Terminologie

La définition de l’impact investing fera toujours débat

Créé le

20.10.2021

La France vient de se doter d'une définition de la finance à impact, un concept qui englobe des visions portées par les acteurs financiers à la fois très différentes et sources de divergences.

Depuis plusieurs années, de nombreux groupes de travail, en France et à l’étranger, ont proposé « leur » définition de l’impact investing. L’exercice peut paraître vain ou répétitif, tant les définitions se succèdent et se ressemblent, tout en n’étant pas tout à fait les mêmes. Il a toutefois le mérite d’amener de très nombreux acteurs à prendre position sur cette nouvelle façon d’investir, qui ne prend plus seulement en compte le couple risque/rendement, mais intègre l’impact recherché, qu’il soit environnemental ou social (ou les deux). La France vient de se livrer à l’exercice, avec notre collaboration, et une définition de la finance à impact a été établie sous l’égide de Finance for Tomorrow (voir encadré).

Même si cette définition aborde la question de long terme et du changement que cela implique, les réactions au sein du groupe de travail ou celles suscitées à l’issue de la publication de la définition proposée (comme les précédentes, d’ailleurs…) montrent bien une chose : la notion même d’impact investing englobe des visions très différentes – et sources de divergences – portées par les acteurs financiers

Impact « with » ou « for » ?

Depuis l’École de Chicago, nous sommes biberonnés aux principes intangibles de l’investisseur désireux de rechercher le rendement financier tout en maîtrisant le risque associé. La notion d’impact investing induit l’« intention » d’avoir un impact. Elle remet donc en cause le principe de l’intérêt à agir de l’actionnaire pour plus de rendement financier et le principe même de tout gestionnaire d’actif qui, jusqu’à ce jour, a une obligation « fiduciaire » d’offrir le rendement le plus élevé possible à son mandant, compte tenu du cadre de gestion demandé par le client. Les discussions très fortes autour du rendement financier attendu, a minima égal à celui d’un placement financier classique, ne sont que le reflet d’une vision différente de l’investissement : l’objectif est-il financier ou non financier (impact social ou environnemental) ? Ou s’il est les deux, lequel est le plus important ?

C’est dans cet esprit que l’European Venture Philanthropy Association, qui regroupe des fondations et investisseurs à impact social (on dirait investisseur solidaire en France), a publié il y a deux ans un document parlant d’« impact with » et d’« impact for », considérant que certains acteurs (les plus nombreux) cherchent d’abord un rendement financier tout en ayant un impact, tandis que d’autres (malheureusement moins nombreux) cherchent d’abord un impact autre tout en étant rentable, car sinon ils ne pourraient être pérennes. Cette définition a au moins le mérite de clarifier le débat, qui, autrement, peut paraître ésotérique.

L’investissement social mal valorisé

Impact « with », disions-nous. La plupart des acteurs financiers considèrent aujourd’hui qu’un investissement social peut se justifier seulement s’il a un rendement au minimum équivalent à un investissement classique. À défaut, cela reviendrait à remettre en cause le mandat fiduciaire de gestion qui leur est confié. Parallèlement, ils considèrent que « l’intérêt à agir » d’une entreprise est d’abord financier, pour lui donner les moyens de son développement.

Il existe pourtant des entreprises qui se développent avec succès en ayant fait un autre choix : privilégier le service rendu (entreprises d’insertion, logement social pour les plus défavorisés, formation au codage de personnes éloignées de l’emploi, cliniques de soins pour les plus défavorisés…). Et les coûts pour accompagner ces personnes dites défavorisées sont par essence plus importants que si elles étaient diplômées ou avec des revenus. En Europe, certains systèmes de compensation existent, notamment pour les soins de santé, mais une clinique en Afrique soignant à prix cassé des patients à faibles revenus n’aura par construction pas la même rentabilité que si elle traitait principalement des personnes de la classe moyenne. Nous avons autant besoin des deux cliniques, mais l’une sera par définition beaucoup moins rentable que l’autre. Deux façons d’aborder l’impact investing et deux logiques de rendement attendu (qu’il soit financier ou social).

Les pouvoirs des actionnaires à confirmer

Autant il est facile, en tant qu’investisseur, d’avoir un impact dans une société non cotée, puisque ledit actionnaire participe le plus souvent au Conseil d’administration (ou de surveillance) lui permettant d’être écouté et suivi dans ses recommandations, autant, compte tenu de ce que les actionnaires sont le plus souvent très minoritaires, il est difficile d’être écouté dans le coté. Nous l’avons bien compris, en 2011, lorsque nous avons déposé une résolution chez Total avec de très nombreux investisseurs institutionnels pour demander à cette société de publier un rapport sur les risques financiers liés à l’exploitation des sables bitumineux au Canada, extrêmement polluants. Les réactions, très violentes à notre encontre, du dirigeant de la société ont bien montré la difficulté de se faire entendre. Heureusement, les temps ont changé et l’Accord de Paris a conduit Total à accepter d’écouter ses actionnaires, face à la nécessité de devoir changer rapidement de modèle, étant donné les contraintes environnementales et sociales identifiées depuis lors.

L’engagement actionnarial et les coalitions d’actionnaires se développent depuis plusieurs années, mais ils sont encore très loin de rassembler le plus grand nombre des investisseurs qui ne veulent pas y participer ou qui n’ont pas encore conscience qu’ils peuvent jouer un rôle. Et certains se demandent, logiquement, s’il est possible d’être à impact dans le coté.

On les reconnaît en cas de coup dur

Enfin, la question de l’impact d’une société en tant que tel est un sujet très sensible. Amazon et Airbnb se disent à impact, parce que la première a rétabli un service postal au centre des États-Unis, tandis que la seconde a permis à des personnes en difficulté financière de louer une chambre, contribuant de ce fait à une amélioration de leur qualité de vie, que ce soit sur un plan financier ou sur un plan relationnel, en accueillant les locataires. Fort heureusement, la plupart des entreprises contribuent, d’une façon ou d’une autre, à améliorer notre cadre de vie, notre santé… Et c’est bien là l’objet d’une entreprise : répondre à un besoin identifié. Cela veut-il dire que toutes les entreprises sont à impact ? Non. Qu’elles ont un impact ? Oui. Toute la complexité d’une définition en devenir…

Une entreprise dite à impact se crée et se développe pour contribuer à répondre à un enjeu social ou environnemental. Cela implique logiquement qu’en cas de coup dur, elle fera tout pour continuer à répondre à sa mission, quitte à faire des arbitrages stratégiques ou financiers. Et c’est bien là la clé de toute définition d’entreprise ou d’investissement à impact : en cas d’arbitrage, est-ce l’impact ou le rendement financier qui sera privilégié ? Malheureusement, la plupart des définitions n’abordent pas cette question, qui remettrait en cause les principes évoqués plus haut de l’École de Chicago ou de la responsabilité fiduciaire. Attendons-nous donc à voir apparaître de nouvelles définitions dans le futur, une fois que nous aurons eu à affronter la réalité du quotidien des entreprises à impact.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº861