Cet article appartient au dossier : FinTech, Quel cadre réglementaire ?.

Paiements

Nous devons tout à l’Europe

Après le vote en faveur du Brexit, il est temps de rappeler ce que les nouveaux entrants des services financiers doivent à l’Union européenne, estime l'auteur.

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Revue Banque n°799

FinTech : quel cadre réglementaire ?

Avant les directives européennes

Nous avons déjà oublié qu’avant la transposition des directives européennes sur les services financiers et notamment celles des paiements de 2007 et 2015, l’exercice d’une profession réglementée dans la finance était inaccessible aux entrepreneurs qui voulaient rester indépendants. Dans la pratique, il fallait trouver un actionnaire de référence qui réclamait la majorité des parts puisqu’il prenait le risque de devoir renflouer la jeune entreprise en cas d’échec.

L’entrepreneur se retrouvait souvent dans une position de dépendance vis-à-vis d’un groupe bancaire, une situation incompatible avec l’esprit d’entreprise. Difficile dans ces conditions d’imaginer concurrencer le métier du groupe bancaire en question. Ceux qui s’aventuraient dans la création de nouvelles banques ou sociétés régulées par l’autorité de tutelle étaient souvent des groupes non bancaires déjà détenteurs d’une base de clientèle importante qui souhaitaient faciliter leurs ventes à travers une offre de services financiers. Ce fut le cas des constructeurs automobiles, des groupes de vente par correspondance comme La Redoute et 3Suisses puis des groupes de distribution. Malgré leur taille, eux aussi devaient faire appel à des actionnaires de référence issus du monde bancaire (Cetelem pour Carrefour Banque, CCF pour Banque Accord du groupe Auchan…). Dans la pratique, les actions de l’actionnaire de référence faisaient parfois l’objet d’un simple contrat de portage, preuve qu’il était temps de faciliter l’accès aux activités bancaires pour les groupes importants. D’autres entrepreneurs financiers sont apparus à l’occasion de la première vague Internet, principalement dans le courtage en ligne de valeurs mobilières et de crédits immobiliers.

Le nouvel entrant se cantonnait bien souvent à sa spécialité. En cas de réussite dans son marché domestique, une extension de ses activités à l’international était envisagée afin d’accompagner l’expansion internationale du groupe non bancaire. Il fallait alors obtenir un nouvel agrément local et dupliquer la démarche dans chacun des pays. Chez Oney Banque Accord du groupe Auchan, il aura fallu 9 ans pour ouvrir 12 nouveaux pays dont la Russie et la Chine, bien souvent en partenariat avec des acteurs locaux spécialistes du crédit à la consommation.

Le montant investi par le nouvel entrant était rarement inférieur à 15 millions d’euros, même en cas de création de joint venture à l’instar de Case Credit Europe, société commune créée entre le constructeur mécanique CASE Poclain et UFB Locabail. La taille de l’équipe était rarement inférieure à 50 personnes et la période de lancement se déroulait sur plusieurs années.

Si tout allait bien, au bout de quelques dizaines d’années de développement, les banques prenaient en général le dessus en rachetant les spécialistes à l’occasion d’une crise de liquidité (cas de Cofidis), d’un besoin de cash de la maison mère (cas de Finaref) ou d’un changement majeur du modèle économique comme dans le courtage en ligne qui aura vu les commissions de courtage diviser par 10 en 15 ans. Les courtiers en ligne ont été rachetés par les banques qui en ont fait leurs banques en ligne (Boursorama, Fortuneo). En échange, la banque apportait les capitaux, la liquidité et de nouvelles débouchées commerciales. C’est ainsi que se sont créées et revendues de nombreuses sociétés de crédit à la consommation, de leasing ou de courtage en ligne. Les affaires se traitaient entre groupes importants dans un secteur qui ne laissaient pas de place aux start-up. Les jeunes diplômés rêvaient à l’époque de devenir trader chez Indosuez.

Depuis les directives européennes

Aujourd’hui, une révolution est en cours suite à la transposition des directives européennes qui coïncide avec la vague des start-up de la finance, appelées FinTech, pour Financial Technology. Cette vague surprend par son ampleur. Les chiffres affichés par CB Insights, Business Insider et Accenture corroborent : 24 milliards de dollars ont été investis dans la FinTech entre 2010 et 2014 et 22 milliards de dollars ont été investis dans le secteur rien qu’en 2015, principalement aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Inde. En Europe, les FinTech ont reçu en 2015 20 % des investissements mondiaux, soit 4,4 milliards de dollars qui se sont concentrés sur le Royaume-Uni et l’Irlande à hauteur de 40 %. Autant dire que l’Europe de la FinTech surfe sur cette vague mondiale et que la ville championne de surf incontestée était Londres jusqu’au vote en faveur du Brexit.

Les FinTech obtiennent leur agrément financier sans être contraintes d’accepter un actionnaire de référence à leur tour de table. Elles sont donc libres d’entreprendre. Elles n’ont plus besoin de 15 millions d’euros de fonds propres minimum et d’une équipe de 50 personnes pour démarrer. Elles sont opérationnelles immédiatement non pas dans un pays mais sur toute l’Europe en « passeportant » leur agrément dans les 27 autres pays aussitôt la licence obtenue dans un des 28 pays de l’Union européenne. C’est l’autorité de tutelle du pays qui a accordé la licence qui est responsable de suivre et de contrôler le nouvel établissement financier. L’acceptation des autres Autorités de Tutelle dans les 27 autres pays est donc automatique et représente une simple formalité. Cette révolution réglementaire majeure est en phase avec celle de la mutation digitale de l’économie qui touche tous les secteurs. L’économie numérique n’ayant plus de frontière, il fallait s’adapter rapidement pour espérer rivaliser avec ses leaders en s’affranchissant des frontières au sein de l’espace économique européen. C’est chose faite.

Cette révolution rend possible l’émergence d’acteurs européens capables de rivaliser avec les concurrents américains et chinois en leur permettant d’atteindre rapidement une taille critique. Avant les directives européennes, aucun des marchés domestiques n’avait la taille pour mettre rapidement sur orbite un acteur capable de sortir d’Europe. D’ailleurs, le fait que les Européens utilisent tous des cartes des réseaux Visa et MasterCard dont les sièges sont aux États-Unis l’illustre bien. Malgré l’utilisation massive des cartes de paiement par les européens, aucun des pays qui constituent l’Europe n’offrait un marché suffisant pour faire émerger une carte de paiement européenne capable de rivaliser avec les acteurs mondiaux. L’arrivée du SEPA a même facilité la consolidation du secteur avec le rachat quasi systématique des réseaux de cartes de débit locaux par Maestro, marque du groupe MasterCard. La création de Visa Europe rassura un moment les politiques mais déboucha rapidement sur son rachat par Visa Inc. Les Européens sont désormais avertis, dans la nouvelle économie, « the winner takes all ». Qui connaît les concurrents européens de Google, Amazon, Facebook, Apple et LinkedIn ?

Cette révolution permet d’aller vite. Or, dans les marchés où la taille compte, la vitesse est primordiale pour atteindre la taille critique. Si dans les années 1980, les constructeurs automobiles japonais nous ont appris l’importance de la qualité totale, leurs concurrents coréens nous ont appris depuis 20 ans que la vitesse prime sur la qualité totale. Il est toujours possible d’améliorer un bon produit qui est arrivé le premier sur le marché. Celui qui attend d’améliorer son produit quitte à arriver trop tard a perdu car la nouvelle économie ne laisse pas de place au second.

Illustration à travers le cas Lemon Way

Dans le cas de l’établissement de paiement Lemon Way qui fournit des services d’encaissement pour compte de tiers et qui sert déjà 600 plates-formes Internet de la nouvelle économie (sites de financement participatif, listes de mariage, places de marché) et 80 de plus chaque mois, il nous fallait au plus vite prendre le leadership sur nos marchés européens. Cela n’aurait pas été possible sans le passeport. Dès l’obtention de notre agrément français délivré par l’ACPR, fin 2012, nous l’avons « passeporté » dans les 27 autres pays de l’Union européenne. Il nous aura fallu un an et un pivot supplémentaire pour passer du B2C au B2B, afin de trouver notre marché. Mais dès que l’entreprise a décollé, début 2014, nous avons multiplié notre chiffre d’affaires par 4 chaque année. Les 12 derniers mois, nous sommes passés de 15 personnes à 80 personnes et avons ouvert des bureaux dans cinq capitales économiques européennes pour nous rapprocher de nos clients, souvent des acteurs de la nouvelle économie. Notre activité s’exerce désormais sur plus de vingt pays. À cette allure, fin 2016, nous aurons ouverts 2,3 millions de comptes de particuliers en Europe via Internet, soit dix fois plus que nos concurrents qui empruntent les canaux de distribution « brick & mortar ».

Lemon Way illustre la nouvelle vague de FinTech qui accède à un statut réglementaire sans avoir d’actionnaire de référence et avec des moyens financiers limités, 1 million d’euros de fonds propres dans notre cas. Notre autorité de tutelle française, l’ACPR en l’occurrence, a réussi la transposition de la directive des paiements en avance sur de nombreux pays. Ainsi, lorsque Lemon Way est arrivé dans certains pays d’Europe dont l’autorité de tutelle avait tardé à transposer la directive, nous n’avions pas de concurrence locale. La mise en pratique rapide des directives européennes permet aux États de favoriser des entrepreneurs locaux qui savent saisir l’opportunité et arriver les premiers à l’étranger. Une fois le marché pris, il est difficile de déloger le leader.

Nous devons tout à l’Europe et nous vivons nos valeurs européennes à travers notre diversité notamment. Nous avons recruté 25 nationalités différentes pour servir nos partenaires et nos clients européens. Nous devons même le financement de notre croissance à l’Europe. Bpifrance nous a octroyé un prêt de 2 millions d’euros qui est soutenu par la garantie PME InnovFin de l’Union européenne dans le cadre du programme Horizon 2020 Instruments Financiers et du Fonds européen pour les investissements stratégiques (EFSI).

Nous avons accompli en deux ans un travail qui aurait été impossible dans l’ancien modèle. Tout va plus vite désormais et réclame moins de fonds. Il est désormais possible de recruter facilement et à moindre coût des candidats et des clients sur Internet. Le marketing digital nous apporte la moitié de nos 80 nouveaux partenaires chaque mois. Après un échange sur skype, les prospects accèdent à notre « Sandbox », c’est-à-dire notre site pour tester nos services. En cas de succès, et après analyse et validation par nos contrôleurs de leur situation financière, de la nature de leurs activités et des vérifications liées à la lutte contre le blanchiment, la fraude et le financement du terrorisme, ils signent de façon électronique sans jamais nous avoir rencontrés. Ils affichent notre logo et nos CGV/CGU sur leur site et entrent en production. Un tel process apporte un gain de productivité important qui explique l’équilibre financier atteint par Lemon Way et le peu de moyens nécessaires à notre expansion géographique.

Les conséquences du Brexit

À l’opposé de ce discours pro-européen fruit d’une expérience réussie, les eurosceptiques qui ont gagné le référendum au Royaume-Uni mettent à mal les FinTech qui avaient choisi de s’installer au Royaume-Uni.

On se souvient que l’ancien maire de Londres et de nombreuses personnalités politiques en Angleterre avaient déroulé le tapis rouge aux entrepreneurs d’Europe continentale et notamment aux Français soumis selon eux à de lourdes taxes et une administration pas toujours pro-business. De nombreuses FinTech se sont empressées de chercher à Londres leur passeport financier européen. Elles l’avaient obtenu avec une certaine facilité, ce qui explique que dans les faits, plus de 1 000 établissements de paiement européens ont été créés au Royaume-Uni, soit plus de la moitié des agréments délivrés en Europe, les autres 27 États n’ayant délivré que 10 à 80 licences chacun selon un rapport en ligne de la Banque centrale européenne.

Quelques années plus tard, le même ancien maire de Londres a eu gain de cause pour sortir de l’Union européenne son pays et de facto fermer la porte de l’Europe aux start-up installées outre-Manche. Prises au piège, elles n’ont plus qu’à redémarrer un processus d’obtention de ce fameux sésame dans un des pays de l’Union européenne pour continuer d’accéder automatiquement et librement au marché européen. Il serait étrange qu’une fois sorti, le Royaume-Uni continue de bénéficier d’un tel avantage sans se soumettre aux directives européennes. Ou alors, il ne s’agirait pas d’un véritable Brexit, ce qui rendrait la situation encore plus confuse. Depuis la nomination de Theresa May comme Premier Ministre, l’hypothèse du Brexit se confirme avec son lot de mauvaises nouvelles pour les FinTech locales.

Ces dernières se verront concurrencées par les FinTech comme Lemon Way, installées en Europe continentale, qui récupéreront sans doute une partie de leur clientèle désireuse de conserver l’accès au marché européen. La fin du passeport européen pour les FinTech anglaises aurait pour réciprocité la fin de l’accès automatique au marché anglais par les FinTech européennes. Mais l’octroi d’une licence locale étant quatre fois plus rapide qu’une licence dans un des pays européens, les FinTech « européennes » risquent de garder l’avantage.

Il est fort à parier que les activités financières pour lesquelles le Royaume-Uni jouissait d’un leadership mondial comme le marché des changes garderont leur pole position. En revanche, les investissements FinTech dédiés au Royaume-Uni vont s’évaporer. Les investissements de l’Union européenne devront rapidement réajuster leur cible. Le cercle vertueux qui prévalait pour Londres, qui attirait les compétences, les financements et les projets les plus ambitieux pourrait s’arrêter de fonctionner. Il est probable qu’un rééquilibrage rapide au profit des pays de l’Union européenne se fasse, à commencer par la France, l’Irlande, les Pays-Bas, le Luxembourg et l’Allemagne.

Si la moitié des affaires continueront de se faire avec l’Union européenne, cette dernière pourrait décider de localiser ses centres de clearing financiers ailleurs qu’au Royaume-Uni, une décision politique et logique. Très pragmatique, l’Angleterre saura s’adapter à cette nouvelle donne et pourrait trouver la solution en devenant l’avant-garde d’un libéralisme moderne en phase avec la révolution numérique qui réussit tant aux anglo-saxons. Si demain le Royaume-Uni jouait le rôle qu’a joué Hong Kong pour la Chine, ce serait finalement un mal pour un bien, y compris pour les pays voisins. Les FinTech resteraient alors à Londres, non pas pour la partie « Fin » mais certainement pour la « Tech ».

En conclusion, le projet européen permet aux acteurs financiers, et notamment aux plus récents et innovants de participer à la mutation numérique en cours de notre société en s’affranchissant des contraintes du passé. Le succès des FinTech européennes, et notamment de celles basées à Londres en tête, illustre la capacité d’adaptation de notre vieille Europe qui a su répondre à temps aux nouveaux défis. Le Brexit stoppera cet élan un instant en Angleterre mais n’empêchera pas la vague FinTech de générer les futurs champions européens qui devront tout à l’Europe.

 

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Quel cadre réglementaire ?

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