Innovation

MNBC : un concept multiforme

De par le monde, les banques centrales cherchent à créer une nouvelle monnaie qui aurait pour caractéristique d’être une créance directe sur leur bilan sous format numérique. Mais beaucoup d’options s’offrent à elles pour bâtir ce nouveau système, tant au niveau de son organisation que de ses spécifications techniques. Chacune y répondra selon ses priorités. Les principales banques centrales des pays développés ont tout de même réussi à fixer un cadre commun.

Les projets de MNBC à travers le monde compilés par la BRI

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Cet article est extrait de
Revue Banque n°854

Monnaies numériques de banque centrale - Vers le billet de banque 3.0 ?

Faut-il émettre une nouvelle forme de monnaie ? C’est aujourd’hui une question qui taraude près de neuf banques centrales sur dix, d’après les décomptes de la Banque des règlements internationaux. Toutes sont engagées, à différents degrés, dans des travaux autour du concept de monnaie numérique de banque centrale (MNBC en français, CBDC en anglais). Un groupe de sept banques centrales, représentant le Canada, le Japon, la Suède, la Suisse, l’Angleterre, les États-Unis et la zone euro, a donné, dans un rapport publié en octobre 2020 [1], une définition de ce concept : « une monnaie numérique de banque centrale est un instrument de paiement digital, libellé dans l’unité de compte nationale et représentant directement un passif dû par la banque centrale. » Mais derrière cette définition unique se cache une grande variété d’approches.

« Wholesale » ou « retail » ?

Une première distinction doit être opérée selon la nature de ses utilisateurs potentiels. En effet, cette monnaie d’un nouveau genre viendrait s’ajouter aux deux autres formes de monnaie émises par une banque centrale – le cash physique et les dépôts électroniques en banque centrale (les réserves) – et à la monnaie privée présente dans les comptes tenus par les banques commerciales (la monnaie scripturale). À la différence de cette monnaie privée, elle serait une créance vis-à-vis de la banque centrale, à l’image du cash, mais contrairement à lui, elle serait dématérialisée. Comme les réserves, la monnaie digitale pourrait n’être accessible qu’à certaines grandes institutions financières : on parle alors de MNBC de gros ou « wholesale ». Mais – et ce serait alors une rupture majeure – elle pourrait s’adresser directement au grand public : il s’agirait alors de MNBC de détail ou « retail ». Réfléchir à la mise en place d’une monnaie digitale, c’est donc, pour une banque centrale, commencer par se poser la question de sa portée. Selon la BRI, c’est sur la version « retail » que portent le plus grand nombre de travaux : 40 % des banques centrales se focalisent sur une MNBC de détail, contre 10 % pour une MNBC de gros, les 50 % restants traitant les deux axes [2].

Une pluralité d’objectifs

De fait, les motivations des banques centrales vis-à-vis de l’émission d’une telle monnaie alternative sont également variées. Les banques centrales de pays émergents mettent ainsi en avant la volonté de favoriser l’inclusion financière des populations pas ou peu bancarisées et géographiquement éloignées des centres économiques. C’est par exemple l’un des principaux objectifs poursuivis par les Bahamas avec la création du « Sand Dollar », la première MNBC à avoir été mise en circulation dans le monde. Dans les économies développées, les banques centrales ont surtout abordé la question par l’angle de l’efficience et de la robustesse des systèmes de paiements. La digitalisation de l’économie, accélérée par la crise sanitaire, entraîne une utilisation accrue des instruments de paiement dématérialisés assis sur la monnaie scripturale : l’objectif d’une MNBC serait dès lors de maintenir l’accès des particuliers à la monnaie de banque centrale malgré la désaffection de ces derniers pour le cash. Ce serait également un moyen d’atténuer les limites des systèmes de paiement privés, soit trop fragmentés et donc trop complexes, soit au contraire trop concentrés et donc créant des barrières à l’entrée néfastes pour la communauté. C’est d’ailleurs l’émergence de nouveaux moyens de paiement privés, utilisant la blockchain et la cryptographie, qui a aussi incité les banques centrales à accélérer leurs travaux. Ainsi, les projets de cryptoactifs indexés sur une monnaie stable – les stablecoins – surtout lorsqu’ils ont une portée internationale comme celui de Facebook et qu’ils sont indexés sur des devises étrangères (lire en encadré), font planer une menace sur la souveraineté monétaire si leur utilisation devient massive.

Des degrés de décentralisation et d’anonymat variés

MNBC de gros pour des règlements transfrontières, MNBC de détail pour pallier une faible bancarisation ou pour reprendre la main sur les paiements digitaux… autant de missions différentes poursuivies par les banques centrales qui impactent la manière dont doivent être conçues les monnaies digitales. Les caractéristiques d’une MNBC peuvent ainsi être très variées d’un projet à l’autre. À commencer par leur recours ou non à une blockchain. Si l’instrument monétaire et les transactions qu’il permet sont dans tous les cas enregistrés sur un registre dématérialisé, ce dernier n’est pas nécessairement décentralisé comme le prévoient les Distributed Ledger Technologies (DLT) que sont les blockchains. Et même dans le cas où le principe d’un registre décentralisé serait retenu, la question de sa gouvernance soulève de nombreuses options possibles, selon le degré d’ouverture voulu.

Outre la nature du registre sur laquelle elle est stockée, c’est aussi le mode d’accès à la monnaie digitale qui peut prendre différentes formes. Le choix est souvent résumé à deux options : soit l’accès est octroyé après vérification de l’identité de l’utilisateur, comme c’est le cas avec les comptes bancaires, et on parle alors d’« account-based access » ; soit l’accès est permis parce que l’instrument échangé est valide, comme lorsqu’on tend un billet de banque non falsifié, et on parle alors de « token-based access ». Derrière cette distinction a priori technique se cache toute la question de l’identification de la personne qui réalise la transaction. La banque centrale veut-elle un système où règne un anonymat complet ou sa version orwellienne où tout le monde est fiché ? Ou, bien plus vraisemblablement, un intermédiaire entre les deux : protéger les données personnelles des utilisateurs lorsqu’ils effectuent des transactions – données largement convoitées par le secteur privé – mais sans basculer dans un système totalement opaque propice au blanchiment et au financement du terrorisme. À chaque banque centrale de trouver le bon équilibre, en fonction de ses priorités.

Trois principes communs

Conscientes qu’il n’y aura pas une seule réponse à ces multiples questions et que le paysage des MNBC peut rapidement devenir illisible, les sept principales banques centrales des pays développés ont décidé de se fixer, en octobre 2020, une série de règles de base communes, cohérentes avec leur statut de garant de ce bien public qu’est la monnaie. Ces règles s’organisent autour de trois principes : une MNBC ne doit pas compromettre la stabilité monétaire ou financière ; elle doit venir en complément des autres formes de monnaie, en particulier le cash qui continuera d’exister aussi longtemps qu’il y aura une demande ; et elle doit promouvoir l’innovation et l’efficience du système. De ces principes découlent des caractéristiques communes à respecter, telles que sa facilité d’utilisation, son faible coût, sa convertibilité en cash ou en monnaie scripturale, son règlement en temps réel, sa disponibilité 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24, son haut niveau de sécurité, ou encore sa résilience en cas de crise. Les projets concrets qui sortiront prochainement des multiples consultations et autres expérimentations à travers le monde montreront si les banques centrales ont réussi à converger ou non vers un modèle un peu plus homogène.

 

[1] Central bank digital currencies: foundational principles and core features, octobre 2020.

[2] Codruta Boar and Andreas Wehrli, « Ready, steady, go? – Results of the third BIS survey on central bank digital currency », BIS Papers n° 114, janvier 2021.

 

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Vers le billet de banque 3.0 ?

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