Cybercriminalité et fraude : les nouvelles muses culturelles

Professionnellement, les fraudeurs et autres cybercriminels empoisonnent la vie des banquiers. Pourtant, leurs images et histoires – romancées ou non – inspirent cinéastes, romanciers ou créateurs de jeux vidéos. Elles sont à l’origine de vrais chefs-d’œuvre… ou ils peuvent simplement procurer quelques heures de loisir.

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Revue de l'article

Cet article est extrait de
Revue Banque n°762

L'innovation est un moteur de développement

Cybercriminels et fraudeurs en tout genre ne sont pas uniquement les bêtes noires des entreprises en général, et des banques en particulier : ils sont également depuis quelques années, dans l’univers culturel, une inépuisable source d’inspiration. En effet, la fiction s’intéresse souvent aux fantasmes et aux peurs qui hantent notre société. Si pendant des années, la menace nucléaire et la Guerre froide entre les deux blocs ont alimenté nombre de polars (tant écrits que filmés) et inspiré en filigrane de nombreuses œuvres de science-fiction. Depuis l’éclatement du bloc soviétique, d’autres menaces passent alors au premier plan : crises économiques à répétition, montée du terrorisme, émergence de nouveaux outils techniques avec les risques qu’ils génèrent (informatique, Internet, biométrie). Les inquiétudes qu’elles soulèvent se retrouvent de façon prépondérante dans la fiction et quand, en plus, romanciers et scénaristes peuvent cristalliser plusieurs peurs et ressorts dramatiques, comme c'est le cas avec la cybercriminalité, ils ne s'en privent pas. Que les résultats soient proches de la réalité du terrain, ou au contraire totalement fantasmés, ces œuvres sont toujours intéressantes, car elles dévoilent les angoisses de leurs créateurs, mais également celles du public. Et peuvent parfois servir de prospectives. Sélection estivale…

Sur les écrans

Qu’ils soient déjà sortis ou sont sur le point d'envahir les écrans, les films aiment beaucoup les fraudeurs et les arnaqueurs en tout genre. En revanche, les cybercriminels n’ont pas encore la côte. Hollywood les craindrait-il trop ?

 

Skyfall

Si James Bond est une licence qui donne parfois, depuis la fin de la Guerre froide, l’impression d’être davantage une publicité géante destinée à divers placements de produits qu’un vrai film, ce dernier opus s'enrichit d'une réelle profondeur du personnage. Les agents secrets old fashion tels que Bond ont-ils encore leur place dans une société où la menace est détenue par des ordinateurs ? Le film tente de répondre à cette question en opposant son protagoniste, interprété par Daniel Craig, à un méconnaissable Javier Bardem. Peroxydé, psychotique, ce dernier interprète un ancien agent du MI6 [1] animé par un désir de vengeance à l'encontre des services de Sa Majesté. Dans un sens identique à Bond, ce personnage de Tiago Rodriguez/Raoul Silva est pourtant un terroriste « évolué » utilisant les ordinateurs pour arriver à ses fins. Comment y parvient-il ? On évoque des détournements de satellites, le hacking du réseau d’espionnage britannique, une fausse évacuation d’une île et d’autres actes de cybercriminalité sans jamais détailler les moyens d’y parvenir. En d’autres termes, le film se contente en apparence du postulat : le méchant est fou et très fort, c’est comme ça qu’il parvient à passer tous les systèmes de défense informatique. Cependant, Skyfall évite les écueils de scènes d’explication ou de vulgarisation scientifique souvent absurdes. Pour une fois, notre vil informaticien n’est pas un geek, mais un homme qui a expérimenté les opérations de terrain nous permettant de poser la thématique globale du film : peut-on diriger le monde derrière un ordinateur ?

Disponible en Blu-Ray et DVD

Distributeur : Sony Picture Realising France

Année de sortie : 2012

Prix : 20 €


Arnaque à la carte

Qui a dit qu’un film parlant de fraude bancaire devait forcément être un drame ? Sûrement pas Seth Gordon puisque le réalisateur du déjà hilarant Qui veut tuer son boss ? nous propose une nouvelle comédie où il redonne la vedette à Jason Bateman. Ce comédien, habitué aux rôles de bon samaritain dans le précédent film de Gordon ou encore dans Hancock, campe ici un gentil père de famille avant que la terrible et horripilante Diana vienne chambouler sa vie par une arnaque bancaire, mais surtout par une usurpation d’identité. Sur le ton de la comédie, Arnaque à la carte réunit de force deux personnages antagonistes, une arnaqueuse et un honnête père de famille, dans un road movie assez entraînant. Sandy, le personnage principal, travail dans la finance où il est exploité par un patron qui évolue dans de hautes sphères et qui prend plaisir à écraser les laborieux travailleurs. Comme dans Qui veut tuer son boss ?, le film contient la thématique de l’abus de pouvoir sans pour autant sombrer dans un ton moralisateur. Évidemment, le voyage de Sandy va l’amener à faire ce qu’il reproche à sa comparse. Comme l’indique le titre du film, il s’agit d’arnaque à la carte, mais également d’usurpation d’identité. Tout cela n’est pas réalisé par un faussaire de génie façon les Experts Manhattan, mais par une délinquante de petite envergure se laissant facilement tentée par la violence physique. Il n’est pas question d’hacker, ou de quoi que ce soit de moderne ou de technologique, mais seulement d’impression de fausses cartes. Vu les systèmes de contrôle limités aux États-Unis, ces méthodes de fraude paraissent pour la plupart plausibles, à l’exception de l’accès aux dossiers sécurisé d’une grande firme, qui permet de basculer complètement dans la comédie, mais qui n’a plus rien de réaliste.

Distributeur : Universal Pictures International France

Date de sortie : 12 juin 2013


Insaisissables

On pourrait citer des centaines de films traitant du braquage de banque. Ce blockbuster hollywoodien estival est un excellent divertissement. Haletant, dynamique et rempli de rebondissements, il n’échappe pas aux thématiques réclamées par ce type de films, mais parvient à les utiliser intelligemment en les adaptant au monde moderne. Il met en scène une équipe dont chaque membre a un talent particulier, un braquage impossible et une question qui va forcément vous obnubiler tout le film : comment ont-ils fait leur coup ? L’histoire débute à Las Vegas où un groupe de magiciens, hypnotiseurs et illusionnistes surdoués propose un show durant lequel ils vont réussir à vider le coffre d’une banque à Paris et distribuer simultanément le bulletin au public présent dans la salle. Comment l’argent peut-il se dématérialiser d’un point A à un point B instantanément ? D’où vient l’argent ? D’où vient la fraude ? Si la ficelle, classique, est indiquée dès l’ouverture, les outils sont quant à eux largement mis au goût du jour.

Distributeur : SND

Date de sortie : 31 Juillet 2013

 

À lire

En matière de littérature, la cybercriminalité inspire depuis longtemps la science-fiction, et au fur et à mesure que de réelles affaires se déclarent, le roman policier et le thriller s’en emparent également. Sans compter les récits réels, qui se vendent également très bien.

 

Hacker à bord !

Roman policier à destination de la jeunesse, ce livre, comme tous ceux de la série « Les enquêtes de Logicielle », met en scène une jeune inspectrice de Saint-Denis, informaticienne de talent. Dans ce roman, publié en 2011, l’intrigue tourne plus particulièrement autour de la prise de position dominante en Bourse, de piratage de systèmes informatiques (nombreux et diversifiés, mais jamais très explicites) mais également de savoir quel secteur de l’économie, de la politique ou des technologies de l’information et des communications a la véritable mainmise sur le pouvoir mondial. Destiné aux adolescents, ce livre n’entre pas dans les détails techniques et les ordinateurs, avec la puissance de l’Omnia 3 utilisé par la protagoniste, ne sont encore qu’un doux rêve. En revanche, le rythme et la complexité de l’intrigue en font un très bon livre pour tous les fans d’Agatha Christie, quel que soit leur âge.

Auteur : Christian Grenier

Éditeur : Rageot

Prix : 7,50 € (existe également en version numérique)


Kingpin : How one hacker took-over the billion-dollar cybercrime underground

Ce livre, publié en 2011, n’a malheureusement pas encore été traduit en français. Pourtant, même s’il est le récit d’une histoire vraie, il se lit comme un roman et ne se lâche plus. Ecrit par Kevin Poulsen, journaliste à Wired et ex-cybercriminel lui-même, ce livre raconte l’ascension et la chute de Max Butler, dit Max Vision, un hacker idéaliste et sujet à des sautes d’humeur, qui basculera peu à peu du simple bidouillage informatique, à des fins altruistes, à la cybercriminalité pure et dure en participant au plus grand vol de données bancaires de son temps. Il a depuis été condamné à 13 ans de prison et ne devrait sortir qu’en 2019. Son astuce ? Exploiter une faille dans les terminaux de paiement de certains restaurants américains, et revendre les données de la piste magnétique pour créer de fausses cartes. Son trait de génie ? Avoir réussi à unifier la communauté des carders sous un même forum et les faire travailler ensemble. À travers ce personnage central, Kevin Poulsen nous montre comment les hackers, criminels surtout par ennui et goût de l’exploit, ont été remplacés par des criminels aguerris qui utilisent l’informatique pour gagner plus facilement de l’argent ou pour blanchir les bénéfices de leurs trafics parallèles. Il démonte également les failles du système de paiement américain, tant du côté des banques et des émetteurs de cartes que du côté des commerçants, et rappelle que la carte à puce et le standard EMV ne sont pas la panacée. Certaines des failles exploitées par Max Butler et ses comparses sont toujours ouvertes… sûrement parce qu’elles reposent sur des négligences humaines.

Auteur : Kevin Poulsen

Éditeur : Broadway Books

Prix : 15 $ (existe également en version numérique)

 

Code source

Avec son roman Neuromancien, sorti en 1984, et sa nouvelle « Fragments de la rose hologramme » publiée en 1977, William Gibson est le père du courant cyberpunk en science-fiction qui a par la suite inspiré de nombreux hackers (white hats comme black hats). Avec Code source, il explore un univers très proche du nôtre où la technologie sert à la fois à l’art et à l’espionnage généralisé. Ici, il s’agit plus particulièrement de la surveillance de ses citoyens par l’Etat avec des moyens informatiques, une situation qui résonne de façon étrange alors que Prism, le système d’écoute de la NSA dans les plus grands géants du Web, a été découvert début juin. Autre innovation intéressante de ce roman, la « locative », ou comment la géolocalisation sert non seulement à trouver des objets, mais également à incrustrer des images et des scènes dans le monde réel pour les initiés, sans que les autres personnes ne s’en aperçoivent. Ici, William Gibson montre une bonne connaissance des techniques pouvant rendre la « locative » possible (c’est d’ailleurs le principe sur lequel repose Ingress, la chasse au trésor mondiale de Google), et spécule sur les différents usages qui peuvent en être faits, tant légaux que moralement douteux ou franchement illégaux. Le fin mot des trois histoires imbriquées dans ce livre a également un lien fort avec la thématique de ce dossier, mais il ne peut être dévoilé sans gâcher le plaisir de la lecture. La suite, Histoire Zéro, sera publiée par la même maison d’édition le 22 août prochain.

Auteur : William Gibson

Éditeur : Le Diable Vauvert

Prix : 23 € (existe également en version numérique)


Le Jeu : Niveau 1 – Oserez vous entrer?

Ex-policier, ex-responsable de la sécurité d’une société de l’IT, Anders de la Motte est l’une des stars montants du polar suédois. Et le moins qu’on puisse dire est qu’il connaît bien son sujet. Le Jeu est une illustration parfaite des mécanismes d’ingénierie sociale (utilisés couramment dans le phishing) où l’un des deux personnages principaux, par ennui et envie de gloire mêlés, est poussé à entrer dans un jeu mystérieux grâce à un téléphone portable. De mauvaises blagues en actes dangereux, il va se retrouver dans une situation inextricable face à l’autre protagoniste, une femme policier rigide dans le déni de son passé. Se situant dans la Suède actuelle, l’intrigue montre qu’il est bien difficile de s'en sortir une fois pris dans l’engrenage de ce duel meurtrier, d’autant plus que les techniques de géolocalisation et de cybersurveillance permettent au maître du jeu de retrouver à tout moment ses pions et de les manipuler à sa guise ! Un bon polar qui saura vous glacer le sang… au cœur de l'été.

Auteur : Anders de la Motte

Éditeur : Fleuve noir

Prix : 19,90 € (existe également en version numérique)


Reamde

Second auteur de science-fiction de cette sélection, Neal Stephenson signe ici un techno-thriller à mi-chemin entre le monde réel et les univers persistants de jeu. Reamde raconte comment un tel MMORPG [2] – à la World of Warcraft ou Eve Online – peut être détourné et ses utilisateurs pris en otage pour générer de l’argent virtuel, et en blanchir du bien réel au profit de mafieux et de terroristes. À l’histoire se greffent l’exploitation d’un ransomware (type de virus chiffrant les données de la victime et demandant de l’argent pour les déchiffrer) et son déploiement généralisé, par le mécanisme de farming mis en place dans le jeu et par l’usage des réseaux sociaux que font les joueurs. Pour contrer cette arme redoutable, et de plus en plus utilisée d’après les dernières statistiques de l’éditeur Kaspersky, les protagonistes, qu’ils fassent partie d’agences gouvernementales comme le MI6 britannique ou soient de simples individus, vont eux aussi utiliser toutes les ressources technologiques à leur disposition. Souvent violent, avec de nombreux clins d’œil aux papes du thriller politique que sont Tom Clancy et John le Carré, ce livre se lit d’une traite, bien qu’il ne soit pas encore traduit en français.

Auteur : Neal Stephenson

Éditeur : William Morrow

Prix : 14,09 $ (existe également en version numérique)


Pour aller plus loin

La fraude et la cybercriminalité sont des éléments récurrents de notre vie quotidienne, et donc de notre culture. Au-delà du cinéma et des livres, elles sont fréquemment au sein d’intrigues dans les séries policières américaines. À titre d’exemple, Numb3rs et NCIS ont chacune montré un schéma de blanchiment de fonds électroniques en passant uniquement par Internet, et la façon dont les policiers ont réussi, ou non, à retracer les déplacements de fonds. De la même façon, bien avant Renaud Lifchitz (voir Revue Banque n° 750), Les Experts: Manhattan a consacré un épisode à la façon dont deux voleuses dérobaient les codes des cartes sans contact utilisées dans un grand magasin new-yorkais, à l’aide de lecteurs sans fil. Dans tous les cas, l’intrigue de ces séries est souvent irréaliste, ne serait-ce que parce que les experts policiers en question ont des moyens et des compétences d’action dépassant largement ceux qui correspondent à leurs fonctions réelles, mais aussi parce que, pour des raisons tenant lieu au rythme des séries, les résultats d’analyse ont toujours l’air d’arriver de façon spontanée. Pour autant, certains détails sonnent parfois très juste. Et l’on se prend à rêver d’une série policière réaliste sur le travail de la police informatique, tel que la pratique le Pharos [3] en France par exemple, ou Interpol.

Côté jeux vidéo en revanche, la thématique est encore très rare. Seul Ubisoft l’abordera de façon frontale avec Watch Dogs, son prochain jeu attendu pour novembre sur les consoles de salon. Dans ce titre, le joueur incarnera un hacker qui va utiliser ses compétences informatiques pour prendre le contrôle des infrastructures privées et publiques de la ville (en l’occurrence Chicago) et éliminer ses ennemis. Au vu des premiers trailers, il est impossible de déterminer si Aidan Pierce, le personnage contrôlé par le joueur, sera un cybercriminel ou un défenseur de la liberté luttant contre une hégémonie informatique. L’action se passe dans un univers alternatif où un seul super-ordinateur contrôle toute la ville, mais les différentes méthodes d’infiltration utilisées par le personnage devraient être assez réalistes (tout en gardant un rythme suffisant pour ne pas ennuyer le joueur), Ubisoft s’étant associé avec Kasperky pour bénéficier son savoir-faire en matière de sécurité informatique.

[1] Services secrets britanniques.

[2] Massively Multiplayer Online Role Playing Games.

[3] https://www.internet-signalement.gouv.fr/.

 

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