La crise qui a éprouvé le système financier, et l’économie dans son ensemble, au cours des derniers mois, a fortement mobilisé la Banque de France et l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR), sans toutefois les décourager de poursuivre, en parallèle, leur action en faveur d’une meilleure compréhension et d’une meilleure prise en compte des risques financiers liés aux risques climatiques. La gestion de la crise à court terme ne doit en effet pas occulter l’urgence de la lutte contre le changement climatique. La sphère financière est concernée à double titre : d’une part en raison des risques de dévalorisation brutale d’actifs échoués et de pertes liées aux risques physiques, et d’autre part, du fait de la nécessité de rediriger une masse critique de financements vers la transition énergétique. Il est du ressort des banquiers centraux et des superviseurs financiers de faire leur possible pour que les risques liés au changement climatique soient pleinement intégrés dans les logiques de financement des acteurs privés et dans la préservation de la stabilité financière.
À cette fin, les stress-tests climatiques apparaissent comme un outil incontournable, tant pour les superviseurs que pour les institutions financières. En effet, les publications non financières des entreprises ne produisent qu’une vision instantanée de leur exposition au risque climatique. Or, compte tenu des spécificités de ce risque, et notamment de son horizon de long terme, il convient de compléter cette « photographie » des risques encourus par une « vidéo » des risques illustrant différents scénarios de long terme concernant la trajectoire de transition vers une économie décarbonée.
Une pratique opérationnelle et facilement reproductible
La Banque de France et l’ACPR se sont engagées résolument dans cette voie, dans une logique de « learning by doing ». En effet, la Banque de France a contribué, par ses activités de recherche et de coordination dans le cadre du Secrétariat du Network for Greening the Financial System (NGFS), à l’élaboration des scénarios publiés par ce dernier au mois de juin
Les stress-tests climatiques, qui n’en sont encore qu’à leurs expérimentations, ont vocation à devenir un outil courant d’analyse de risques, pour les superviseurs comme pour les institutions financières elles-mêmes. Les premiers exercices effectués doivent permettre de rendre cette pratique opérationnelle et facilement reproductible. L’exercice conduit par l’ACPR n’aura pas d’impact sur les exigences en fonds propres réglementaires des établissements. La priorité, pour le moment, est en effet d’analyser et de quantifier de manière systématique les risques qu’ils portent au regard de différents scénarios de transition.
La diffusion de ce type particulier de stress-tests pourrait être encouragée par des évolutions de la réglementation prudentielle, notamment en Europe. Dans le cadre du Mécanisme de supervision unique (MSU), la BCE a publié au printemps, pour consultation, un projet de guide sur les risques climatiques et environnementaux précisant les attentes du superviseur vis-à-vis des établissements bancaires. Ce projet demande notamment aux établissements de mettre en place une vision prospective des risques auxquels ils sont exposés au titre du changement climatique et de les intégrer à leurs stress-tests internes, si besoin en se projetant sur un horizon temporel plus éloigné que celui utilisé habituellement. Au niveau européen, l’Autorité bancaire européenne (ABE) a publié pour consultation le 3 novembre un document de consultation sur les modalités d’intégration des risques environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) dans la supervision du Pilier 2 des établissements bancaires. Elle y recommande l’usage des stress-tests climatiques dans le dispositif de contrôle des risques des établissements.
Pour pouvoir comparer les résultats de ces stress-tests, le recours à des scénarios homogènes est indispensable. C’est pourquoi le NGFS va continuer d’affiner ses scénarios au cours des prochains mois en les détaillant par pays, par secteur, et sur davantage de variables afin de les rendre plus facilement utilisables. Ce réseau international de superviseurs et de banquiers centraux, qui compte aujourd’hui plus de 70 membres, a également pour mission de diffuser l’usage de ses scénarios au sein de sa communauté. Plusieurs membres ont ainsi prévu de déployer des stress-tests climatiques au cours du prochain exercice.
Le problème des données manquantes
Mais, dans l’immédiat, la généralisation opérationnelle des stress-tests climatiques bute encore sur la question des données. D’une part, en effet, de nombreuses données manquent tout simplement encore aujourd’hui pour pouvoir alimenter des modèles de risque suffisamment granulaires. Et d’autre part, les données publiées par les entreprises au titre de leur reporting non financier manquent encore d’homogénéité et sont donc difficilement comparables, faute de normes suffisamment prescriptives.
Sur le premier point, le NGFS a mis en place cet été un nouveau workstream dédié, précisément, au problème des données manquantes. Placé sous la direction de représentants du FMI et de la BCE, il a pour ambition de faire l’inventaire des données nécessaires à l’analyse des risques financiers liés au changement climatique, en particulier pour l’analyse de scénarios. Sur cette base, il formulera des recommandations quant aux moyens de combler ces lacunes, soit par l’identification de données existantes à diffuser plus largement, soit par la spécification de nouveaux indicateurs à créer.
Sur le deuxième point et le manque de comparabilité des données publiées par les entreprises, c’est un constat qui s’impose, en dépit du cadre précurseur mis en place en France, avec l’article 173, et dans l’Union européenne, avec la NFRD, et désormais le Règlement dit « Disclosure », qui entrera en vigueur en mars prochain, ainsi qu’avec la taxonomie. Comme l’a souligné le Gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, lors de son discours au Climate Finance Day
En définitive, les stress-tests climatiques n’en sont encore qu’à leurs débuts et il reste des étapes importantes à accomplir pour diffuser leur usage et en faire un outil usuel de la gestion des risques. En apportant une vision plus complète des risques encourus, ils devraient faciliter la traduction de ces risques dans les coûts de financement, contribuant in fine à réorienter les flux de financement vers les activités les plus durables. La Banque de France continuera à promouvoir cette vision prospective, requise par l’horizon incertain de matérialisation du risque climatique, à travers son implication dans le NGFS et les instances de régulation internationale auxquelles elle participe.