Cet article appartient au dossier : Financement, FinTechs : les investisseurs ont-ils raison ?.

FinTechs

« Je plaide pour le retour à une vraie privacy »

Pour Jean-Hervé Lorenzi, les FinTechs dont le business model repose sur la commercialisation des données personnelles vont devoir se renouveler ou changer de marché. Si les niveaux de valorisation des FinTechs atteignent des montants impressionnants, voire inquiétants, la tentante comparaison avec la bulle internet ayant éclaté en 2000 ne permet toutefois pas de conclure que les situations sont identiques.

La commercialisation des données personnelles demeure un enjeu sensible

L'auteur

Revue de l'article

Cet article est extrait de
Banque & Stratégie n°381

Fintechs: les investisseurs ont-ils raison ?

Les montants investis sur les FinTechs et les niveaux de valorisation de ces entreprises (même quand elles ne sont pas rentables) correspondent-ils à un développement sain ou peuvent-ils être comparés aux excès qui ont mené à l’éclatement de la bulle internet en 2000 ?

Il est vrai que le niveau de valorisation des FinTechs est extrêmement élevé et rappelle d'une certaine manière celui des grandes entreprises technologiques dans les années 1990. Hier comme aujourd'hui, d'ailleurs, ce qui permet à ces entreprises de se développer, c'est essentiellement le capital-risque. On constate la même frénésie du capital-risque puisqu'en 2018, ce ne sont pas moins de 17 milliards de dollars qu'ont investis les acteurs du capital venture dans les FinTechs.

Mais la réalité n'est pas si rose : les quelques succès – les licornes notamment – sont mis en avant à l’extrême et occultent le fait que nombre de ces entreprises, comme au début des années 2000 dans le secteur de la technologie, survivent difficilement. Nous avons maintenant quelques années de recul sur le développement des FinTechs et l'on constate notamment que la moitié des FinTechs françaises génèrent moins de 300 000 euros de revenu et 80 % ne seraient même pas rentables au bout de 3 ans. Cela nous montre qu'il faut être prudent sur l'incroyable développement de ces entreprises qui, pour beaucoup, ne passent pas le cap des 5 ans d'existence.

Mais ne nous trompons pas, on est encore bien loin des niveaux de capitalisation boursière de la fin des années 1990 dans le secteur de la technologie qui avait connu une multiplication par 5 du marché de l'électronique du Nasdaq ; ceci avait entraîné, rappelons-nous, l'éclatement de la bulle internet en mars 2000.

Quels sont, selon vous, les domaines dans lesquels les FinTechs ont le plus de chance d’être viables ? les paiements ? les néo-banques ? l’Intelligence artificielle ? le crowdfunding ?

L'environnement dans lequel évoluent les FinTechs était jusqu'à présent mouvant et peu réglementé, ce qui a permis une évolution tous azimuts. Or, aujourd'hui, la question réglementaire est centrale, avec les directives européennes RGPD, MIFID II, DSPII en particulier, et l'environnement concurrentiel est très fort ; ces facteurs vont contraindre la trajectoire très rapide d'évolution des FinTechs. Certains domaines tels que les néo-banques ou le crowdfunding sont désormais très structurés, et parfois même saturés. On assiste dans ces domaines davantage à un mouvement de concentration tant horizontale, certaines FinTechs en absorbant d'autres, que verticale, avec les nombreux rachats de FinTechs par les banques traditionnelles qui sont à l'œuvre. Ce sont également les domaines où la réglementation a évolué le plus fortement ; celle-ci vient contraindre l'activité en matière de partage des données, d'agrégation de comptes, de séparation des activités bancaires… autant de nouvelles règles qui contraignent le cœur de métier des néo-banques et des acteurs du crowdfunding.

On peut en déduire que les domaines les plus porteurs sont au fond ceux dans lesquels il y a le plus de progrès scientifiques à attendre tels que l'intelligence artificielle, les robo-advisors. Et ceci est d'autant plus vrai que c'est précisément dans ces domaines que la réglementation est la plus en retard.

La capacité d’une FinTech à se développer rapidement à l’international est-elle un facteur clé de succès ?

Tout d'abord constatons que beaucoup d'entre elles se développent déjà à l'international puisqu’aujourd'hui 42 % des FinTechs françaises ont des activités commerciales hors de France principalement dirigées vers le reste de l'Europe. Plus probant encore : toutes les FinTechs françaises qui ont dépassé 10 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2018 sont déployées à l'international. A contrario, les trois quarts des FinTechs uniquement présentes en France ne dépassent pas 300 000 euros de revenus annuels. Si l'on s'en tient à ces quelques chiffres, l'international semble être une des conditions nécessaire au succès des FinTechs aujourd'hui.

Les business models fondés sur la gratuité sont-ils soutenables sur le long terme ? Impliquent-ils une monétisation des données personnelles et est-ce une solution durable ?

Sur ce point-là, la situation est claire. Évidemment, ces business models fondés sur la gratuité ne signifient qu'une chose : l'utilisation et la commercialisation de nos données personnelles. Et évidemment les questions relatives à la protection des données et donc de la vie privée sont essentielles et doivent être au cœur de notre réflexion sur la question du développement des entreprises technologiques, au premier rang desquelles les FinTechs. On l'a dit, le développement exceptionnel des FinTechs et d'ailleurs des entreprises technologiques en général repose essentiellement sur leur capacité à traiter, utiliser, commercialiser de manière intelligente des données. Sauf que cela pose la question essentielle du respect de la vie privée. Je plaide pour le retour à une vraie privacy. Il faut pour cela, en premier lieu, suivre les trois principales recommandations du Conseil d'État en la matière qui datent de 2014, c’est-à-dire :

  • la garantie du droit à l'auto détermination informationnelle ;
  • la neutralité des opérateurs de communication électronique ;
  • une réelle mise en œuvre du droit à l'oubli.

Ces mesures ne sont qu'un socle de base auquel il faut en ajouter d'autres comme :

  • obliger les opérateurs à traiter les données de manière anonymisée ;
  • bloquer par défaut les cookies ;
  • interdire tout accès de l'appareil à une tierce partie ou le pistage des appareils ;
  • enfin, et surtout, interdire la commercialisation des données personnelles.

Toutes ces mesures sont absolument indispensables pour protéger efficacement la vie privée des utilisateurs de ces services. Cela obligera forcément certaines de ces nouvelles entreprises technologiques qui profitent pour l'heure de failles dans la législation sur les sujets que l'on vient d'évoquer à se renouveler, à se repositionner ou à changer de marché. Mais ne nous trompons pas : il nous faudra être intransigeant sur cette question si majeure du respect de la vie privée.

 

 

 

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FinTechs : les investisseurs ont-ils raison ?

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