Qu'est-ce que Napoleon Crypto ?
Le projet NapoleonX est né de mes rencontres avec Jean-Charles Dudek, chez BNP Paribas, où nous développions des modèles quantitatifs de trading, et Arnaud Dartois, lors d'une formation sur le Big Data à l'Ecole Polytechnique. Nous avons d'abord engagé une réflexion sur un projet de robo-advisor, puis monté en décembre 2016 une première structure, Napoleon Capital, société de conseil spécialisée dans les stratégies d’investissement algorithmiques.
Notre second projet, NapoleonX, consistait à émettre des tokens en vue de créer la première société de gestion régulée et dédiée aux cybermonnaies. La blockchain permet aux souscripteurs de notre ICO de choisir des modèles de trading et le niveau de risque, via des smart contracts. Ils récupéreront 85 % des commissions de surperformance des dix premiers véhicules d'investissement qui seront lancés. Napoleon Crypto est en cours d'agrément pour devenir une société de gestion régulée par l'AMF. Elle sera alors la première et proposera des fonds levés et gérés en crypto.
Nous avons enfin créé une troisième société, Napoleon Index, afin d'abriter la propriété intellectuelle et nos algorithmes de trading. Nous avons déposé un dossier d'enregistrement de publicateur d'indice (non significatif) auprès de l'AMF. Notre objectif est de redéfinir l'univers d'investissement. Depuis la crise de 2008, les investisseurs institutionnels se sont beaucoup reportés sur la gestion systématique. Nous allons un cran plus loin dans la technicité : nous recréons des actifs qui vont permettre aux investisseurs institutionnels d'assurer le rendement promis à leurs clients, avec des capacités importantes d'actifs gérés.
Pour quelles raisons avez-vous opté pour une ICO ?
Nous sommes en cours de finalisation d'une levée de fonds pour Napoleon Capital. L'opération a mis beaucoup de temps à se concrétiser : presque 15 mois. Même lorsque vous êtes très bien introduits, comme c'était le cas pour nous, les gros investisseurs imposent beaucoup de conditions. Ce mode alternatif de financement, l'ICO, s'annonçait beaucoup plus rapide, moins contraignant et sans dilution du capital. Nous avons bouclé la nôtre en neuf mois. Surtout, nous n'avons pas lâché la moindre part de notre capital dans l'opération. Nous avons levé vraiment beaucoup plus d'argent qu'en un tour de table pour Napoleon Capital : 15 000 ethers, soit 10 millions d'euros. Bien sûr, nous allons accorder 85 % des revenus aux token holders, mais les fonds propres nous appartiennent toujours complètement.
Comment avez-vous mené l'opération ?
Une ICO, c'est du crowdfunding à l'échelle mondiale. Si 5 000 participants ont finalement souscrit, nous avons été en contact avec près de 20 000 personnes. Comme elles sont réparties partout sur le globe, il y en a toujours qui sont réveillées ! Or cette communauté n'est pas réputée pour sa patience… Elle attend une réponse immédiate à chaque question. Nous avons canalisé le trafic provenant de Twitter, Facebook, LinkedIn, Telegram ou Slack sur un seul canal plus simple à surveiller. Nous avons choisi Telegram, car cette messagerie impose un numéro de téléphone pour l'identification, et non une simple adresse mail comme les autres réseaux, système qui se prête davantage aux usurpations d'identité. In fine, nous nous sommes retrouvés avec un volume de demandes à gérer auquel nous n'étions pas préparés. Nous avions peu de moyens. Les avocats et consultants qui nous aidaient à structurer l'opération coûtaient très cher. C'est nous qui avons assuré l'essentiel du community management. Un marketing de terrain qui nécessite de se démultiplier ! Nous avons vécu une période d'investissement personnel intense, sous pression. Nous y passions des nuits, en nous relayant, avec l'impression de faire les 3/8 ! Nous avons eu la chance de pouvoir recruter sur les réseaux sociaux un petit groupe d'ambassadeurs qui ont été nos relais en Asie ou aux États-Unis. Nous avons d'ailleurs attribué des jetons à la dizaine de personnes qui nous avaient le plus aidés bénévolement. Sans eux, nous n'y serions pas arrivés.
Combien l'opération vous a-t-elle coûté ?
Nous avons financé sur nos fonds propres une première étape qui nous a menés à la pré-ICO, opération où nous avons levé 600 000 euros. Celle-ci nous a permis de lancer l'ICO elle-même, du 22 janvier à la fin du mois de février, ainsi que le marketing digital et la publicité sur les réseaux sociaux – Twitter, Facebook, mais surtout CoinMarketCap et d'autres sites spécialisés, chers en raison de l'engouement pour les cryptos au moment où nous avons lancé notre ICO. Nous avons consacré un budget d'environ 300 000 euros à la publicité et au marketing. Si vous voulez faire parler de votre projet pour de bonnes raisons, il faut produire du contenu, du visuel et des vidéos. Nous nous sommes fait aider par des consultants. Ensuite, il faut gérer les réseaux sociaux, communiquer à l'extérieur, participer à des conférences. La collecte accompagne l'effort marketing déployé. Un marketing bien ciblé, bien pensé, un bon produit permettent de collecter très vite. Nous avons levé la moitié de l'argent en 24 heures ! Dans les ICO, il y a souvent aussi des systèmes de bonus échelonnés. Plus vous participez tôt, plus vous pouvez bénéficier de bonus importants sur le prix du token. Il n'est pas rare de voir des ICO qui proposent 30 % à 50 % de remise lors des premières 24 heures, pour provoquer un effet d'entrainement. En plus des trois fondateurs, nous avons recruté une ou deux personnes externes à plein temps sur la période. Il y a enfin un volet technique, pour mettre en place une plate-forme de collecte. Nous avons créé une POC (proof of concept), car les futurs souscripteurs aiment voir un début de projet, même à ce stade.
En optant pour l'ICO, quels risques preniez-vous ?
Il y avait un risque financier, bien sûr – nous pouvions échouer à aller au bout de l'opération, et perdre tous les fonds engagés –, et un risque juridique – nous pouvions nous mettre en porte-à-faux avec la loi, sans l'avoir vu venir. Lors d'une levée de fonds, il faut s'assurer de respecter des règles. Il y a la structuration du token et les contraintes associées, le KYC (vérification de l'identité du client) et l'AML (action contre le blanchiment d'argent dans le domaine bancaire). Il faut faire du KYC à l'échelle de plusieurs dizaines de milliers de personnes, en quelques jours seulement. Nous devions par exemple vérifier que nos souscripteurs n'étaient ni résidents américains, ni de nationalité américaine. En effet, les États-Unis ayant un pouvoir d'extra-territorialité, si j'avais levé de l'argent auprès d'Américains, la SEC (Securities and Exchange Commission) pouvait faire appliquer la loi américaine sur le sol français. Très tôt, nous nous sommes entourés de trois conseils juridiques et nous avons sollicité l'AMF. À ce moment-là, l'AMF ne donnait pas de visa – ce qui est désormais prévu dans la loi PACTE. En revanche, elle pouvait nous dire : « N'y allez pas, ou je vais vous retoquer. » Nous avons fait attention à ne pas proposer un titre financier. Finalement, à l'AMF, on nous a répondu : « D'un point de vue économique, nous ne comprenons pas toute la logique, mais il n'y a rien à redire. » Nous avions ce confort d'avoir fait les choses dans les règles. En France, le nouveau visa de l'AMF pour les ICO restera optionnel. Mais ceux qui ne l'obtiendront pas auront intérêt à vérifier sérieusement qu'ils ne sont pas hors la loi !
Pourquoi tenez-vous tant à obtenir l'aval de l'AMF pour vos sociétés ?
Si des investisseurs institutionnels veulent rentrer sur le marché des cryptos, il leur faudra des sociétés de gestion agréées. C'est le pari que nous faisons : nous voulons créer la première société de gestion régulée dans le monde des cryptomonnaies. Plutôt que d'essayer de passer entre les gouttes, nous préférons construire notre projet autour de l'obtention de cet agrément. Aller voir directement le régulateur nous différencie. Aux États-Unis, la SEC a rejeté tous les projets d'ETF (Exchange Traded Funds) jusqu'à présent, estimant qu'elle n'avait pas face à elle des interlocuteurs professionnels. Anciens gérants seniors, nous avons passé des années à faire de la structuration sans sortir du cadre. Nous sommes crédibles aux yeux de l'AMF.
Quel est le public qui a souscrit à votre ICO ?
Nous avons eu 5 000 souscripteurs. Le profil de nos investisseurs est très varié. Ce ne sont pas uniquement des gens attirés par le profit. Certains détenaient des cryptomonnaies achetées très tôt et peu cher, et cherchaient à les réinvestir plutôt que d'encaisser du cash. D'autres s'intéressaient au fond de notre projet, au point de s'y investir personnellement, même s'ils n'avaient mis que 500 euros dans l'opération. Nous avons pu nous appuyer sur cette communauté, pleine d'initiatives et de créativité. Mais on se heurte aussi à des détracteurs qui viennent polluer votre communication de manière très véhémente. Il y a sans cesse des incendies à éteindre. Nous n'avons pas d'investisseur institutionnel. Les gros investisseurs cherchent à rentrer tôt dans une levée de fonds et négocient leur entrée contre des conditions de prix, voire des parts de capital. Nous préférons gérer 5 000 personnes qui apportent de petites sommes, plutôt que quelques-unes qui mettent de très gros montants.
Envisagez-vous de recourir de nouveau à une ICO ?
Nous y réfléchissons. Si nous en lançons une deuxième, elle sera complémentaire de la première. Auparavant, nous voulons tenir au moins 80 % des promesses de notre première ICO, afin de capitaliser dessus. Quand vous levez de l'argent ainsi, la première difficulté est de convaincre les gens qu'ils peuvent vous faire confiance. Les promesses tenues nous donneront une vraie crédibilité.
Selon vous, y a-t-il un phénomène de bulle ?
Il y a eu des excès dans le monde crypto, comme dans toutes les classes d'actifs. S’il y a eu une bulle sur l'internet en l'an 2000, personne n'imaginerait un monde sans internet aujourd’hui ! En fait, il n'y a jamais de bulle sur les technologies, mais sur les prix. Sur les principales devises, bitcoin ou ether, des sommets ont été atteints au début de l'année, après de très fortes hausses en 2017. Mais si bulle il y a eu, elle est en partie dégonflée aujourd'hui. En un an seulement, il est devenu plus compliqué de mener à bien une ICO, en raison de la grande concurrence des projets à l'échelle internationale. La déflation sur le monde des cryptomonnaies est passée par là. Les régulateurs ont commencé à s'emparer du sujet. Ce sera à l'avenir encore plus compliqué, il faudra montrer patte blanche. On lèvera moins d'encours, il faudra peut-être prendre un peu plus de risques. Les premiers projets arrivent à douze mois d'âge : les souscripteurs vont pouvoir vérifier si les promesses qu'on leur a faites ont été tenues ou pas. Il va y avoir une plus grande sélection des projets qui méritent vraiment de voir le jour, au détriment des plus farfelus. Quand certains parlent de « bulle » dans les cryptos, ils sous-entendent qu'il s'agit d'une classe d'actifs illégitimes. Pourtant, elle s'est beaucoup institutionnalisée. De plus en plus d'entreprises utilisent la blockchain, non pas à des fins spéculatives, mais pour remplacer, optimiser et améliorer des process internes.
Pensez-vous que les ICO sont appelées à se banaliser ?
En 2017, les ICO ont levé plus d'argent que le capital-risque sur les entreprises technologiques ! Et 2018 s'annonce encore mieux… Les ICO connaissent un engouement très fort, car elles permettent de financer rapidement des projets « early stage » avec peu de contraintes, sinon une campagne marketing assez complexe et quelques précautions juridiques. Des porteurs de projet arrivent à se faire financer grâce à ce système, alors qu’ils n'y arriveraient pas dans le monde réel. Financer des projets pour le bien de la communauté, c'est dans l'air du temps. Ce mode de financement alternatif fait du sens et je pense qu'il va perdurer.
Comment la France se situe-t-elle dans cet écosystème ?
La France a l'un des régulateurs les plus ouverts sur le monde des cryptos. Il est à l'écoute des porteurs de projet, il a pris des positions quand d'autres régulateurs refusaient de le faire. Toutefois, la notion de pays a peu de sens dans ce monde-là.
Quels conseils donneriez-vous aujourd'hui pour réussir une ICO ?
Un PowerPoint ne suffit pas pour lever 10 millions d'euros. Il faut avoir beaucoup de temps devant soi, une équipe, et être prêt à sortir 200 000 à 300 000 euros de sa poche pour le lancement de l'opération. Il faut aussi avoir un produit initial à montrer. Les ICO concernent de plus en plus des entreprises qui ne sont plus « early stage », qui ont déjà un début d'activité, une clientèle, et quelque chose à présenter.