Echanges euro-arabes: ménage à trois avec la Chine

La rencontre annuelle de l’Union des Banques Arabes (UAB) sest tenue en 2014 àParis, pour la première fois depuis 2008. Elle a permis de dresser un constat mitigéde l'évolution des échanges euro-arabes des deux zones. En filigrane, la montée en puissance de linfluence chinoise pourrait rebattre les cartes, en défaveur de lEurope.

L'auteur

Depuis 2008, date à laquelle « tout a changé », selon El Hadi Chaibainou, secrétaire général du GPBM [1], l’Europe a connu une tourmente financière sans précédent. Parallèlement, le monde arabe a basculé dans une ère faite d’incertitudes, de troubles, et de conflits. Les printemps arabes ont rebattu les cartes dans nombre d’Etats ; quelle a été leur influence sur les échanges économiques et l'agenda des réformes du secteur financier ?

Si l'on en croit Saad Andari, vice-gouverneur de la banque du Liban, l'impact des printemps arabes sur ces travaux est minime au regard du poids de l'histoire. Il cite comme référence une étude parue cette année sous l’égide de l’ESCWA « Arab Integration, A 21st Century Development Imperative ». L’indicateur le plus frappant à cet égard est le niveau constant – et bas – des échanges intrazone, malgré la signature d’un accord de libre-échange en 2005 [2]: 5% pour les pays arabes, contre 65% au sein de l'Union européenne. L'ASEAN, une zone de coopération économique elle aussi constituée de pays émergents, peut se targuer d'échanges à hauteur de 25%. C’est une composante de l’économie des pays arabes que Habib Ben Saad, président de l’Union des banques maghrébines, ne s’explique pas :"Le Maghreb, dit-il, devrait tirer parti de ses avantages comparatifs : son littoral, sa richesse en matières premières, la solidité de ses établissements bancaires, et la bonne santé de son économie". La veille, dans une autre enceinte, Fadi Halout, directeur général de la National Abu Dhabi Bank pour la France, ne disait pas autre chose : démographie aidant, c’est en Afrique et au Moyen-Orient que vont se situer les relais de croissance. Le fait est, également, que bien d’autres tensions politiques agitent la région.

Des marchés financiers qui restent à construire

D'un point de vue purement économique et financier, tous s'accordent sur un point : rien n'évoluera sans une réglementation en ligne avec les standards internationaux. Beaucoup s'inquiètent en particulier des risques induits par le shadow banking, qui a augmenté dans la zone selon le dernier rapport du FSB [3]. L’Arabie saoudite a connu une progression de 7 à 8% entre 2011 et 2012, même si, précise le rapport, la base de départ est relativement modeste.

L'existence de marchés financiers performants est un autre facteur clé du développement des échanges. Thierry Simon, responsable relations clients et réseau international chez Crédit Agricole CIB, l'a rappelé le 18 juin à l’Institut du Monde arabe : "Seul, le développement des marchés financiers permettra d'investir localement." A ce titre, Mazen Soueid, chef économiste de BankMed, avance un chiffre éloquent : seul 10% des entreprises arabes a accès aux marchés financiers. Cela semble paradoxal si l'on considère les richesses détenues par les pays du Golfe et gérées au travers de fonds souverains. Jean-Marc Daniel, professeur à l'ESCP Europe, rappelle qu'à elle seule, l'Arabie saoudite génère un excédent commercial supérieur à celui de la Chine.

Conséquence des dissensions que connaît la zone, le projet de monnaie unique pour les pays du Golfe peine également à voir le jour. Le dollar reste la monnaie des échanges pour le pétrole. Bien que les pays arabes se plaignent, sans l’exprimer ainsi, de l’hégémonie et de l’ingérence des Etats-Unis, ce monopole, qui favorise l’extraterritorialité de la législation américaine, n’a jamais été remis en cause – excepté la tentative, vite tuée dans l’œuf, de l’Irak en 2000. Interrogé par les banquiers arabes sur l’affaire BNP Paribas, qui été condamnée à verser une amende record aux autorités américaines pour des transactions avec des pays sous embargo (Soudan, Iran, pour la partie arabe), un officiel français leur a rétorqué qu’il serait peut-être utile de considérer une cotation du pétrole en euro.

Dollar, euro, yuan : une bataille des devises fait rage

Mais pour autant, les pays arabes et l’Union européenne se sont-ils donné les moyens de nouer des alliances susceptibles de contrer la puissance américaine ? Le projet d'une zone de libre-échange entre les pays du Golfe et l’Union européenne est en sommeil relatif depuis plus de 20 ans. La faute, selon la partie arabe, aux conditionnalités politiques imposées par Bruxelles. Le projet d’Union pour la Méditerranée, qui était porteur d’espoir, s’est trouvé englué dans les problématiques politiques : alors qu’il devait être un organe de coopération économique, il est devenu une nouvelle tribune d’expression des antagonismes. Dans une tentative pour en relancer la dynamique, François Hollande a convoqué en septembre 2013 une nouvelle réunion des 43 membres autour d’un objectif plus modeste, mais tout aussi sensible : la place des femmes dans la société.

En outre les pays arabes, s’ils essaient toujours de consolider les liens avec l’Europe, regardent de plus en plus en direction de la Chine. Charles Freeman, un ancien ambassadeur des Etats-Unis en Arabie Saoudite, l’exprime ainsi : « Les Arabes voient [dans la Chine] un partenaire qui va acheter leur pétrole sans leur demander d’adhérer à une idéologie étrangère, abandonner leur mode de vie ou faire des choix qu’ils voudraient éviter. Ils voient un pays qui est loin et qui n’a pas d’agenda impérial dans leur région, mais qui a une influence internationale et est appelé dans le futur à devenir une puissance militaire ». La Chine devrait devenir le premier partenaire commercial des pays du Golfe d’ici 2020. D’ores et déjà, 35% des importations de pétrole de la Chine viennent des pays du Golfe. Elle est déjà devenue le premier partenaire exportateur devant l’Union européenne.

Fadi Halout va même plus loin : "Aujourd'hui, le dollar est la monnaie de référence. Mais demain, sur la base du développement croissant des échanges avec la Chine, il n'est pas à exclure que les pays du Golfe "switchent" plus vite vers le yuan que vers l'euro." Une analyse que ne renie pas Joseph Torbey, président de l'Union mondiale des banquiers arabes, sollicité sur cette question.

Ainsi que le disait Arnaud de Bresson, délégué général de Paris Europlace, dans son propos introductif des rencontres financières internationales qui se sont déroulées à Paris les 8 et 9 juillet, "la finance s'est déplacée d'Ouest en Est". Reste à savoir qui, dans ce triangle d'influence, arrivera à tirer son épingle du jeu sur un secteur financier en pleine recomposition. Et si la France parviendra à jouer le rôle de pivot qu’elle convoite, entre la Chine et le continent africain.

[1] Groupement professionnel des banques marocaines.

[2] Le GAFTA ou Greater Arab Free Trade Area rassemble 19 pays : Algérie, Comores, Jordanie, Emirats arabes unis, Bahreïn, Arabie saoudite, Oman, Qatar, Maroc, Syrie, Liban, Irak, Egypte, Palestine, Koweït, Tunisie, Libye, Soudan, et Yémen.

[3] Global Shadow Banking Monitoring Report 2013, FSB, 14 novembre 2013 : « Emerging market jurisdictions showed the most rapid increases in non-bank financial system assets. Four emerging market jurisdictions had 2012 growth rates for non-bank financial intermediation above 20%. However, this rapid growth is from a relatively small base. While the non-bank financial system may contribute to financial deepening in these jurisdictions, careful monitoring is still required to detect any increases in risk factors (e.g. maturity transformation or leverage) that could arise from the rapid expansion of credit provided by the non-bank sector. ». Les pays émergents visés par l’étude du FSB sont l’Argentine, le Brésil, la Chine, le Chili, Hong Kong, l’Inde, l’Indonésie, la Corée, le Mexique, la Russie, la Turquie, l’Arabie saoudite, Singapour et l’Afrique du Sud.

 

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