Crise financière

F. Oudéa : « Le modèle de banque universelle français a prouvé sa robustesse en période de crise »

Frédéric Oudéa revient sur les derniers mois de crise financière : les banques françaises sont en mesure de respecter les nouvelles contraintes réglementaires, ainsi que les décotes prévues sur la dette grecque. Elles ont également engagé des mesures d’ajustement de leurs bilans, en préservant leur cœur de métier, la banque de détail en France. Mais il faudra que les pays de la zone euro acceptent une intégration économique et financière plus poussée pour assurer à l'avenir une meilleure stabilité.

L'auteur

Revue de l'article

Cet article est extrait de
Revue Banque n°742

Numéro double : Rétrospective 2011- Prospective 2012

Comment analysez-vous le contexte actuel ?

Depuis l’été, nous sommes face à une crise de confiance, liée à l’endettement excessif de certains pays de la zone euro. Le retour à la confiance sur les marchés passe en premier lieu par des décisions politiques. Cette crise a d’ailleurs conduit à l’arrivée de nouveaux gouvernements, notamment en Grèce et en Italie. Les pays de la zone euro ont pris certaines mesures concrètes pour assainir la situation de leurs finances publiques. Au niveau européen, des actions sont également engagées témoignant de la volonté de renforcer la cohérence et la solidarité au sein de la zone euro et d’améliorer sa gouvernance.

Les mesures annoncées pour aller vers une intégration économique et financière européenne plus forte vous paraissent-elles suffisantes ?

Je pense qu’il y a des avancées qui vont dans le bon sens. Si l’on veut une stabilité durable au sein de la zone euro, il est absolument nécessaire de progresser vers plus d’intégration économique et financière. Mais une réelle intégration européenne, y compris budgétaire, est une démarche de longue haleine qui prendra du temps. Dans l’intervalle, il y a des mesures à court terme que les pays de la zone euro doivent concrétiser rapidement, par exemple les modalités de la montée en puissance du  FESF [1].

Quelle est la situation des banques françaises dans ce contexte ?

Elles sont solides et responsables. Et je veux rendre hommage aux 400 000 collaborateurs du secteur bancaire qui ont fait preuve de beaucoup d’engagement et de professionnalisme dans les moments difficiles que nous traversons depuis 2008. Les banques continuent de financer l’économie, comme elles l’ont fait depuis le début de la crise. C’est notre priorité au quotidien. Les crédits à l’économie française ont augmenté de 6 % sur 1 an à fin septembre, une des meilleures performances en Europe.

Grâce à leur solidité, les banques françaises vont s’adapter aux nouvelles contraintes réglementaires par leurs propres moyens.  Elles seront en mesure d’atteindre dans les délais les nouvelles exigences de l’Autorité Bancaire Européenne, à savoir un ratio de solvabilité porté à 9 % en juin 2012, et de respecter les futures normes de solvabilité de Bâle III dès 2013. Elles ont déjà commencé à se préparer à cette réforme depuis 3 ans en augmentant significativement leurs fonds propres (50 milliards d’euros depuis 2 ans). Elles vont continuer de mettre en réserve une part significative de leurs résultats trimestre après trimestre et ont également engagé des mesures d’ajustement de leurs bilans. Les banques françaises n’ont pas besoin de fonds publics. Depuis le début de la crise, elles n’ont rien coûté au contribuable et le plan de soutien temporaire de 2008 a même rapporté 2,5 milliards d’euros au budget de l’État.

Enfin, les banques françaises ont accompagné les différentes étapes du plan européen de soutien à la Grèce. Elles ont conservé la dette grecque, comme elles s’y étaient engagées, pour donner les meilleures chances de succès au plan grec. Elles peuvent aujourd’hui assumer par leurs propres moyens une décote de la dette grecque telle que celle prévue par l’accord européen.

Les nombreux changements en cours dans l’environnement et les réglementations auront-ils un impact sur le modèle des banques françaises ?

Oui, les réformes sont considérables et portent sur de nombreux domaines. Cela va nécessairement se traduire par une évolution de notre modèle. Ainsi, pour respecter les nouvelles normes de solvabilité, les banques augmentent leurs fonds propres par une large mise en réserve de leurs résultats et elles aménagent leur bilan en préservant leur cœur de métier, la banque de détail en France : elles doivent ajuster certaines activités dans la banque de financement et de marché, en particulier celles qui nécessitent un financement en dollar. Les délais imposés sont très courts.

Cependant, il faut veiller à ce que la finalisation de ces règles ou d’autres projets n’entravent pas le modèle global des banques françaises, leur rôle dans l’économie. Les banques sont les garantes de la souveraineté financière de la France : elles financent les entreprises, les particuliers, l’État.  C’est pourquoi il est important de garder chez nous nos outils de financement, nos réseaux, nos savoir-faire… L’indépendance économique de notre pays, sa croissance, sa capacité à créer des emplois reposent sur un secteur bancaire français fort, solide et mobilisé.  Sinon il y aura un risque sérieux de distorsion de concurrence et de perte de compétitivité pour l’économie française.

Une organisation de type Vickers est-elle applicable à la France ?

Le rapport Vickers propose principalement la filialisation des activités de banque de détail au Royaume-Uni de façon à délimiter et isoler leur périmètre d’activité. La mise en œuvre n’est pas prévue avant 2018. Il faut bien resituer cette proposition dans le contexte très spécifique du Royaume-Uni : des fonds publics importants ont été nécessaires pour sauver des banques, le taux de défaut sur le crédit y est bien plus élevé qu’en France et les organisations en termes de financement sont très différentes entre le monde anglo-saxon et l’Europe continentale. En France, l’approche est très intégrée puisqu’un groupe bancaire a la capacité à traiter toutes les demandes d’un entrepreneur (cash management, financements de ventes, levée de capital, financement de projet…). C’est la force de notre modèle de banque universelle. Séparer les activités ou adopter un modèle type Vickers reviendrait donc à casser la relation globale avec le client, qui est un des points forts du modèle bancaire français. Cela pourrait également entraîner un renchérissement du coût du crédit et par là même altérer la compétitivité des banques françaises et, de fait, celle des entreprises françaises.

Au fond, ce qui compte dans le débat sur la séparation des activités, c’est l’objectif de sécurité des activités de banque de détail. En France, 100 % des dépôts des clients français sont affectés au financement de l’économie française ; pas un euro ne sert aux activités de banque de marché. Le modèle de banque universelle français a prouvé sa robustesse en période de crise et les banques vont continuer de renforcer leurs fonds propres pour être au rendez-vous des nouvelles exigences réglementaires. Enfin, ce qui est primordial, c’est la qualité de la supervision par le régulateur.

Les banques sont souvent stigmatisées. Arnaud Montebourg n’a pas hésité à parler de mise sous tutelle des banques, d’autres demandent plus de contrôle…

Il faut arrêter de stigmatiser les banques ! Les banques françaises sont engagées au service du financement de l’économie et déterminées à s’adapter au contexte réglementaire. Le secteur bancaire français est déjà l’un des plus régulés et contrôlés, par rapport aux autres pays et aux autres secteurs de l’économie. Les régulateurs peuvent faire à tout moment des contrôles très approfondis dans les établissements, auxquels nous sommes tenus d’apporter des réponses, lesquelles sont par ailleurs présentées à nos conseils d’administration. Il faut par contre veiller à réguler tous les acteurs financiers et mieux encadrer le fonctionnement des marchés.

Quelle est votre priorité des prochaines semaines ?

Notre priorité essentielle est le financement de l’économie, notamment des PME et TPE. Les présidents des principales banques françaises vont d’ailleurs aller en  décembre et janvier dans une dizaine de régions pour rencontrer les PME, les écouter et répondre à leurs questions. Tous nos collaborateurs sont attentifs aux besoins de nos clients dans cette période difficile. Il faut préserver cette capacité des banques à soutenir la croissance, la reprise économique.

 

Propos recueillis le 14 novembre 2011.

[1] Fonds européen de stabilité financière.

 

Articles du(des) même(s) auteur(s)

Sur le même sujet