Projection

Les élections européennes 2019 : vers un nouvel équilibre politique ?

Créé le

05.03.2019

-

Mis à jour le

13.03.2019

La présence plus importante des partis eurosceptiques et eurocritiques au sein du prochain Parlement européen, bien que probable, ne permettra pas à ces forces politiques de prendre réellement le pouvoir. Elles devront se contenter d’une capacité de nuisance qui se traduira par un ralentissement des processus de décision.

« Les partis extrémistes entendent faire des prochaines élections une sorte de référendum pour ou contre l’UE ou l’euro, en tirant parti de la dégradation de son image engendrée par la crise et sa gestion. » Ces mots sont ceux d’un éditorial publié par l’Institut Jacques Delors en novembre 2013. Pourtant, ils raisonnent encore avec une impressionnante pertinence. En effet, les enjeux des élections européennes de 2019 ne sont guère différents. Pour les partisans de l’Union européenne, il s’agit de confirmer une majorité au Parlement européen face à la montée des partis souverainistes, dans un moment où nombre de défis sont perçus comme trop complexes pour être gérés aux seuls niveaux national et régional. Pour les eurosceptiques et les eurocritiques, l’objectif est de renforcer leur présence en surfant sur leurs succès électoraux nationaux et le relatif désintérêt, voire la défiance, généré par ce scrutin. Leur ambition demeure inchangée : réduire le poids des institutions et des politiques européennes.

Restons en 2014, avec la fameuse phrase de Jean-Claude Juncker, fraîchement élu président de la Commission européenne : « Ma Commission sera celle de la dernière chance. » Cinq ans plus tard, le prochain président de l’exécutif pourra s’exprimer dans les mêmes termes sans que cela ne paraisse mal à propos.

Dire que rien n’a changé ces cinq dernières années serait incorrect. Toutefois, il apparaît que la dramatisation des enjeux à laquelle nous avons assisté en 2014 n’a pas engendré, au niveau européen, de chamboulement majeur.

Il est en revanche évident que les paysages politiques nationaux se sont modifiés depuis cinq ans. Deux phénomènes ont joué à plein : la montée des partis d’extrême gauche et droite et l’incapacité de faire émerger des majorités claires lors des scrutins nationaux. Ainsi, plusieurs pays européens, comme l’Espagne, la Lettonie, les Pays-Bas ou la Suède, sont dirigés à la faveur d’accords gouvernementaux plus ou moins bancals. À cela s’ajoute le Brexit, qui sera peut-être consommé d’ici les élections européennes et qui aura forcément un impact sur le Parlement européen.

L'année 2019 est-elle donc celle du retournement ?

Ce qui ne change pas

Les élections européennes sont traditionnellement des élections « de second ordre » : elles le resteront. Cela se caractérise par trois principaux phénomènes:

  • tout d’abord, ce sont des élections qui intéressent peu. La couverture médiatique est assez faible et dominée par un filtre national. Les dirigeants politiques nationaux se servent souvent de ce scrutin comme l’occasion de tester leur popularité pour ceux au pouvoir ou pour défier le gouvernement en place pour les autres. Les incursions d’élus ou prétendants européens dans les sphères publiques nationales se font sur le tard et sont peu médiatisées ;
  • cela se traduit ensuite par des taux de participation faible. Les élections du mois de mai ne devraient pas déroger à la règle ;
  • enfin, cette perception d’une élection d’intérêt secondaire favorise des votes moins mainstream. D’où l’élection au Parlement d’élus de partis très minoritaires dans des élections nationales ou locales. Cela est accentué par le mode de scrutin à la proportionnelle.
Ce phénomène de l’élection de « second ordre » va perdurer, car personne ne souhaite de changement. Des discussions s’étaient tenues pour permettre la création de listes transnationales aux élections européennes afin de permettre l’émergence de programmes vraiment européens et d’écumer au maximum les débats européens de considérations nationales, sans succès. Une proposition avait, par exemple, été faite en 2018 d’allouer les sièges que le Royaume-Uni laisserait vacant à une liste transnationale : les députés européens ont rejeté la réforme.

Ce qui change

En revanche, la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne a des incidences directes sur le Parlement européen. Parallèlement à la décision de ne pas avoir de liste transnationale, les élus européens ont acté ce qui allait advenir de ces sièges vacants. Sur les 73 sièges que comptait le Royaume-Uni, ce qui en faisait le troisième pays le plus représenté au Parlement à égalité avec l’Italie, 46 n’ont pas été réalloués. La répartition des 27 sièges restants s’est faite à la faveur de l’évolution du poids démographique des pays dans l’Union (voir Tableau 1).

Outre cette évolution factuelle, les incidences seront également fortes sur les groupes politiques au Parlement, notamment le Groupe de l'Alliance Progressiste des Socialistes & Démocrates au Parlement européen (S&D), les Conservateurs et Réformistes européens (ECR) et le Groupe Europe de la liberté et de la démocratie directe (EFDD). Ces trois groupes comptaient d’importants contingents britanniques.

L’impact sur le S&D est double. Tout d’abord, cela affaiblit encore davantage un groupe dont les prévisions de vote pour les élections de 2019 étaient déjà sur le déclin. En outre, plusieurs élus britanniques avaient développé de réelles expertises et pouvaient briguer des postes à responsabilité dans les commissions, tels que Daniel Dalton sur le marché intérieur. En effet, au Parlement européen, la séniorité et l’expertise sur les dossiers sont deux critères clefs pour briguer des postes à responsabilité dans les commissions, mais également des postes de rapporteur.

L’équilibre du ECR sera également révisé. Aujourd’hui, les élus tories sont majoritaires dans le groupe. Demain, ce sera au tour des Polonais du parti Droit et Justice. Le parti, déjà marqué par une forte présence d’élus de pays d’Europe centrale, le sera donc encore plus. Reste à voir comment le positionnement du Fidesz va évoluer. Aujourd’hui, au sein du groupe de centre-droit PPE, l’attitude du parti et de Viktor Orban n’a cessé de générer des crispations en interne. Un basculement du parti hongrois au sein du ECR assoirait encore plus l’identité centre-européenne du groupe.

L’impact le plus fort risque toutefois d’être sur l’EFDD. En effet, le groupe est très fragile. Il compte aujourd’hui 48 membres du Parlement issus de sept États membres. La règle pour constituer un groupe est d’avoir au moins 25 élus issus du quart des États membres, c’est-à-dire sept jusqu’à aujourd’hui. Si ces règles survivent après les élections, l’EFDD n’existera plus, car il ne remplira aucune des deux conditions. Le UKIP est largement dominant avec 24 sièges et en cas de départ britannique, le groupe n’aura plus que des représentants de six États membres. Il n’est pas certain que ces règles demeurent inchangées notamment avec la réduction du nombre d’élus, mais certains envisagent clairement la fin de l’EFDD. Le Mouvement 5 Étoiles, actuellement membre de ce groupe, a affirmé vouloir créer un nouveau groupe et est déjà en campagne pour recruter des alliés dans différents États membres.

Ce qui peut changer

Et c’est bien ce type de démarches de nouveaux groupes, de nouvelles alliances, de recomposition, en partie générée par le Brexit, mais également les nouveaux paysages politiques nationaux qui peuvent avoir des incidences fortes sur le Parlement européen.

Historiquement, le Parlement européen est dominé par une « grande coalition » entre le S&D et le PPE. Il est possible que pour la première fois depuis 1979, cette coalition n’obtienne pas la majorité au Parlement. Plusieurs projections préfigurent en effet ce scénario donnant à cette coalition un peu plus de 300 sièges. Le poids de cette grande coalition a déjà été entamé en 2014 et surtout, la cohésion de groupe a été moins évidente à gérer que lors des précédentes mandatures. Mais elle restait dominante. En l’absence de ce baromètre, il deviendrait plus compliqué d’anticiper le sens des votes.

Parallèlement, les prévisions de vote indiquent une hausse probable des élus eurosceptiques et eurocritiques. Il n’est pas certain que cette hausse se fasse de manière absolue. Les scores de partis comme le Rassemblement national en France, le Mouvement 5 étoiles en Italie, le PVD aux Pays-Bas ou le FPÖ en Autriche devraient en effet être proches de ceux obtenus en 2014, qui étaient déjà élevés. Mais cela leur donnerait proportionnellement une présence plus forte dans l’hémicycle.

Est-ce que cette présence plus importante va se traduire par un pouvoir de nuisance accru ou par un véritable contre-pouvoir ? Deux éléments peuvent aider à la réponse :

  • l’attitude des autres groupes : un large consensus a dominé jusqu’à présent pour créer un cordon sanitaire autour des groupes eurosceptiques. Cette attitude a été clairement affichée après les élections de 2014. L’objectif est d’écarter autant que possible les élus de ces groupes des fonctions à responsabilité. Cela a plutôt bien fonctionné jusqu’à présent. Toutefois, la situation pourrait changer en 2019. La totalité de députés européens prêts à soutenir ce cordon sanitaire sera moins forte d’un point de vue numéraire mais aussi du point de vue des mentalités. Ils seront moins nombreux pour imposer cette posture. En outre, il est probable que certains élus dans les groupes « proeuropéens » soient moins enclins à exclure coûte que coûte les groupes eurosceptiques et eurocritiques ;
  • la difficulté des partis eurosceptiques à s’accorder : s'ils s’entendent sur le problème – le fonctionnement de l’Union européenne –, ils se désunissent sur les solutions. D’où l’existence aujourd’hui de l’EFDD et du groupe de l’Europe des Nations et des Libertés (ENL) par exemple. Et ces groupes ressemblent davantage à des sociétés de portage qu’à un groupe cohérent et unifié.
Il existe aujourd’hui des tentatives de réunir les mouvements eurosceptiques au niveau européen. C’est par exemple ce que tente de faire Steve Bannon, ancien conseiller de Donald Trump. Il a créé une organisation The Movement visant à aider les partis populistes à gagner des sièges aux européennes. Mais toutes ces initiatives se heurtent au fait que beaucoup de ces partis eurosceptiques sont ancrés dans des contextes nationaux et ont donc souvent du mal à trouver un terrain d’entente au niveau européen. En outre, le Parlement est une instance de consensus et d’expertise, pas de déconstruction. N’ayant pas de prérogative en termes de proposition législative, les élus eurosceptiques se retrouvent donc dans une forme d’opposition systématique et utilisent l’hémicycle avant tout comme un mégaphone.

Leur pouvoir de nuisance est toutefois bien réel. Si beaucoup ne cherchent pas à jouer le jeu du Parlement en développant des expertises spécifiques, clé nécessaire pour accéder à des postes de rapporteurs par exemple, et si peu de groupes politiques s’allieront avec eux pour former des coalitions de circonstance, ils peuvent ralentir les processus de décision.

2019 ne devrait ainsi pas être l’année du retournement politique, mais elle sera celle du renouvellement de mandats. Tous les postes clefs de l’Union vont changer de main : à la Commission, au Parlement, au Conseil européen et à la Banque centrale européenne. Les tractations vont forcément bon train pour ses différents postes, sachant que le critère de la répartition géographique devient de plus en plus important. La principale surprise de 2019 pourrait donc être l’arrivée à la Commission européenne de commissaires eurosceptiques pour l’Autriche, la Hongrie et l’Italie notamment. Ce serait davantage ce type d’événements qui pourrait bouleverser l’équilibre politique et institutionnel européen.

À retrouver dans la revue
Banque et Stratégie Nº378