Atteinte de la neutralité carbone, alignement avec les objectifs de l’Accord de Paris : les régulateurs, les acteurs financiers et les grandes entreprises sont de plus en plus nombreux à brandir ces engagements. Pour les justifier, ils se réfèrent souvent à des scénarios climatiques. Problème, les scénarios les plus utilisés qui se prétendent alignés sur les objectifs de l’Accord de Paris ne le sont pas. Limiter nos efforts à leurs trajectoires nous mènerait bien au-delà de 1,5 ou même 2 °C
Les acteurs financiers réellement soucieux de s’aligner sur une trajectoire de réchauffement acceptable doivent à la fois contribuer à l’établissement de scénarios 1,5 °C réalistes et agir dès maintenant, en tirant profit des informations disponibles pour cibler les énergies fossiles.
Des scénarios non alignés sur les objectifs de l’Accord de Paris
Dans le secteur financier, les scénarios climatiques sont présentés comme des outils prospectifs permettant d’identifier l’exposition aux risques climatiques
Aujourd’hui, les scénarios dits alignés sur l’Accord de Paris les plus utilisés ne le sont pas réellement. Du très influent Sustainable Development Scenario (SDS) de l’Agence Internationale de l'Énergie (AIE), aux scénarios de référence du Network For Greening the Financial System (NGFS), en passant par les scénarios des majors pétrolières Shell et Equinor, tous retiennent des hypothèses irréalistes ou infondées qui les vident de toute ambition et crédibilité
Alors qu’il nous faut contenir le réchauffement à 1,5 °C, ces scénarios visent une trajectoire supérieure. Le rapport spécial du GIEC (Groupe d’Expert Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat) a pourtant montré que les conséquences d’un réchauffement de 2 °C seraient extrêmement plus lourdes que celles d’un réchauffement de 1,5 °C
Viser d’emblée une trajectoire supérieure à 1,5 °C est d’autant plus grave que respecter ces scénarios ne nous donnerait que 50 à 60 % de chances de tenir les objectifs visés. Et encore, c’est oublier que ces scénarios concernent uniquement le CO2 émis par la combustion des énergies fossiles, faisant l’impasse sur près de 30 % des émissions mondiales
Pour couronner le tout, si ces scénarios sous-estiment la capacité de développement des énergies renouvelables
Exiger des scénarios « 1,5 °C » réalistes pour éviter le greenwashing
Résultat : ces scénarios permettent de maintenir un haut niveau d’émissions de GES et de préserver la production d’énergies fossiles, qui restent des pièces centrales du mix énergétique jusqu’en 2050 et au-delà
Lorsque des scénarios plus réalistes existent, ils sont discrètement écartés.
Le NGFS propose un scénario « 1,5 °C » limitant l’utilisation des processus de capture de CO2, mais celui-ci est relégué au statut de « scénario alternatif » d’une trajectoire « désordonnée » face des scénarios dits « représentatifs » prenant tous une trajectoire « 2 °C »
L’AIE a inclu pour la première fois un scénario visant la neutralité carbone 2050 – le « NZE2050 » – dans son World Energy Outlook 2020
Ces constatations sont plus que problématiques dans la mesure où les scénarios climatiques possèdent un effet « performatif ». En proposant des visions de futurs probables, les scénarios climatiques tracent des chemins à suivre : un scénario climatique ambitieux poussera à accélérer la transition, un scénario visant un réchauffement planétaire plus élevé incitera à l’attentisme.
Les scénarios climatiques peuvent alors devenir de puissants outils de greenwashing. Cet effet est bien visible dans le secteur énergétique, où Exxon Mobil a plusieurs fois justifié ses nombreux projets pétroliers en faisant référence aux scénarios de l’AIE
Pour éviter ces pratiques, les acteurs financiers doivent exiger des scénarios climatiques « 1,5 °C » qui conjuguent une approche prudente vis-à-vis des émissions négatives, une sortie progressive des énergies fossiles et un faible risque de dépassement, à l’image des scénarios les plus exigeants du GIEC.
Cibler dès maintenant les énergies fossiles pour protéger la planète et se protéger des risques financiers
Face aux difficultés mentionnées précédemment, et confrontés à l’urgence climatique, les acteurs financiers ne peuvent tout miser sur les scénarios climatiques. Ils doivent d’ores et déjà limiter les soutiens aux secteurs et activités les plus polluantes, qui sont aussi les plus risquées
Quand la consommation des réserves d’énergies fossiles déjà exploitées entrainerait un réchauffement de plus de 2 °C
Comme le ministre de l’Économie et des Finances l’a souligné lors du Climate Finance Day
Les entreprises nord-américaines, très impliquées dans le pétrole et gaz de schiste ou les sables bitumineux, ont déjà perdu 361 milliards des 1,18 trillion de dollars investis dans l’extraction de 2010 à 2020
Les entreprises pétrolières diversifiées sont elles aussi affectées. Leur coût de financement est de plus en plus important
Pour protéger la planète et ses habitants, pour se protéger eux-mêmes des risques et limiter leurs pertes, les acteurs de la Place de Paris