Dettes souveraines : vers une zone euro de restructuration continue ?

Créé le

20.06.2013

-

Mis à jour le

26.06.2013

Comment restructurer une dette souveraine, tout en restant dans l’Union monétaire ? Selon Jacques Delpla, la réponse consiste à créer deux catégories de dettes, junior et senior. Ce découpage, classique dans les sociétés corporate, n’existe pas dans les dettes souveraines.

Nous sortons aujourd’hui de la plus grande bulle de crédit de l’histoire de l’humanité. Le niveau de dette, privée ou publique, a même dépassé celui de 1929. Nous avons fait face à une première trinité, impossible, que nous avons dépassée avec l’euro ; nous nous trouvons aujourd’hui face à une seconde trinité, qui ne fonctionnera pas davantage et qui doit être dépassée.

Trois trinités...

La première trinité (« triangle d’impossibilité » de Mundell, prix Nobel d’économie 1999) est à l’origine de la création de l’euro. Soit un triangle constitué des trois sommets suivants :

  • A : autonomie des politiques monétaires ;
  • B : taux de changes fixes ;
  • C : libre circulation des capitaux.
Il est impossible d’avoir les trois sommets en même temps de manière durable (d’où le terme de triangle d’impossibilité). Deux sommets oui, mais pas trois. Comme l’Europe a voulu absolument garder B (éviter les dévaluations compétitives afin de garder le marché unique) et C (le maintien de l’intégrité du marché unique), elle a abandonné A en instaurant l’euro et sa monnaie unique.

Nous sommes, avec la crise de l’euro, face à une seconde trinité impossible. Les États européens sont confrontés à trois interdictions incompatibles entre elles :

  • D : interdire aux États membres de dévaluer individuellement, c'est-à-dire de sortir de l’euro, ce qui, par contagion, ferait imploser toute la zone euro ;
  • E : interdire l’inflation. c’est la promesse originelle faite aux Allemands et cet impératif est inscrit dans le mandat donné à la BCE par le Traité de Maastrich ;
  • F : interdire à un État membre et à ses banques de faire défaut. Ce troisième principe a été de facto érigé par l’Union européenne et la Banque Centrale Européenne, en 2010, afin d’éviter un effondrement général de la zone euro.
Aujourd’hui, avec des États, à la périphérie de la zone euro, avec de fortes dettes (publiques et privées) dont le poids ne peut être réduit ni par une forte inflation (E), ni par une sortie de l’euro (D), il n’est plus possible d’interdire la restructuration des dettes (F). Et sans inflation élevée dans l’ensemble de la zone euro, une restauration de la compétitivité des pays périphériques passe par une déflation compétitive, c'est-à-dire une baisse absolue des prix et salaires dans ces pays. Mais ces déflations compétitives augmentent le poids de la dette des États en proportion de leur richesse. C’est ce que l’on appelle la déflation par la dette : plus un pays réduit les salaires et les prix afin de s’ajuster, plus son PIB baisse, plus son ratio dette/PIB augmente ; plus il doit  alors accentuer sa politique d’austérité, ce qui accentue la déflation, la dépression et augmente le poids de la dette. Aujourd’hui, la dette grecque est la même qu’en 2009, à 340 milliards d’euros, alors que le PIB est inférieur d’un tiers.

Une seule solution possible…

Que faire alors ? La première solution préconisée par beaucoup de nos amis anglais ou américains (Paul Krugman, par exemple) est de permettre aux États membres en difficulté de sortir de la zone euro afin de pouvoir dévaluer leur monnaie. Cette option est en contradiction avec le projet européen et le principe d’intégrité de l’euro. Elle est exclue en France. La seconde solution consisterait à faire de l’inflation ; elle séduit les Français, mais va à l’encontre de la volonté allemande. À cet égard, la Cour de Karlsruhe [1] considère notamment que la lutte contre l’inflation est une condition de l’appartenance de l’Allemagne à la zone euro. À partir du moment où ni la dévaluation de la monnaie, ni l’inflation ne sont possibles, la seule solution restante est la restructuration de dettes. Les Anglais, Japonais et Américains vont, quant à eux, choisir d’effacer leurs dettes publiques et privées grâce à l’inflation. La Chine en payera les conséquences, puisqu’elle est le créancier de tous ces pays. La seule alternative de l’Europe, tenue par le mandat impératif de non-inflation, est la restructuration de la dette, qui est une option consubstantielle à l’existence même de l’Union monétaire pour les raisons mentionnées ci-dessus.

Envisager des défauts souverains partiels

La question est alors de savoir de quelle manière il faut procéder à la restructuration des dettes, sans faire exploser l’économie. Comme je le soutiens depuis 2009, il faut distinguer « dette publique bleue » et « dettes publiques rouges ».

L’essence même d’une dette souveraine est d’être une et indivisible, pari passu [2] et cross default [3] . Et, depuis le Moyen Âge,  c’est l’engagement ultime du souverain à honorer cette dette. Il s’agit aujourd’hui d’un système binaire : soit l’État ne fait pas défaut et reste dans l’Union monétaire ; soit il fait défaut et en sort.

Nous devons sortir de ce système. En effet, comme établi précédemment, les défauts sont nécessaires pour les États de la zone euro. Comment alors faire défaut, puis restructurer sa dette, tout en restant dans l’Union monétaire ? Avec l’économiste allemand Jakob von Weizsäcker [4] , notre réponse à ce dilemme consiste à créer deux catégories de dettes souveraines, ayant des caractéristiques différentes en termes de rang de priorité. Ce découpage de la dette, en dette junior et en dette senior, est classique dans les sociétés corporate. Ce découpage n’existe pas dans les dettes souveraines, sauf dans certains cas lorsqu’un État emprunte dans sa devise locale et dans une devise étrangère. Ainsi, en 1998, la Russie a fait intégralement défaut sur sa dette en roubles, mais a payé rubis sur l’ongle (diamant sur l’ongle en l’occurrence !) sa dette en dollars.

Notre idée consiste à envisager des défauts souverains partiels, tout en faisant en sorte que la maison ne s’effondre pas trop. Nous proposons de scinder la dette souveraine des pays en zone euro en deux : dette bleue et dettes rouges.

Dette bleue et dettes rouges

La dette souveraine bleue (par référence à la couleur de l’Europe) serait la partie la plus sûre de chaque dette souveraine. Elle serait senior et ne pourrait jamais excéder les 60 % du PIB (plafond de Maastricht). Étant d’excellente qualité [5] , AAAA (car ce serait une dette AAA sans risque de migration vers le AA), ces dettes seniors de chaque État de l’euro seraient fusionnées en une seule dette souveraine commune (avec garantie conjointe et solidaire).

Pour assurer la crédibilité de cette dette bleue, son accès serait décidé par un Comité budgétaire européen (qui serait gouverné de manière conservatrice, à « l’allemande », i.e. si un pays veut la garantie de l’Allemagne, il doit épouser une politique budgétaire à l’allemande).

Les autres dettes publiques, les dettes rouges, seraient juniors et demeureraient de responsabilité nationale. Il serait clairement indiqué dès le départ que les dettes rouges pourraient être restructurées, sous des conditions établies à l’avance.

La dette rouge comprendrait à la fois le reliquat de dettes souveraines, celles des collectivités locales, la Cades, etc. Par définition junior et restructurable, elle serait émise au niveau national par les Trésors de chaque État membre.

En un sens, notre idée est assez simple : pour que le remboursement de la dette bleue soit absolument sûr, l’intégralité du risque souverain doit être placée dans la dette rouge, pouvant faire l’objet d’une restructuration.

Pour garantir que c’est bien la dette rouge qui fera l’objet d’une restructuration, nous suggérons que cette dette rouge soit sous forme de  « cocos », c'est-à-dire des titres obligataires « contingent convertible » qui auraient un taux d’intérêt plus élevé. En cas de survenance d’un événement prévu à l’avance dans le contrat d’émission, la dette serait automatiquement restructurée. Par exemple, on pourrait prévoir dans le contrat d’émission de la dette souveraine rouge des « clauses cocos » : en cas d’appel au FMI (SBA – Stand-By Agreement), les obligations rouges cocos seraient automatiquement restructurées : pendant la période du SBA, les coupons de la dette rouge seraient perdus définitivement et la maturité de l’ensemble de la dette rouge serait étendue de la durée du SBA.

Restructurer les dettes privées

Tout comme pour les dettes souveraines, il faudrait également pouvoir restructurer les dettes privées, pour les mêmes raisons : l’impossibilité d’utiliser l’inflation et de dévaluer la monnaie. Cependant le marché ne fonctionne pas, faute pour l’Europe de faire le nécessaire pour restructurer les dettes bancaires et pour les États de s’attaquer au problème de la dette des grandes entreprises. Cela crée des situations d’aléa moral. Alors que faire ? Tout d’abord, il faut évidemment modifier tant le droit des faillites bancaires que le droit des faillites pour les emprunteurs corporate, afin de s’assurer du respect de l’ordonnancement des créances. Il doit être clairement établi qu’en cas de choc financier et de restructuration de bilan, les actionnaires doivent être mis à contribution, c'est-à-dire absorber les pertes en premier ; le droit commun des faillites de 1985 ne le permet pas, en dépit des réformes récentes. Il faudrait également permettre que la dette junior puisse être restructurée dans son intégralité si nécessaire, et après, éventuellement la dette senior. Il faut que cet ordre d’absorption des pertes soit crédible ex ante, et que les investisseurs sachent qu’il sera effectivement mis en œuvre ; ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.

Pour les banques, un dispositif de bail-in permettant l’absorption des pertes par les actionnaires et certaines tranches de dette est en cours d’élaboration auprès de la Commission européenne. La France a décidé d’anticiper l’adoption d’un projet au niveau européen. Ainsi, le projet de loi de séparation et de régulation bancaire prévoit un bail-in n’intégrant pas la dette senior. Le problème reste de savoir qui décide du déclenchement des procédures de restructuration.

D’autres questions vont se poser, en ce qui concerne la restructuration des corporates. Le cas du groupe General Motors est souvent cité comme modèle : la restructuration ne se limitait pas aux dettes mais portait aussi sur les contrats internes aux entreprises, notamment les contrats de travail. Comment rendre cela possible en France ou en Europe ? C’est aux juristes d’y réfléchir, car sans cet effort, c’est la fin de l’euro.

« Nul n’entre ici s’il n’est pas prêt à restructurer »

Au final, les restructurations de dettes doivent devenir habituelles en Europe, et non pas être l’exception. Il n’est plus possible de vivre dans un univers où, au motif que les dettes ne doivent pas être restructurées officiellement, le marché considère que toutes les dettes des pays périphériques sont à risque ou, dans mon jargon, toutes les dettes seraient rouges. Il faut avoir deux pôles de risque dans un bilan :

  • un qui est extrêmement sûr et qui, parce qu’il sera contingenté en volume, devrait normalement être toujours remboursé ;
  • l’autre dont les investisseurs intègrent ex ante qu’il peut être restructuré.
À Athènes, à l’entrée de l’Académie de Platon était gravée l'inscription «  que nul n’entre ici s’il n’est géomètre » ; sur la partie risquée du bilan doit figurer «  que nul n’entre ici s’il n’est pas prêt à restructurer ».

 



1 Cour constitutionnelle fédérale d'Allemagne. 2 Tous les créanciers sont traités de manière égale. 3 Si je fais défaut sur une de mes obligations, je suis « de jure » en défaut sur l’intégralité de mon stock de dette. 4 V. J. Delpla, J. von Weizsäcker, the Blue Bond proposal, disponible sur le site de l’Institut Brueguel : http://www.bruegel.org/publications/publication-detail/publication/403-the-blue-bond-proposal/. 5 Tout pays de la zone euro, y compris la Grèce, est capable de servir sa dette souveraine bleue inférieure à 60 % du PIB. Le problème en Grèce aujourd’hui est la dette au-dessus de 60 % du PIB (la rouge).

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº762
Notes :
1 Cour constitutionnelle fédérale d'Allemagne.
2 Tous les créanciers sont traités de manière égale.
3 Si je fais défaut sur une de mes obligations, je suis « de jure » en défaut sur l’intégralité de mon stock de dette.
4 V. J. Delpla, J. von Weizsäcker, the Blue Bond proposal, disponible sur le site de l’Institut Brueguel : http://www.bruegel.org/publications/publication-detail/publication/403-the-blue-bond-proposal/.
5 Tout pays de la zone euro, y compris la Grèce, est capable de servir sa dette souveraine bleue inférieure à 60 % du PIB. Le problème en Grèce aujourd’hui est la dette au-dessus de 60 % du PIB (la rouge).