentiel impliquent un rôle plus grand de ces marchés car elles rendent l’exercice de la profession bancaire classique du financement par crédit sur bilan plus difficile et plus coûteux. Il y aura donc un déplacement d’une partie de cette activité vers les marchés.
Nous avons besoin que le monde politique prenne encore plus conscience que l’organisation mondiale des marchés est un enjeu majeur. Les dirigeants politiques en général critiquent les marchés, mais du fait des déficits publics d’un côté, des mesures prises à l’égard des institutions financières de l'autre, ils leur donnent un rôle plus grand dans le financement réel de l’économie.
Parallèlement, ils doivent veiller à ce que les mesures qu’ils prennent n’encouragent pas le développement de secteurs non régulés comme, par exemple, les hedge funds. Les Etats-Unis ont admis l’idée que ceux-ci puissent être des institutions systémiques, comme les chambres de compensation ou les marchés organisés quand ils dépassent une certaine taille, ce qui n’est pas encore le cas de l’Europe. C’est une vraie question.
Au final, des étapes ultérieures à ce premier cycle de G20 paraissent nécessaires, non seulement pour corriger les bizarreries des étapes antérieures, mais aussi parce que certaines questions n’ont pas été suffisamment traitées.
L’exemple d’une réglementation Bâle III applicable en 2019 conduit certains à estimer que le G20 aurait dû être beaucoup plus ambitieux en termes d’échéances…
L’idée que des délais excessifs aient été donnés est absurde dans la mesure où il faut tenir compte précisément des réactions des marchés financiers. Pour la majorité des institutions qui y sont présentes, il est clair que ces derniers vont anticiper ces nouvelles règles. La communication des banques est d’ailleurs axée sur l’idée qu’elles respecteront ces ratios bien avant les échéances. En revanche, cette période transitoire peut donner des facilités à des institutions, comme c’est le cas en Allemagne, qui sont aujourd’hui en dehors des contraintes de marché. En revanche, ces délais peuvent avoir un intérêt correctif : comme ces normes sont très imparfaites, cela donnera plus de champ pour évaluer leurs conséquences et réfléchir à une correction.
Le G20 a-t-il permis des avancées sur la construction de conditions de marché équitables ?
Tous les acteurs se rejoignent sur l’idée qu’avoir un terrain et des règles du jeu identiques est souhaitable et vertueux. Mais la mise en oeuvre de cet objectif est extrêmement difficile. Si les mesures décidées divergent trop, la tentation du protectionnisme sera très forte. Nous avons donc tout intérêt à aller chercher des conditions qui soient idéalement équitables, mais au minimum acceptables par tous.
L’encadrement des rémunérations, décidé au sommet du G20 de Pittsburgh, en est un exemple patent. Les principes ont été posés, mais leur application est extrêmement divergente entre les trois zones : l’Europe, où elle est de loin la plus dure au travers de la CRD 3 ; les Etats-Unis, où elle est intermédiaire et l’Asie, où elle est beaucoup moins rigoureuse. Cette situation pousse à la fragmentation. La question des rémunérations doit être revue en mars 2011 : que va-t-il se passer ? Le CSF et à sa suite le G20 donneront-il une image sincère des différents schémas et de leurs implications divergentes, ou vont-ils conclure à une décision plus consensuelle pour satisfaire l’ensemble des parties prenantes ?
Comment obtenir des résultats plus tangibles ?
Avec la méthodologie qu’impose le travail collectif du G20 et des organismes qui le nourrissent (CSF, Bâle etc.), cela parait difficile. Il faut être lucide : on peut parvenir à des accords, mais ceux-ci restent éloignés de principes opérationnels communs et leur base scientifique est assez faible. Il s’agit dans l’ensemble plus de négociations diplomatiques menées au pas de course que d’une recherche scientifique. Au niveau du G20 lui-même, la grande difficulté réside dans la composition de cette instance où se retrouvent des dirigeants politiques, dont les objectifs, les priorités, la culture, le degré de perception sont très différents et généralement peu familiers avec les questions financières. Aux Etats-Unis, l’attention se polarise sur le Congrès et ses négociations internes compliquées ; en Asie, l’idée qui prédomine est de laisser les Occidentaux se débrouiller avec une crise dont ils sont responsables ; en Europe, les autorités connaissent mal les mécanismes financiers et n’hésitent pas à faire peser les conditions les plus dures possibles sur les institutions sans porter une attention suffisante aux marchés eux-mêmes, qui sont de plus en plus opaques. Le défi est énorme pour arriver à partager des visions communes réellement en phase avec les réalités.