Scénarios climatiques

En route vers l'Accord de Paris ?

Créé le

12.11.2020

Présentés comme des outils prospectifs permettant d’identifier l’exposition aux risques climatiques, les scénarios climatiques rassemblent les hypothèses et projections nécessaires aux stress-tests climatiques. Pourtant aujourd’hui, les scénarios les plus utilisés qui prétendent être alignés sur l’Accord de Paris ne le sont pas réellement et remettent en cause l'atteinte des objectifs climatiques.

Atteinte de la neutralité carbone, alignement avec les objectifs de l’Accord de Paris : les régulateurs, les acteurs financiers et les grandes entreprises sont de plus en plus nombreux à brandir ces engagements. Pour les justifier, ils se réfèrent souvent à des scénarios climatiques. Problème, les scénarios les plus utilisés qui se prétendent alignés sur les objectifs de l’Accord de Paris ne le sont pas. Limiter nos efforts à leurs trajectoires nous mènerait bien au-delà de 1,5 ou même 2 °C [1] .

Les acteurs financiers réellement soucieux de s’aligner sur une trajectoire de réchauffement acceptable doivent à la fois contribuer à l’établissement de scénarios 1,5 °C réalistes et agir dès maintenant, en tirant profit des informations disponibles pour cibler les énergies fossiles.

Des scénarios non alignés sur les objectifs de l’Accord de Paris

Dans le secteur financier, les scénarios climatiques sont présentés comme des outils prospectifs permettant d’identifier l’exposition aux risques climatiques [2] . Ils rassemblent les hypothèses et projections nécessaires aux stress-tests climatiques, qui intègrent l’impact du changement climatique sur les actifs et leurs valeurs.

Aujourd’hui, les scénarios dits alignés sur l’Accord de Paris les plus utilisés ne le sont pas réellement. Du très influent Sustainable Development Scenario (SDS) de l’Agence Internationale de l'Énergie (AIE), aux scénarios de référence du Network For Greening the Financial System (NGFS), en passant par les scénarios des majors pétrolières Shell et Equinor, tous retiennent des hypothèses irréalistes ou infondées qui les vident de toute ambition et crédibilité [3] .

Alors qu’il nous faut contenir le réchauffement à 1,5 °C, ces scénarios visent une trajectoire supérieure. Le rapport spécial du GIEC (Groupe d’Expert Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat) a pourtant montré que les conséquences d’un réchauffement de 2 °C seraient extrêmement plus lourdes que celles d’un réchauffement de 1,5 °C [4] . Dix millions de personnes supplémentaires seraient affectées par la seule montée des eaux.

Viser d’emblée une trajectoire supérieure à 1,5 °C est d’autant plus grave que respecter ces scénarios ne nous donnerait que 50 à 60 % de chances de tenir les objectifs visés. Et encore, c’est oublier que ces scénarios concernent uniquement le CO2 émis par la combustion des énergies fossiles, faisant l’impasse sur près de 30 % des émissions mondiales [5] .

Pour couronner le tout, si ces scénarios sous-estiment la capacité de développement des énergies renouvelables [6] , ils parient sur des émissions négatives – via différents procédés de capture et de stockage de CO2 – alors même que le déploiement massif de ces solutions est très improbable [7] .

Exiger des scénarios « 1,5 °C » réalistes pour éviter le greenwashing

Résultat : ces scénarios permettent de maintenir un haut niveau d’émissions de GES et de préserver la production d’énergies fossiles, qui restent des pièces centrales du mix énergétique jusqu’en 2050 et au-delà [8] .

Lorsque des scénarios plus réalistes existent, ils sont discrètement écartés.

Le NGFS propose un scénario « 1,5 °C » limitant l’utilisation des processus de capture de CO2, mais celui-ci est relégué au statut de « scénario alternatif » d’une trajectoire « désordonnée » face des scénarios dits « représentatifs » prenant tous une trajectoire « 2 °C » [9] .

L’AIE a inclu pour la première fois un scénario visant la neutralité carbone 2050 – le « NZE2050 » – dans son World Energy Outlook 2020 [10] mais celui-ci est incomplet, limité à 10 ans, marginalisé et continue à miser sur les émissions négatives.

Ces constatations sont plus que problématiques dans la mesure où les scénarios climatiques possèdent un effet « performatif ». En proposant des visions de futurs probables, les scénarios climatiques tracent des chemins à suivre : un scénario climatique ambitieux poussera à accélérer la transition, un scénario visant un réchauffement planétaire plus élevé incitera à l’attentisme.

Les scénarios climatiques peuvent alors devenir de puissants outils de greenwashing. Cet effet est bien visible dans le secteur énergétique, où Exxon Mobil a plusieurs fois justifié ses nombreux projets pétroliers en faisant référence aux scénarios de l’AIE [11] .

Pour éviter ces pratiques, les acteurs financiers doivent exiger des scénarios climatiques « 1,5 °C » qui conjuguent une approche prudente vis-à-vis des émissions négatives, une sortie progressive des énergies fossiles et un faible risque de dépassement, à l’image des scénarios les plus exigeants du GIEC.

Cibler dès maintenant les énergies fossiles pour protéger la planète et se protéger des risques financiers

Face aux difficultés mentionnées précédemment, et confrontés à l’urgence climatique, les acteurs financiers ne peuvent tout miser sur les scénarios climatiques. Ils doivent d’ores et déjà limiter les soutiens aux secteurs et activités les plus polluantes, qui sont aussi les plus risquées [12] : les énergies fossiles.

Quand la consommation des réserves d’énergies fossiles déjà exploitées entrainerait un réchauffement de plus de 2 °C [13] , 4 900 [14] et 638 milliards [15] de dollars d’investissements sont prévus dans le pétrole et le gaz et le charbon. Ces milliards financent un modèle totalement incompatible avec la transition écologique, favorisant alors l’apparition d’une quantité alarmante d’actifs échoués.

Comme le ministre de l’Économie et des Finances l’a souligné lors du Climate Finance Day [16] , les acteurs financiers doivent abandonner le charbon et les hydrocarbures « non conventionnels » – comprenant le pétrole et gaz de schiste, les sables bitumineux, le forage en zone arctique ou grande profondeur – qui concentrent tous les risques environnementaux et financiers. Le charbon est l’énergie fossile la plus émettrice de gaz à effet de serre. Elle compte encore pour 38 % de la production d’électricité mondiale [17] tout en étant responsable de 800 000 décès prématurés par an [18] . Les hydrocarbures non conventionnels sont particulièrement néfastes pour la biodiversité et les écosystèmes, représentent une menace majeure pour le climat et un non-sens économique, au regard de leur non-rentabilité et perte de compétitivité face aux énergies renouvelables [19] .

Les entreprises nord-américaines, très impliquées dans le pétrole et gaz de schiste ou les sables bitumineux, ont déjà perdu 361 milliards des 1,18 trillion de dollars investis dans l’extraction de 2010 à 2020 [20] . Wells Fargo – troisième plus grande banque américaine – a désigné le secteur du pétrole et du gaz comme responsable des 2,4 milliards de dollars de pertes enregistrées au second trimestre 2020 [21] .

Les entreprises pétrolières diversifiées sont elles aussi affectées. Leur coût de financement est de plus en plus important [22] . Total, Shell et BP ont déprécié leurs actifs en juin et juillet 2020, pour un montant total qui pourrait atteindre 48 milliards de dollars [23] .

Pour protéger la planète et ses habitants, pour se protéger eux-mêmes des risques et limiter leurs pertes, les acteurs de la Place de Paris [24] doivent tenir leur engagement de sortie du charbon [25] , en s’alignant sur les meilleures pratiques de plusieurs d’entre eux, et étendre rapidement ce mouvement aux autres énergies fossiles, en commençant par les hydrocarbures non conventionnels et le développement de nouveaux projets d’hydrocarbures.

 

1 Reclaim Finance, « Scénarios climatiques : 5 pièges à éviter pour contenir le réchauffement à 1,5°C », octobre 2020.
2 Pour une analyse de la manière dont le changement climatique est source de risques financiers, voir NGFS, « A call for action : Climate Change as a source of financial risk », avril 2019.
3 Reclaim Finance, op. cit.
4 IPCC, « Global Warming of 1.5°C », 2018.
5 Reclaim Finance, op. cit.
6 Ibid.
7 Ibid.
8 Ibid.
9 NGFS, « Climate scenarios », 2020.
10 Reclaim Finance, « World Energy Outlook 2020 : l’AIE reconnaît l’urgence sans y répondre », 2020.
11 K.Crowley and A. Rathi, « Exxon’s Plan for Surging Carbon Emissions Revealed in Leaked Documents », Bloomberg, 2020.
12 Pour une analyse des risques pesant sur le système bancaire exposé aux énergies fossiles, voir : Finance Watch, « Breaking the climate-finance doom loop », 2020.
13 OCI, « Sky’s the limit », 2018.
14 Global Witness, « Overexposed », 2019.
15 Carbon Tracker, « How to waste over half a trillion dollars: The economic implications of deflationary renewable energy for coal power investments », 2020.
16 Communiqué de presse du Climate Finance Day 2020.
17 IEA, Coal 2019, 2019.
18 End Coal, « Health ».
19 Carbon tracker, « Clean tech and climate policy could cut fossil profits by two thirds », 2020.
20 RAN, « Fracking Fiasco », 2020.
21 Washington Post, « Wells Fargo loses 24 billion », 2020.
22 IEA, « World Energy investment and funding trends », 2019.
23 James Erron, « Total Takes $8 Billion Writedown on Carbon-Heavy Oil Assets », Bloomberg, 2020.
24 En juillet 2019, les acteurs financiers de la Place de Paris s’engageaient à adopter d’ici un an une politique de sortie du charbon.
25 Pour un suivi détaillé des politiques charbon adoptées par les acteurs financiers en France et à l’international, voir le Coal Policy Tool.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº850
Notes :
22 IEA, « World Energy investment and funding trends », 2019.
23 James Erron, « Total Takes $8 Billion Writedown on Carbon-Heavy Oil Assets », Bloomberg, 2020.
24 En juillet 2019, les acteurs financiers de la Place de Paris s’engageaient à adopter d’ici un an une politique de sortie du charbon.
25 Pour un suivi détaillé des politiques charbon adoptées par les acteurs financiers en France et à l’international, voir le Coal Policy Tool.
10 Reclaim Finance, « World Energy Outlook 2020 : l’AIE reconnaît l’urgence sans y répondre », 2020.
11 K.Crowley and A. Rathi, « Exxon’s Plan for Surging Carbon Emissions Revealed in Leaked Documents », Bloomberg, 2020.
12 Pour une analyse des risques pesant sur le système bancaire exposé aux énergies fossiles, voir : Finance Watch, « Breaking the climate-finance doom loop », 2020.
13 OCI, « Sky’s the limit », 2018.
14 Global Witness, « Overexposed », 2019.
15 Carbon Tracker, « How to waste over half a trillion dollars: The economic implications of deflationary renewable energy for coal power investments », 2020.
16 Communiqué de presse du Climate Finance Day 2020.
17 IEA, Coal 2019, 2019.
18 End Coal, « Health ».
19 Carbon tracker, « Clean tech and climate policy could cut fossil profits by two thirds », 2020.
1 Reclaim Finance, « Scénarios climatiques : 5 pièges à éviter pour contenir le réchauffement à 1,5°C », octobre 2020.
2 Pour une analyse de la manière dont le changement climatique est source de risques financiers, voir NGFS, « A call for action : Climate Change as a source of financial risk », avril 2019.
3 Reclaim Finance, op. cit.
4 IPCC, « Global Warming of 1.5°C », 2018.
5 Reclaim Finance, op. cit.
6 Ibid.
7 Ibid.
8 Ibid.
9 NGFS, « Climate scenarios », 2020.
20 RAN, « Fracking Fiasco », 2020.
21 Washington Post, « Wells Fargo loses 24 billion », 2020.