Asie

La Chine à l’avant-garde des MNBC de détail

Créé le

16.02.2021

La Chine est en train d’achever son deuxième test à grande échelle d’une monnaie digitale de banque centrale à destination du public. Ses motivations sont nombreuses et contingentes à l’économie chinoise, marquée notamment par le contrôle des flux de capitaux et l’influence de l’État sur le secteur privé. Son projet s’inscrit en particulier dans une double volonté de contrôle des géants de l’Internet en interne et de promotion du yuan sur la scène internationale en externe.

Alors que la quasi-unanimité des banques centrales à travers le monde examine la viabilité de l’émission de leur propre monnaie numérique, la Chine avance à grands pas vers une mise en œuvre concrète. Achevant son deuxième pilote à grande échelle dans des villes chinoises, elle sera vraisemblablement l’une des toutes premières économies mondiales (avec la Suède) à émettre et distribuer une monnaie banque centrale digitale de détail.

Le test du e-yuan s’effectue dans le cadre du Digital Currency/Electronic Payment (DCEP). Son lancement intervient dans un contexte particulier. Les Chinois sont habitués à utiliser leur smartphone pour réaliser des transactions de paiement, gérer leur épargne, acheter en ligne, ou bien réceptionner des colis. En Chine, dans les grandes villes, selon un rapport de Penguin Intelligence (2017), plus de 90 % des consommateurs déclarent comme moyen de paiement privilégié les applications proposées par Wechat ou Alipay, détenues respectivement par les entreprises Tencent et Alibaba. Ces deux entreprises font partie des BigTechs, ces géants de la technologie contrôlant à la fois des plateformes de commerce en ligne et des services de paiement. Par ailleurs, elles proposent des services financiers de plus en plus diversifiés aux consommateurs, comme des produits d’assurance ou des produits d’épargne dans des fonds monétaires (par exemple, Yu’e Bao proposé par Ant Group), en partenariat ou non avec des banques. Les BigTechs possèdent notamment des données très fines sur les comportements de leurs clients sur Internet (empreinte digitale) ou sur leurs données de paiement, leur permettant d’élaborer des outils de gestion du risque de crédit à l’aide de technologies innovantes comme l’intelligence artificielle.

Qu’est-ce que le e-yuan ?

Les détails techniques sont encore flous et la Chine communique peu sur son futur yuan numérique. Nous disposons toutefois de certains éléments donnés à l’occasion des discours des autorités monétaires ou bien encore de la mise en ligne fortuite d’informations sensibles. À l’image des systèmes de paiement sur mobile, les consommateurs doivent installer sur leur smartphone, un portefeuille (wallet) que leur fournit leur banque. Les utilisateurs créditent ensuite leur compte et s'identifient via différentes technologies telles que les QR codes ou la reconnaissance faciale. Le wallet dispose entre autres d’un identifiant, un solde courant, une limite de paiement unique et cumulée quotidienne et annuelle. Le wallet offre plusieurs services tels que le paiement, le rachat, le transfert et le remboursement de lignes liées aux cartes de crédit. Le protocole de communication ne repose pas sur la technologie des registres distribués, mais intègre des possibilités de services programmables (en lien avec les automates exécuteurs de clauses ou smart contrats). Le service de transfert d’argent entre particuliers peut être utilisé en mode offline, contrairement aux autres services de paiement sur mobile qui fonctionnent uniquement sur Internet.

Une infrastructure à deux niveaux

Les autorités chinoises ont choisi une infrastructure à deux niveaux : la banque centrale émet le e-yuan et gère les infrastructures de paiement, et les banques distribuent le e-yuan via des comptes dédiés en fournissant directement les portefeuilles. Ces dernières ne peuvent pas créer de monnaie numérique et doivent disposer d’une contrepartie sur les livres de la banque centrale. Ce fonctionnement leur donne ainsi une connaissance parfaite de l’ensemble des flux de paiement.

La banque centrale s’appuie donc sur les banques pour distribuer le e-yuan, mais utilise également plusieurs stratégies pour favoriser son adoption, par le jeu des effets de réseau. Ainsi, le e-yuan est d’ores et déjà proposé à des consommateurs sur des plateformes de commerce en ligne (JD.com), par des services de transport (Didi Chuxing), des services de livraison de nourriture (Meituan Dianping), ou des plateformes de streaming (Bilibili). La banque centrale créerait ainsi pour les consommateurs le réflexe de payer en e-yuan en le promouvant dans les commerces et les services que les consommateurs utilisent le plus. En outre, les autorités chinoises pourraient choisir de rendre l’acceptation et l’usage du e-yuan gratuit pour les commerçants et les consommateurs, contrairement aux applications de paiement WeChat Pay et Alipay souvent gratuites pour les consommateurs mais payantes pour les commerçants. Si une masse critique de consommateurs et de marchands adopte le e-yuan pour des services bien ciblés, l’ensemble de l’économie chinoise pourrait rapidement passer à l’usage de cette nouvelle monnaie numérique par le jeu des effets de réseau, en bénéficiant de la taille de son marché intérieur.

Un contrôle du marché domestique

La volonté d’avancer rapidement est dictée par plusieurs motifs. Le premier est lié au contrôle des flux financiers ainsi qu’à la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme. Dès 2013, la Chine s’est opposée au développement des cryptoactifs en interdisant aux banques les transactions en Bitcoin, suspecté d’être le support de transactions illicites. Cette stratégie implique nécessairement le développement d’un substitut pour les banques qui souhaitent offrir à leurs clients des innovations financières comparables à celles développées par les grandes plateformes numériques.

Le deuxième est lié au contrôle des acteurs des paiements. Les plateformes de paiement dominantes sur le marché chinois sont des acteurs non bancaires, donc non assujettis à la réglementation bancaire. Pour connaître et contrôler les flux de paiement, il est nécessaire, pour les autorités, de collaborer avec ces plateformes. Le e-yuan permet de s’affranchir de cette collaboration. Il offre également une opportunité unique pour introduire de la concurrence sur le marché, en donnant la possibilité aux banques mais également à de nouveaux acteurs non bancaires de distribuer les portefeuilles électroniques. Les autorités chinoises surveillent étroitement le pouvoir de marché des BigTechs et souhaitent proposer aux consommateurs des alternatives. Elles ont notamment entrepris en décembre 2020 d’enquêter sur des accords d’exclusivité empêchant les commerçants de vendre sur des plateformes concurrentes d’Alibaba et ont interdit l’introduction en Bourse d’Ant Group.

Le troisième est monétaire. En disposant d’un canal direct avec le consommateur, la banque centrale peut transférer sans intermédiaire des aides aux entreprises et aux particuliers (qualifiées de monnaie hélicoptère). Elle peut également pratiquer une politique monétaire non conventionnelle, en fixant des taux d’intérêt négatifs afin d’inciter les particuliers à faire circuler leurs dépôts.

Une volonté de politique internationale

Le quatrième motif, enfin, est politique. Le yuan numérique s’inscrit dans une volonté politique de faire du yuan une monnaie internationale au même titre que le dollar et l’euro. À ce jour, selon les statistiques issues du Forex, le Yuan est la huitième devise la plus négociée sur les marchés internationaux, très loin derrière le dollar américain et l’euro, les deux devises les plus échangées. À court terme, il est très peu probable que le e-yuan modifie les grands équilibres. Son acceptation dépend de nombreux facteurs externes au système financier chinois et de la mise en place d’infrastructures de paiement internationales qui permettent l’acceptation mondiale de la monnaie numérique. Il faut noter, à ce sujet, le récent partenariat noué avec le réseau SWIFT dans le cadre d’une société commune appelée Finance Gateway Information Services. Mais le projet de monnaie numérique s’inscrit surtout dans une stratégie de long terme, poussée depuis plusieurs années par les autorités chinoises, de promotion du yuan à l'extérieur de la Chine. Le e-yuan pourrait y participer de diverses manières : par exemple en obligeant les touristes internationaux à l'utiliser en Chine, en obligeant les touristes et les étudiants chinois à l'utiliser, lorsqu’ils sont à l’étranger, dans leurs transactions avec des commerces chinois sur Internet, à encourager les non-résidents mariés avec des résidents chinois à détenir et transférer du yuan aux familles en Chine, à encourager les entreprises étrangères à payer en yuan les entreprises chinoises (en particulier, les entreprises des pays en développement qui ont des difficultés pour se faire approvisionner en devise chinoise par leurs banques). Enfin, la création du e-yuan est une opportunité pour la Chine de prendre de l’avance dans le déploiement de nouvelles technologies financières. La Chine est d’ailleurs l’un des pays qui a le plus investi dans les brevets sur la blockchain : Alibaba aurait déposé dix fois plus de brevets qu’IBM en 2020 sur cette technologie.

Mais les défis sont encore nombreux. Le yuan numérique pose en particuliers de nombreuses questions pour les Européens accoutumés désormais à la protection de leurs données. La problématique de la non-transparence de la gestion des données financières inquiète. À l'image des données dans les réseaux sociaux de type TikTok, comment seront gérées les données financières des utilisateurs, y compris quand ceux-ci sont des Européens ayant des relations avec la Chine (familiales, professionnelles, etc.) ? Le e-yuan pourrait-il être un instrument d’observation pour les autorités chinoises des transactions commerciales entre les entreprises chinoises et étrangères ? La Chine disposerait ainsi de nombreuses informations confidentielles sur les flux financiers de résidents étrangers. La Chine n’est pas le seul pays à considérer les données de paiement comme stratégiques. Les pays tentent de répondre à la même problématique par des chemins différents. L’Europe rêve de se doter de systèmes de paiement électroniques paneuropéens, comme en témoigne son objectif dans le Digital Finance Package, et lancera peut-être un jour son euro digital. Le projet européen apportera très vraisemblablement des solutions différentes à la question de la protection de la vie privée des consommateurs.

Achevé de rédiger le 15 février 2021.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº854