Cet article appartient au dossier : Citoyens, politique et finance : des relations complexes.

Analyse

« L’éducation financière est pour une part importante une émanation de structures bancaires »

Né dans les pays anglo-saxons pour informer sur le système de retraite par capitalisation, le concept d’éducation financière s’est également déployé dans les pays développés en tant qu’éducation budgétaire vers les plus démunis. La stratégie nationale mise en œuvre en France aujourd’hui s’appuie sur des spécificités françaises.

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L'auteur

  • Jeanne Lazarus
    • chargée de recherche
      CNRS
    • membre du Centre de Sociologie des Organisations
      Sciences Po

Revue de l'article

Cet article est extrait de
Banque & Stratégie n°356

Citoyens, politique et finance : des relations complexes

Quelle est l’origine de cette idée d’éducation financière du public ?

L’idée qu’il faudrait élever le niveau de compétence financière par l’éducation financière a été mise en avant et développée par l’OCDE depuis 2003. Fin 2011, le G20 a approuvé et adopté les grands principes pour l’éducation financière que l’OCDE avait établis.

L’éducation financière a été pensée à l’origine autour de la question des retraites par capitalisation aux États-Unis et dans les pays anglo-américains comme l’Australie et la Nouvelle-Zélande, où les systèmes de retraite ont été de plus en plus libéralisés, avec des couvertures de moins en moins obligatoires. L’OCDE s’est inquiétée à la fin des années 1990 et au début des années 2000 du fait que les gens n’avaient pas assez d’argent pour leur retraite, car les cotisations n’étaient pas obligatoires et les salaires stagnants, beaucoup n’épargnaient pas suffisamment. Revenir à des systèmes plus contraignants n’était pas envisagé. Une des réponses à cette situation a été de décider de mieux informer les gens par de l’éducation financière. La première mobilisation lancée par l’OCDE a porté sur ce sujet. Elle encourageait des programmes vers les classes moyennes salariées, pour leur faire prendre conscience de la nécessité d’épargner pour leurs retraites, les inciter à placer leur épargne sur des fonds de retraite par capitalisation. Plus tard, l’endettement excessif et l’exclusion financière sont entrés dans le périmètre de l’éducation financière telle que pensée par les instances internationales.

L’idée d’éduquer les gens à la finance est intrinsèquement liée au contexte de dérégulation : c’est aux individus de construire leurs propres mécanismes de stabilité. Les gens se trouvent face aux marchés, avec moins de filtres de la part de l’État, et il y a donc la nécessité de les informer. Cette situation prévalait avant la crise des subprime. Celle-ci a conduit à davantage de réglementation, notamment aux États-Unis : produits interdits, codification des informations transmises dans les offres de crédit…

Dans le sillage des recommandations initiales de l’OCDE, au moins une cinquantaine de pays ont désormais des stratégies d’éducation financière en cours de déploiement, même si cela a commencé surtout aux États-Unis, en Australie, en Nouvelle-Zélande et en Angleterre. Aux États-Unis, des milliers d’associations font de l’éducation financière dans le système scolaire, dans les universités et à l’école, dans les entreprises, à propos des fonds de pension par exemple. Il y a des formations faites par des associations caritatives et privées… L’éducation financière représente un énorme marché aux États-Unis.

Qu’en est-il de l’éducation financière en France ?

La France est arrivée plus tard que les autres pays à l’éducation financière, même si, comme dans de nombreux pays développés, il y existe une tradition d’éducation budgétaire, en particulier vers les plus démunis. Elle a décidé de mettre en place les grands principes de l’OCDE et le ministère de l’Économie a commandé un rapport au Comité consultatif du secteur financier (CCSF), basé sur le questionnaire de l’OCDE destiné à mesurer le niveau d’éducation financière. Ce rapport paru en janvier 2015 a élaboré des recommandations pour mettre en place cette stratégie nationale déployée depuis 2016.

Jusqu’à présent, en France, quelques associations faisaient de l’éducation financière, qui concernait plutôt les personnes en difficulté financière, pour qu’elles gèrent mieux leur budget. La mise en place des micro-crédits sociaux en 2005 a conduit beaucoup d’associations à développer l’accompagnement budgétaire. Les Points Conseil Budget ont été lancés début 2016 par le ministère des Affaires sociales et de la Santé dans le cadre d’une politique publique de lutte contre la pauvreté et pour l’inclusion sociale.

L’éducation financière française est pour une part importante une émanation de structures bancaires : Finances et Pédagogie est financé par la Caisse d’Épargne, le site « Les clés de la banque » par la Fédération bancaire française (FBF). L’Institut pour l’éducation financière du public, qui édite le site « la finance pour tous », est une structure rattachée à l’Autorité des marchés financiers, qui existe depuis 2006 et témoigne d’une volonté des Pouvoirs publics de développer les connaissances financières de la population sur un modèle assez différent de celui de l’OCDE, car davantage centré sur les savoirs que sur les pratiques.

La stratégie nationale est destinée à coordonner les initiatives existantes ainsi qu’à développer l’éducation financière, notamment à travers l’éducation nationale, associée au projet.

L’éducation financière participe-t-elle d’une « gouvernance des conduites économiques » par les Pouvoirs publics, sujet sur lequel vous travaillez ?

L’État français s’intéresse à la façon dont l’argent est utilisé en matière d’épargne et de crédit avec l’épargne réglementée, les prêts bonifiés… Le système bancaire est très régulé en la matière, avec des lois fréquentes, comme récemment les lois Lagarde et Hamon. Les comptes bancaires sont très réglementés aussi, il y a très peu de possibilités d’avoir accès à l’argent en dehors du monde bancaire, même si cela est en train de changer, avec le compte Nickel par exemple.

Le risque, avec l’éducation financière, est qu’elle soit utilisée en support d’une déréglementation de la finance destinée aux particuliers, comme dans les pays anglo-saxons. On laisse les banques faire ce qu’elles veulent et on dit aux gens de prendre leur responsabilité. En France, l’argent passe beaucoup par les banques, ce qui permet à l’État de contrôler, via la réglementation, et ce qui donne par ailleurs une grande force aux banques, qui font du lobbying pour que la réglementation ne soit pas trop problématique pour elles.

Toutefois, en France, l’éducation financière a été moins perçue comme une éducation du citoyen moyen, seul face aux banques, que comme un outil paternaliste pour s’occuper des pauvres. Et il y eut la prise de conscience que la classe moyenne est fragilisée, que les retraites ne seront plus aussi élevées du fait des réformes successives, du chômage, des carrières incomplètes… Des éléments du contexte français rejoignent des éléments du contexte international.

La stratégie nationale d’éducation financière entend délivrer une information « objective ». Selon vous, une telle stratégie peut-elle être neutre ?

Dans beaucoup de pays, l’éducation financière est faite par les banques, avec l’idée qu’elles sont les plus compétentes pour la faire. Cela est le cas en France aussi, avec Finances et Pédagogie par exemple, ou l’opération « Un banquier dans ma classe » menée par la FBF. Le risque que les intervenants fassent de la publicité pour leur propre banque est assez bien contrôlé. Un risque plus important en revanche est de ne pas avoir de posture critique vis-à-vis des banques et de la manière dont elles fonctionnent.

Derrière la description pédagogique des produits se pose par ailleurs la question des choix à faire. L’éducation financière fait reposer ces choix sur le présupposé d’un individu rationnel, qui sait comparer les produits les plus risqués, etc. De même que l’éducation financière à l’école repose sur l’idée que tous les élèves ont les capacités qui leur permettent de comprendre ces sujets.

 

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