Avec un montant d’encours gérés proche de 4 000 milliards d’euros en 2017, le marché français de la gestion d’actifs financiers pour compte de tiers figure parmi les leaders mondiaux du secteur. L’essor qu’a connu ce métier au cours de ces dernières années s’est accompagné d’une demande accrue d’informations de la part de la clientèle, plus particulièrement institutionnelle, en matière de mesure de
La gestion d'actifs : un secteur en déclin
Selon le Boston Consulting Group (BCG), en 2017, alors que le marché haussier des actions a fait croître automatiquement le prix des actifs déjà sous gestion de 11 % en moyenne, les revenus des gérants d’actifs ont crû de 9 %. Cet écart illustre la pression continue pesant sur les commissions, qui auraient encore diminué l’an passé (-0,4 %). En outre, si la marge bénéficiaire des grandes sociétés de gestion s’établissait, en moyenne, en 2017, à 38 %, celle-ci devrait, selon le BCG, progressivement se tasser pour atteindre, en 2021, 36 % et, en cas de fortes corrections de marché, descendre en dessous de la barre des 30 % (voir Graphique 1).
Devant la contraction de leur marge, les sociétés de gestion, si elles ne veulent pas disparaître, vont devoir se transformer et ajuster leur activité aux défis du secteur d’autant plus que l’environnement porteur de ces dernières années risque de s’estomper. Déjà, les premières conséquences ont commencé à se faire sentir avec la baisse récente des marchés financiers mondiaux. En Europe, après environ 18 mois consécutifs d’entrées nettes, les fonds communs de placement ont enregistré près de 22 milliards d’euros de sorties en mai et 33 milliards d’euros en juin 2018.
Les Exchange Traded Funds
Dans ce contexte, devant la nécessaire maîtrise des coûts, l’usage de produits « intelligents », comme les Exchange Traded Funds (ETF), a été standardisé et ces instruments ont pris, de nos jours, une place prépondérante dans l’industrie de la gestion d’actifs.
D’une part, les ETF offrent aux investisseurs une grande diversité d’exposition au marché, associée à une forte liquidité et à un faible coût. Ces produits, qui peuvent répliquer, en temps réel, l’évolution d’un indice boursier, permettent aux investisseurs de se positionner sur l’ensemble des actions composant cet indice. De plus, la gamme des ETFs s’est fortement diversifiée ces dernières années, proposant, par exemple, des « ETFs short » qui permettent de parier sur la baisse du marché ou des « ETFs actifs » qui incluent une gestion automatisée de sélections intelligentes de titres (voir Graphique 2).
D’autre part, les investisseurs ont, depuis 2008, de plus en plus adhéré aux conclusions de la recherche financière universitaire démontrant que certains facteurs (valeur des actifs, qualité des titres, faible volatilité des instruments…) conditionnent grandement les performances des asset managers. Les sociétés de gestion ont, en conséquence, développé des fonds indiciels « smart-bêta
Le succès de ces actifs est dû à un bon rapport qualité / prix (avantages des stratégies de placement indiciels, rendement procuré, utilisation simple, faiblesse des coûts, importante liquidité…). Au tournant du XXIe siècle, selon une étude d’Investment Company Institute de mars 2018, moins de 100 milliards de dollars de placements étaient investis dans les ETFs. Aujourd’hui, on atteindrait un montant de 4 700 milliards. Et ce chiffre, selon
Enfin, la piètre performance de long terme des gérants. Eu égard aux résultats observés, de nombreux investisseurs ont décidé de changer d’attitude en s’éloignant des sociétés de gestion pour se reporter sur ces instruments spéculatifs. (voir Graphique 2)
Les fonds quantitatifs, un secteur en expansion
Selon les données de Hedge Fund Research, les hedge funds « quantitatifs » investissant, en euros, en actions, ont enregistré une rentabilité annuelle moyenne de 6,8 % depuis janvier 2000 alors que les autres grandes stratégies ont engrangé de moindres rendements : 6 % pour les actions européennes, 4,5 % pour le « fixed income », 3,8 % pour les devises, 3,4 % pour les obligations convertibles et arbitrage « actions ». Il n’est alors pas surprenant que les capitaux gérés par ces véhicules aient été multipliés par plus de trois depuis 2009 pour atteindre les 320 milliards de
Tout d’abord, à moyen terme. Leur performance est relativement stable bien qu’ils sous-performent légèrement lorsque le marché est haussier. Mais, s’ils enregistrent depuis 2015 des résultats inférieurs aux deux tiers à ceux d’autres stratégies, ils bénéficient, auprès des investisseurs institutionnels, d’une meilleure image, en termes de maîtrise des risques et de la volatilité, que les hedge funds « discrétionnaires » (gérés par des gérants).
À long terme, leurs méthodes sont attractives. Les investisseurs apprécient la faible corrélation de leur performance avec celle des autres stratégies hedge funds. Outre des rendements importants – positionnement juste derrière les « fixed income » –, ces fonds ont une volatilité plutôt basse, ce qui leur confère un bon rapport risque / rendement (Sharpe
Les apports de l'intelligence artificielle
Ainsi, face à ce constat, les asset managers doivent se démarquer, soit en enregistrant de meilleurs résultats, soit en réduisant les coûts, soit en rafraîchissant leurs offres « client » grâce à la digitalisation.
Ayant pris conscience des impacts attendus et à venir de la révolution digitale et des nombreuses opportunités d’affaires qui en découleront, l’Intelligence artificielle a été placée en tête des priorités d’investissement du secteur des services financiers pour 2018, selon le cabinet de conseils PWC. Déjà, de nouveaux outils d’analyse, de nouvelles sources de données ont commencé à impacter l’activité du secteur en améliorant la qualité de la recherche tout en réduisant son coût. Des dispositifs prédictifs ciblent mieux les activités de marketing et de vente tandis que bon nombre de tâches opérationnelles sont automatisées. En intégrant de nouveaux outils d’automatisation dans les process les plus simples, dans le secteur informatique et/ou dans les fonctions support, une baisse de 20 à 30 % des coûts de production a pu être estimée.
Selon CB Insights, les dépenses générales en données et analyse des marchés financiers ont augmenté de 3,6 % l’an dernier pour représenter un montant de 28,5 milliards de dollars et devraient s’accroître, à l’avenir, puisque 78 % des fonds (52 % en 2016) envisagent d’utiliser ou s’attendent à utiliser des données
La plupart des gérants d’actifs expérimentent dès maintenant des laboratoires numériques (Lab), recrutent des scientifiques spécialisés dans les
Ainsi, la révolution digitale se présente comme une opportunité en donnant, aux sociétés de gestion, un accès plus rapide à l’information leur permettant de générer une surperformance.
Aujourd’hui, un gérant dit « fondamental » utilise les données publiées par les firmes pour calculer une valeur cible de cours. Sa connaissance profonde du secteur lui permet de mieux cerner les impacts d’un évènement sur l’activité des entreprises concernées. Or, un fonds généraliste qui se veut performant requiert d’une part, l’expertise de plusieurs gérants pour couvrir tout l’univers d’un indice et d’autre part, d’y associer des méthodes de diversification afin de résister à un choc de marché. Du fait des coûts de gestion, cette dernière stratégie ne peut s’adresser qu’aux sociétés de gestion ayant une large et solide structure financière. Déjà, de puissants ordinateurs ont permis aux gérants d’automatiser des compétences, réservées auparavant aux légendes du marché. Nombre d’entre eux, « quantitatifs », ont des modèles qui permettent de ventiler, de manière précise, les revenus et les dépenses de la société, ce qui les autorise à simuler rapidement l’impact d’une transformation de la demande sur le produit des ventes ou les conséquences d’une modification du taux de change, des tarifs douaniers, des produits de base… sur les coûts.
Demain, l’utilisation de méthodes d’analyse de données automatisées permettra d’appréhender l’ensemble des secteurs, d’évaluer leurs performances et de détecter des schémas pouvant révéler des méthodes de gestion rentables. En d’autres termes, l’univers couvert sera agrandi et l’algorithme pourra analyser, en temps réel, les tendances de marché afin d’optimiser les stratégies tout en diminuant l’exposition au risque. De surcroît, en analysant l’historicité des données, les tendances récurrentes pourront être détectées et une réallocation du portefeuille envisagée en fonction des conditions de marché. Ainsi, alors que, de nos jours, les outils de trading de haute fréquence sont conçus pour acheter et vendre des instruments financiers dans les délais les plus courts possibles, les modèles basés sur l’intelligence artificielle rechercheront, eux, le meilleur moment pour vendre et acheter sur du long terme !
Il faut savoir raison garder
Néanmoins, le changement de paradigme implique aussi que les gestionnaires doivent, à l’aide du Big Data et des données disponibles sur les réseaux sociaux, s’intéresser davantage au comportement des investisseurs comme les groupes de la grande distribution le font déjà depuis longtemps avec les consommateurs. Autrement dit, qu’ils le veuillent ou non, les gestionnaires d’actifs sont pris dans un maelstrom digital qui va modifier les contours de leur activité. D’autant plus que le régulateur a bien compris l’ampleur du mouvement et s’intéresse de près à toutes les évolutions en cours avec, à la clé, des adaptations ou des modifications des réglementations en vigueur pour intégrer les FinTechs dans l’écosystème de la gestion d’actifs.
En définitive, en raison de la richesse des données disponibles, l’intelligence artificielle peut être un support précieux pour les véhicules financiers. Cependant, il faut savoir raison garder. L’influence, réelle ou supposée, des réseaux sociaux dans les dernières élections présidentielles américaines ont montré que même l’intelligence artificielle peut être victime de distorsion.
Si l’apprentissage machine est utilisé sans une certaine autorité de surveillance, il y a un risque que les biais qui existent déjà puissent s’intensifier. Les programmes de négociation informatisés ont déjà prouvé qu’ils peuvent causer d'importantes pertes sur les marchés boursiers s'ils ne sont pas contrôlés à intervalles réguliers. La technologie est en constante évolution et il existe déjà des algorithmes beaucoup plus efficaces sur les marchés financiers que les humains. La réussite technologique de l’intelligence artificielle ne peut déployer toute sa puissance que si elle est menée en harmonie avec les capacités humaines.