Monnaie de réserve

L’euro, face à la puissance du dollar et à l’émergence du renminbi

Depuis sa création le 1er janvier 1999, l'euro a pu s’imposer face au dollar pour devenir la deuxième monnaie de réserve mondiale. Ce statut de la monnaie européenne pourrait toutefois être remis en cause par la montée en puissance du reminbi poussé par les ambitions internationales de la Chine.

L’euro, face à la puissance du dollar et à l’émergence du renminbi

L'auteur

  • Buzelay
    • Professeur émérite
      Université de Lorraine
    • Membre du Cerefige (Centre européen de recherche en économie financière et gestion des entreprises). Titulaire d'une chaire Jean Monnet ad personam
    • Chargé d'enseignement au Centre européen Universitaire de Nancy, à l'Université Paris 1 et à la Faculté de Sciences Sociales et Economiques de l'ICP(Paris). Expert international pour l'évaluation des universités (Qualitas-Ceenqa, Düsseldorf)

Revue de l'article

Cet article est extrait de
Revue Banque n°843

Europe : L'impact du Brexit sur les places financières

La mise en place du système de l'étalon de change-or (Gold Exchange Standard) par les Accords de Bretton Wood, en juillet 1944, a introduit le multilatéralisme monétaire sur la base du dollar. La devise américaine, dont l'utilisation prédominait déjà dans les transactions internationales, devint officiellement la monnaie clé à partir de laquelle sont définies, selon une parité fixe (avec une marge de ± 1 %) les autres devises et par l'intermédiaire de laquelle toutes sont convertibles en or sur la base initiale de 35 dollars l'once.

Le dollar, reflet du multilatéralisme voulu en 1944

Ce multilatéralisme monétaire permet à un pays A d'utiliser l'excédent résultant de ses échanges avec un pays B pour financer son déficit avec un pays C. Ainsi, il n'est plus contraint par la recherche d'équilibres strictement bilatéraux. Le Fonds monétaire international préside à l'organisation du système, garantissant la stabilité des changes et la poursuite des échanges en aidant financièrement les pays qui, faute de devises, devraient les interrompre. En complément du FMI, les accords de 1944 ont créé la Banque mondiale qui regroupe plusieurs institutions (Banque internationale pour la reconstruction et le développement, Association internationale de développement, Société financière internationale…). Cette coopérative financière est à ce jour la plus importante banque multilatérale de développement.

Rappelons qu'à ce multilatéralisme monétaire et financier a succédé l'amorce puis la poursuite d'un multilatéralisme commercial avec la signature à Genève en 1947 du General Agreement on Tariffs and Trade (GATT), ou Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce, suivi des Accords de Marrakech de décembre 1993 qui lui ont substitué l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Il était logique qu'après le démantèlement des obstacles monétaires liés à la variation des taux de change, on s'attaque à celui des barrières commerciales engendrées par les droits de douane et diverses normes réglementaires. Mais depuis plusieurs années, le multilatéralisme de la gouvernance mondiale est progressivement remis en cause. Les difficultés ont émergé sur le plan monétaire dès les années 1970.

L'instauration de l'euro encouragée par les atteintes au multilatéralisme monétaire

Des décisions contraires à la stabilité du multilatéralisme monétaire

Devenue monnaie internationale, la devise américaine fut très vite conduite à circuler massivement hors des États-Unis. L'accroissement des liquidités en dollar devint donc très vite supérieur à celui du stock d'or détenu, qui en était le garant. Pour freiner la spéculation contre le dollar en résultant sur le marché privé, un « pool de l'or » fut créé en 1961. Face à sa faible efficacité et pour disperser les attaques contre le dollar, une troisième liquidité internationale est instaurée en 1969 sous le nom de Droits de tirage spéciaux (DTS). Alloués aux différents pays par le FMI, ces droits ont la même valeur que le dollar, mais ne sont pas convertibles en or. La spéculation se poursuivant, un plan de mesures rigoureuses est présenté le 15 août 1971. Outre l'inconvertibilité temporaire du dollar par rapport à l'or, sont décidés le réalignement paritaire des grandes monnaies ainsi que l'élargissement des marges de fluctuation à ± 2,25 %.

Ces mesures ne réussissent toujours pas à endiguer la spéculation contre le dollar, dont la parité entre 1966 et 1972 passe de 35 à 42 dollar l'once d'or. La rupture du multilatéralisme monétaire instauré par Bretton Woods devient alors inévitable. Elle se concrétise par la signature des Accords de la Jamaïque en janvier 1976. Lesquels s'interdisent tout rattachement d'une monnaie à l'or, qui cesse d'être une monnaie, et légalisent à l'échelle internationale le système des changes flottants, devenu situation de fait depuis quelques années. Au vu de ces Accords, le FMI devient le garant d'un système monétaire international risquant de ne plus reposer sur un dollar-devise mais sur un dollar-placement, ou actif fiduciaire, et pouvant fluctuer au rythme de la spéculation.

Un système monétaire européen stable, avec l'euro devenu monnaie de réserve

L'institutionnalisation du recours au système des changes flottants à l'échelle internationale, par les Accords de 1976, a marqué l'apparition d'importants déséquilibres de la balance des paiements de nombreux pays. Le flottement des monnaies s'opposait à la nécessité de leur fixité dans une Europe revendiquant l'existence d'un seul et même marché pour l'ensemble de ses États membres. Dans un espace intégré, le degré d'ouverture des économies qui le composent est élevé. La part des importations dans les productions nationales est donc importante. Il en résulte que les prix domestiques et à l'exportation sont déterminés par ceux à l'importation et le fait que la non-fixité des changes est facteur de déséquilibres cumulatifs. Un mécanisme de stabilisation des taux de change a été mis en place en 1979 grâce à la création du Système monétaire européen (SME). Mais de fortes tensions sur les devises européennes l'ont définitivement remis en cause. La fixité des taux de change apparaissant impossible, il a été décidé de les supprimer et de parvenir le 1er janvier 1999 à une monnaie unique.

Monnaie unique quotidiennement utilisée par près de 340 millions de citoyens résidant dans dix-neuf des 27 États membres de l'Union, l'euro a très vite acquis le statut de monnaie de réserve internationale. Il occupe la deuxième place après le dollar, représentant, en 2018, 20,7 % du total des réserves mondiales de change, contre 63,5 % pour le dollar. Outre son importante fonction de monnaie de réserve, l'euro est aussi une monnaie d'échange significative dans la mesure où il suit de près le dollar pour les transactions financières, et de plus loin pour les transactions commerciales. Ajoutons que l'euro apparaît dans 61,6 % des exportations et 51,4 % des importations au sein de la zone euro.

Monnaie de réserve et d'échange, l'euro est aussi une monnaie d'ancrage ou de référence pour au moins 30 % des pays dans le monde. C'est le cas des pays de l'ex-zone franc qui sont en relation de fixité avec l'euro, bien que des possibilités d'assouplissement soient désormais ouvertes. C'est aussi le cas de nombreux pays en quête de stabilité macroéconomique et qui veulent s'appuyer sur une monnaie plus forte que la leur.

La réponse plus globale de la Chine au renforcement de l'unilatéralisme

La stratégie des nouvelles routes de la soie : « la Ceinture et la Route »

Depuis plusieurs années, nous assistons à une forte dégradation du contexte commercial mondial. Celui-ci, en effet, souffre d'une baisse importante des transactions sur les biens et services, dont le taux moyen annuel de croissance est passé de 7,2 % pour la période 1993-2007 (soit le double du PIB) à 3,9 % pour la période 2012-2015, avant de tomber à 1,2 % en 2018. Cette baisse peut être conjointement expliquée par les effets de la crise de 2008, l'épuisement de la croissance, les tentatives de repli protectionniste et la volonté des multinationales de réduire l'espace transfrontalier de leur production (chaînes de valeur) [1].

Cette dégradation tient aussi à l'affaiblissement de l'Organisation mondiale du Commerce, dont les accords, qui portent de plus en plus sur les échanges de savoir-faire, sur les brevets et transferts de technologie, sont juridiquement de moins en moins contraignants mais politiquement de plus en plus clivants. Pour exemple, le blocage procédural qu'impose présentement le président américain quant à la procédure relative au règlement des différends…

Consciente de la baisse tendancielle du commerce mondial, la Chine a décidé de réorienter progressivement sa croissance en l'appuyant davantage sur la consommation intérieure que sur le commerce extérieur, tout en compensant plus que largement la baisse de ses exportations par la création de réseaux et de plateformes de coopération à travers le monde. Répondant à l'initiative « la Ceinture et la Route » (Belt and Road Initiative), cette stratégie réactualise l'histoire des « anciennes routes de la soie » créées à l'époque pour relier l'actuelle ville chinoise de Xian à celle d'Antioche de Syrie (Antioche-sur-l'Oronte), aujourd'hui la ville moderne d'Antakya, en Turquie [2]. À l'unilatéralisme actuel et parfois menaçant des États-Unis, la Chine répond par une extension de son influence géopolitique dans le monde en créant un nouveau multilatéralisme fondé sur le principe de coopération. L'objectif est de favoriser le développement en renforçant les connexions entre les réseaux de transport, d'étendre le commerce avec les pays riverains de la route, de fluidifier la circulation monétaire par des accords de convertibilité.

Au troisième trimestre 2019, la Chine a signé 159 accords de coopération en lien avec « la Ceinture et la Route » avec 136 pays et 30 organisations internationales. Sont concernées les infrastructures routières, portuaires et ferroviaires. En juin 2019, 16 760 trains de fret ont déjà fait le trajet entre la Chine et l'Europe, traversant 16 pays et 53 villes.

La dimension monétaire et financière de l'approche chinoise

La poursuite du rayonnement géopolitique de la Chine à l'échelle mondiale a pour corollaire celle de sa monnaie et de son système financier. Du point de vue monétaire, l'internationalisation du renminbi est indispensable pour accompagner le développement du pays et réduire sa dépendance au dollar. Elle nécessite l'abandon du contrôle des changes et de l'inconvertibilité de sa monnaie, jusqu'alors dictés par le fonctionnement très centralisé de son économie. Dans cette optique, les autorités chinoises ont assoupli dès 2005 le système de contrôle des changes et d'inconvertibilité. Un assouplissement appelé à être graduellement poursuivi, depuis 2012, par la Banque centrale de Chine, de manière à parvenir, à un terme non encore défini, à une totale convertibilité. Dans cette perspective, la Banque populaire de Chine a récemment modifié son régime de change. Le cours de sa devise n'est plus indexé sur un panier de monnaies, mais il est quotidiennement fixé sous forme de cours-pivot avec une marge de fluctuation de ± 2 %. Convaincu par cette évolution, le FMI a intégré le renminbi dans son panier de devises. Ajoutons que les firmes chinoises ne sont plus contraintes de régler leurs exportations et importations en dollars. Elles peuvent dorénavant le faire en renminbi. La devise chinoise occupe une part encore modeste dans le total des paiements internationaux, soit environ 2 %, contre 30,7 % pour l'Union européenne et 41,9 % pour les États-Unis en 2019. Mais 30 % du commerce chinois est libellé en renminbi, contre 12 % en 2012. Précisons encore que la devise chinoise est désormais échangée sur les marchés de Hong Kong, Singapour, Londres, Paris et Francfort.

Du point de vue financier, la création par Pékin, en 2014, de la nouvelle Banque asiatique d'investissement dans/pour les infrastructures (BAII ou AIIB – Asian Infrastructure Investment Bank) – qui regroupe 58 pays fondateurs sur les cinq continents – constitue le moteur de l'ambition financière chinoise. Elle travaille étroitement avec le Fonds pour la nouvelle Route de la soie, fonds souverain chinois, et la Nouvelle banque de développement pour les BRICS : Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud (New Development Bank BRICS ou NDB BRICS), tous deux également créés en 2014. Un groupe dont la capacité financière dépasse les 100 milliards de dollars. Instrument de financement des nouvelles routes de la soie, l'AIIB l'est aussi pour l'internationalisation du renminbi.

La problématique du maintien de l'euro comme deuxième monnaie de réserve

Peu après sa mise en place en 1999, l'euro est devenu la deuxième monnaie de réserve après le dollar. En 2018, sa part s'élève à 20,7 % des devises détenues par le système bancaire à l'échelle mondiale, contre 63,5 % pour la monnaie américaine, 4,52 % pour la monnaie japonaise, 4,49 % pour la livre sterling, 1,77 % pour le dollar canadien et 1,1 % pour le renminbi.

Mais ce classement pourrait être considérablement modifié sous l'impact de l'évolution politique, économique et monétaire des grandes puissances. Si le dollar doit conserver sa prééminence compte tenu de la puissance américaine, de sa capacité à résister aux chocs et de son omniprésence hors des États-Unis, certaines devises, comme le renminbi, peuvent très rapidement progresser, quand d'autres, comme c'est le cas de l'euro, pourraient reculer.

À terme, l'internationalisation de la monnaie chinoise pourrait être fulgurante, et ce pour au moins trois raisons : elle est indispensable pour accompagner le développement du pays, dont le PIB devrait dépasser celui des États-Unis d'ici 2030 ; elle s'impose pour réduire sa dépendance face au dollar dans un système monétaire international que la Chine veut multipolaire ; elle est dictée par la stratégie géopolitique des nouvelles routes de la soie. Les institutions monétaires l'ont compris, étant de plus en plus nombreuses à intégrer le renminbi dans leur réserve de change.

Dans ce contexte, il sera difficile à terme pour l'euro de conserver sa deuxième place en tant que monnaie de réserve mondiale, à moins que les États membres concernés ne retrouvent la cohésion nécessaire à la poursuite des réformes qui s'imposent.

Achevé de rédiger en mars 2020.

 

 

 

 

[1] Cf. Rapport annuel du CEPII (Centre d'études prospectives et d'informations internationales) : Un ralentissement sous haute tension, Paris, 11 février 2020. Cf. Sébastien Jean, « Le ralentissement du commerce mondial : une rupture structurelle porteuse d'incertitudes », Questions d'Europe n° 421, 13 février 2017, Fondation Robert Schumann.

[2] Cf. Les nouvelles routes de la soie, 3e Session du Forum de Paris sur l'Initiative « la Ceinture et la Route », Palais de l'Unesco, 19 décembre 2019.

 

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