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Optimiser la lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme

La lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme, dont la réglementation se renforce tant à l’échelle mondiale qu’européenne, sera désormais mieux intégrée dans la stratégie globale des entreprises du secteur financier, compte tenu de l’importance financière et opérationnelle que revêt cette problématique. Mais elle peut être optimisée en accentuant l’automatisation de certaines démarches.

1. REPÈRES

Les pressions engendrées par le durcissement du cadre réglementaire européen en matière de lutte anti-blanchiment des capitaux et contre le financement du terrorisme (LAB-FT) ne cessent de s’accentuer et les banques accusent le coup sur le plan financier. Nos équipes de recherche ont interrogé cette année 250 responsables de la conformité LAB-FT (ou AML pour Anti-Money Laundering en anglais) en France, en Italie, en Allemagne, en Suisse et aux Pays-Bas sur la gestion de leurs équipes de conformité (voir Encadré 1). Il ressort de cette enquête que le coût de la conformité LAB-FT est estimé à 83,5 milliards de dollars par an pour l’ensemble de ses marchés. Pour la France uniquement, ces coûts se situent aux alentours de 18,5 milliards de dollars par an (voir Encadré 2), et les dépenses liées à la lutte contre le blanchiment d’argent ont augmenté de 20 % ces deux dernières années. Qui plus est, cette hausse est appelée à durer, car les pressions sur les coûts ne se réduiront pas dans un avenir proche : les plus petites banques s’attendent à une augmentation supplémentaire de ces coûts d’environ 16 %, les plus grandes banques à une hausse de 21 % d’ici l’année prochaine.

Des différences d’impact

L’étude révèle que les institutions avec un bilan supérieur à 10 milliards de dollars représentent 17,9 milliards sur les 18,6 milliards de dollars évoqués en France, soit près de 90 % des coûts globaux. Mais les obligations réglementaires n’impactent pas tous les acteurs de la finance de la même façon : les petits établissements, avec un bilan inférieur à 100 millions de dollars, font face à des coûts qui se situent entre 1,8 % et 5,4 % de leur bilan. Pour ce qui est des plus grands établissements, avec un bilan supérieur à 10 milliards de dollars, cette fourchette est comprise entre 0,02 % et 0,14 %.

Toujours selon l’étude, pour ce qui est de la France, les coûts se répartissent de la façon suivante : 73 % des dépenses sont consacrées aux ressources humaines et 27 % aux systèmes d’information. L’utilisation de technologies innovantes reste indispensable pour le traitement automatisé de certaines tâches de due diligence, notamment la réduction des faux positifs, permettant ainsi au personnel de conformité de se concentrer davantage sur les entités présentant un véritable risque pour la banque.

Par ailleurs, d’après nos données, les entreprises dont les équipes sont spécialisées par métier (filtrage des sanctions ; contrôle de la conformité) ont besoin de 35 heures en moyenne pour procéder à un contrôle (due diligence) client complet, alors que ceux dont les équipes ne sont pas séparées par spécialisation métier ont besoin de 47 heures en moyenne. Ce gain de productivité illustre la nécessité, pour les banques, d’optimiser leurs ressources existantes en adoptant un modus operandi par spécialisation et en renforçant l’approche collaborative des équipes de conformité. Une approche véritablement collaborative permet notamment d’équiper tous les départements d’une société – et pas uniquement le pôle conformité – d’une plateforme commune donnant accès à des outils efficaces en matière de LAB-FT. Par exemple, les équipes commerciales et marketing à leur niveau peuvent contribuer à l’optimisation des processus de contrôle grâce à une meilleure définition de son périmètre d’action.

Un déficit d’automatisation

Les mêmes recherches nous montrent que les métiers dits KYC (Know Your Customer – Connaissance du Client en français), qui comprennent le filtrage, l’analyse et l’évaluation des risques portant sur l’ouverture de nouveaux comptes bancaires, figurent parmi les postes de dépenses les plus importants pour les banques françaises : ils représentent plus d’un tiers du coût total à 40 %. Les enquêtes matérielles et la veille humaine des transactions suspectes, qui nécessitent pourtant davantage d’implication des ressources humaines, ne représentent respectivement que 14 % et 15 % de l’ensemble des coûts (voir Encadré 3). Dans cette perspective, l’automatisation de certaines tâches est inéluctable et permettrait de gagner en efficacité dans certains domaines, notamment lors de l’entrée en relation d’affaires avec une personne physique ou une personne morale. Le filtrage des listes de sanctions, des PPE (sigle désignant des personnes politiquement exposées) au niveau national et international ainsi que l’identification des bénéficiaires effectifs sont autant de tâches qui peuvent être réalisées simultanément.

Certaines juridictions, comme les États-Unis ou le Royaume-Uni, ont ouvert la voie à l’automatisation LAB-FT depuis de nombreuses années. Selon une étude récemment réalisée par McKinsey, certaines institutions financières en Amérique du Nord ont déjà commencé à innover en adoptant des techniques automatisées pour l’identification des clients et en mettant en place des plateformes technologiques permettant une prise de décision plus rapide dans le cadre des « due-diligences ». En France, l’arrivée de nouveaux acteurs comme Amazon, Apple, Rakuten et d’autres fintech, pourraient inciter les acteurs financiers traditionnels à se montrer plus proactifs dans l’adoption de nouvelles technologies pour optimiser et mieux structurer leurs programmes de conformité.

Des avantages nouveaux

À l’aune d’un durcissement de la réglementation, sur l’ensemble du globe, autour de la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme, la conformité est désormais comprise et intégrée comme une fonction hautement stratégique et centrale pour les établissements financiers. Cela contredit une vieille idée reçue selon laquelle la conformité serait un métier connexe de la banque.

La nouvelle particulièrement encourageante de cette étude est que, malgré la complexité des problématiques liées aux coûts et à un contexte réglementaire en constante évolution, les banques françaises interrogées voient de nombreux avantages dans la lutte anti-blanchiment. Les trois atouts les plus cités étaient :

  • une amélioration des données favorable à la qualité de la relation clients (pour 86 % des répondants) ;
  • une amélioration des données permettant une meilleure gestion des risques (76 %) ;
  • une bonne compréhension des clients (71 %).

La prochaine étape

Fortes de cette prise de conscience autour de la transparence et le respect des mesures réglementaires en place, les institutions financières ont tout intérêt à passer à l’étape suivante en rééquilibrant la répartition des missions de conformité entre leurs équipes et des solutions technologiques automatisées. Pour les banques, l’ampleur du défi consiste à réconcilier la nécessité d’achever leur transformation digitale tout en veillant scrupuleusement à intégrer les mesures mises en place dans de nombreuses juridictions, dans le cadre de la lutte anti-blanchiment et du financement du terrorisme.

 

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