Innovation

« Aujourd’hui, les usages courent après les technologies. »

Créé le

04.10.2018

-

Mis à jour le

17.10.2018

Créée en 2015, l’association France FinTech fédère les entreprises aux modèles innovants et disruptifs de l’industrie des services financiers. Elle s’est donné pour mission de promouvoir l’excellence du secteur en France et à l’étranger et de représenter les FinTechs françaises auprès des pouvoirs publics, du régulateur et de l’écosystème en général. Alain Clot, président de France FinTech, dresse pour Revue Banque un panorama de cet écosystème en perpétuelle évolution. 

Par quoi les FinTechs se définissent-elles ?

Jusqu’à récemment, le caractère innovant des FinTechs concernait surtout les nouveaux usages. On peut citer, à titre d’exemple dans le secteur des paiements, la création de cagnottes ou de modules paiement entre étudiants ou, s’agissant des prêts, le financement participatif. Si le service est innovant, la technologie sous-jacente n’est pas particulièrement novatrice.

Aujourd’hui, ce sont souvent « les usages qui courent après la technologie ». L’innovation dans les FinTechs est désormais portée par trois moteurs technologiques puissants : l’intelligence artificielle, la blockchain, l’internet des objets – ce dernier outil impactant pour le moment plus l’assurance que les services bancaires. Le potentiel de l’intelligence artificielle est immense et trouve ses premières applications dans la relation client, le conseil et l’analyse du risque, la blockchain s’appliquant dans cette phase aux transactions de paiement, au métier des titres, au financement des entreprises. Ces technologies donnent lieu à une intense réflexion sur les cas d’usages possibles.

À cela s’ajoute la libération de la donnée, qui est le carburant de l’industrie numérique. Les données sont de plus en plus abondantes et bon marché, ce qui suscite bien sûr un impératif de sécurisation et de protection de la vie privée.

Les FinTechs se caractérisent enfin par leur internationalisation croissante. Jusqu’ici, les services financiers sont restés très liés aux habitudes locales du consommateur et à la réglementation nationale, notamment fiscale. En dehors de certains métiers spécifiques comme la gestion d’actifs institutionnelle ou les activités de marché, il n’existe que très peu « d’usines » internationales en finance, alimentant avec un même process plusieurs pays. Cela a d’ailleurs protégé les acteurs locaux dans chaque marché national. Le numérique, comme il l’a fait dans le domaine de la culture, des transports ou des réseaux sociaux, tend à installer des usages génériques plus globaux : les parcours et usages des paiements et transferts, ou le financement participatif sont de plus en plus comparables à Clermont-Ferrand, Nairobi ou Singapour…

L’internationalisation des FinTechs est accélérée par le « passeport réglementaire européen » qui permet à toute start-up qui a obtenu un agrément dans un pays de l’Union, dimplanter directement ses activités dans les autres pays. C’est un outil formidable. Cela explique pourquoi les FinTechs se positionnent le plus souvent d’entrée de jeu sur plusieurs pays. Et le Brexit accroît fortement notre attractivité de place, car l’accès au passeport conditionne largement le choix de l’implantation des start-up.

FinTechs françaises ont développé des activités à l’international, et 39 % dans l’Union Européenne. Et elles sont 70 % à viser une implantation étrangère d’ici 2019 [1] .

Quels sont les modèles de ces entreprises ?

Les FinTechs les plus anciennes se sont lancées sur un modèle plutôt « vertical », centré sur un service spécifique comme le conseil en investissement, le financement participatif, le paiement ou l’optimisation des couvertures d’assurance. Elles cherchent aujourd’hui à atteindre une taille critique. Dans plusieurs compartiments, la consolidation s’accélère comme dans le secteur du financement participatif.

Un nombre croissant de FinTechs propose des modèles plus « horizontaux », avec une offre de services élargie, un parcours alternatif plus global, par opposition à un service dédié. C’est notamment le cas des néobanques, des agrégateurs et des néo-assureurs. Certaines FinTechs se positionnent d’emblée sur ce modèle horizontal, mais beaucoup abordent cette phase après avoir développé avec succès un service spécifique (paiement par exemple), souhaitant élargir leur offre en devenant de véritables plateformes.

Enfin, de plus en plus se développent des modèles hybrides, c’est-à-dire des services financiers adossés à des acteurs d’autres secteurs, comme les télécommunications, la grande distribution, les groupes de technologies, ou maintenant les GAFA-BATX. Ces acteurs initialement non financiers font ce mouvement pour des raisons aussi bien défensives (éviter de perdre leurs clients) qu’offensives. En effet, la finance est un vecteur privilégié pour capturer de la donnée : quand un client contracte un prêt immobilier ou réalise un placement, la quantité de données fournie est bien supérieure à celle issue d’un simple acte d’achat.

Les nouveaux entrants s’attaquent au sujet stratégique central des modèles financiers modernes : comment fournir une offre de service performante, avec un coût d’acquisition du client modéré. Cette problématique est de plus en plus centrale dans le contexte d’une surenchère entre banques classiques et nouveaux entrants (FinTechs, Telcos, grande distribution, etc.).

Comment les FinTechs se sont-elles développées en France ?

Contrairement à ce que l’on croit souvent, le marché français a été plutôt pionnier en matière de finance alternative. Le Minitel, qui fait sourire aujourd’hui, était bien plus qu’un outil : c’était un modèle qui a permis de développer très rapidement l’accès aux services à distance. Puis les banques en ligne sont apparues dans les années 1990, souvent créées par les grandes banques françaises : Cortal, Boursorama, etc. Les premiers sites ont généralement commencé par une activité de courtier, avant de proposer du contenu et des services.

La finance alternative française (que l’on n’appelait pas encore FinTech) a ensuite pris un certain retard (notamment par rapport à Londres), pour des raisons qui tiennent moins à sa qualité qu’à la performance du modèle de banque universelle français, jusqu’ici solide et résilient, mais aussi parce que faisaient défaut en France des ressources essentielles existant dans les pays anglo-saxons.

Il manquait en premier lieu un régulateur favorable à l’innovation ; le régulateur français s’appuie sur une tradition très légaliste de sa mission (légitime bien sûr) de protection du consommateur, alors que son homologue anglo-saxon considère que cette protection passe aussi par le renforcement de la concurrence et l’innovation financière. De fait, le régulateur anglais s’est donné une mission de soutien de la place, notamment en mettant en œuvre un dispositif de « bac à sable » (sandbox), pour tester des innovations sans que leurs promoteurs ne soient contraints demblée par une réglementation lourde et rigide.

Les régulateurs et législateurs de la place financière de Londres ont toujours été préoccupés de son attractivité et cela est, entre autres facteurs, à l’origine de sa position de leader international.

Ensuite, les start-up françaises manquaient de ressources financières, du fait en particulier de la quasi-absence de capital-risque.

Enfin, alors que le consommateur français restait fidèle à son établissement qui lui fournissait un service global, le client anglais avait déjà de multiples fournisseurs : un banquier du quotidien (clearer), un courtier en valeurs mobilières, un fournisseur de crédit immobilier, un autre pour les assurances IARD, un troisième en assurance vie, très loin du « one-stop-shopping » du marché français. Le client français était très peu multi-bancarisé par rapport à son homologue britannique.

Tout cela a commencé à changer à partir du début des années 2000.

Quel état des lieux faire aujourd’hui de l’écosystème français des FinTechs ?

Globalement, l’écosystème s’est largement renforcé.

Tout d’abord le consommateur a évolué : il reste encore relativement fidèle à sa banque, mais il tend à banaliser le service financier. Il se fait plus opportuniste. Il y a chez lui la volonté de comparer, ainsi qu’une exigence de transparence et de rapidité. La multi-bancarisation se généralise, il partage la relation avec plusieurs fournisseurs. C’est un terrain propice au développement des FinTechs.

Deuxièmement, les ressources financières ont suivi. En capital-risque, la France est passée de la queue du peloton au trio de tête, aussi bien en matière de levée de fonds et qu’en termes d’investissement. Toutefois, il faut noter une faiblesse persistance des financements en fonds d’amorçage, contrairement aux fonds d’accélération et de développement.

Les régulateurs de leur côté ont fait un gros chemin. L’ACPR et l’AMF ont créé des équipes dédiées aux FinTechs et travaillent pratiquement en joint-venture. Même si cela ne se passe pas comme au Royaume-Uni, au Luxembourg ou en Suisse où les FinTechs bénéficient d’une réglementation spéciale de type « bac à sable », ce nouveau modèle français introduit des innovations essentielles en matière d’interaction avec les entrepreneurs, parmi lesquelles des discussions ex-ante sur les modèles entre entrepreneurs et régulateurs, ce qui évite de développer des modèles pendant des années pour aboutir sur un refus d’agrément. Il s’appuie aussi sur la règle de proportionnalité : les exigences réglementaires sont adaptées en fonction des montants concernés. D’une manière générale, il règne un climat, d’écoute, de dialogue et de bonne volonté chez tous les acteurs publics et politiques : régulateurs, cabinets ministériels, parlementaires.

Enfin la France a des atouts spécifiques fondamentaux à faire valoir. Elle maîtrise l’une des principales ressources de la FinTech : la compétence, tant en finance qu’en sciences de la donnée. L’excellence des formations financières et scientifiques françaises est reconnue à l’échelle mondiale. Les universités et grandes écoles françaises forment des ingénieurs, Data Scientists, développeurs et des spécialistes de l’intelligence artificielle qui travaillent dans le monde entier.

Avec le climat économique et politique actuel, plus porteur, la France détient un potentiel qui doit lui permettre de combler son retard par rapport aux pays anglo-saxons. Sous l’effet du Brexit, les investisseurs étrangers s’intéressent davantage au marché français. Les investissements étrangers en France se sont accrus de 16 % en 2017, et les investissements exclusivement européens sur le territoire, de 31 % [2] FinTech est le premier secteur en termes de levées de fonds en France en 2017 avec 11 % [3] du total et nous faisons la course en tête en termes de nombres d’emplois relocalisés post annonce du Brexit.

Que représente le secteur des FinTechs en France ?

FinTechsEn 2018, nous avons identifié en France (suivant notre définition) 350  [4] , dont 234 [5] exercent une activité financière régulée sous différents statuts (établissement de paiement, de monnaie électronique, de crédit…) réparties en 5 catégories : RegTech – Opérations et Infrastructures /AssurTech – Services de paiement – Banque et gestion budgétaire (PFM) – Services de financement, d’investissement et d’épargne.

Lendix, Lydia, Ledger, Younited Credit ou Alan, sont d’ores et déjà considérés comme des champions. Utocat, LemonWay, Famoco, Linxo, Sesamm, pour n’en citer que quelques-unes, connaissent des croissances soutenues.

Les FinTechs françaises ne sont-elles pas vouées à se faire racheter par de grands groupes ?

Nous sortons d’une première époque des FinTechs, qui a en effet été marquée par une phase de rachat par des banques ou des assurances. Ce n’est pas étonnant : on a assisté à un phénomène d’acquisition de culture et de découverte de ces dernières, suivi d’une phase d’équipement pour acquérir de nouvelles applications. En outre, les ressources financières tardaient à venir pour soutenir le développement des start-up. Et quand bien même ces start-up sont vendues, leurs fondateurs restent généralement présents, comme c’est le cas pour Leetchi ou Nickel, qui sont deux exemples de ventes réussies à tout point de vue. Les nouveaux actionnaires veulent le plus souvent préserver le management, le modèle et la marque.

La majorité de nos FinTechs ne sont toutefois pas rachetées. J’en connais un certain nombre qui ont reçu des offres très alléchantes et qui les ont refusées…

Ces entreprises sont financées par des Business Angels, des fonds d’investissement, et souvent aussi, des banques et groupes d’assurance. Elles présentent des business plan raisonnables et promettent d’être rentables à des échéances acceptables. Un grand nombre de nos membres ont déjà atteint le point mort. Elles sont viables. Il y a donc de la place à la fois pour de l’hybridation, des rapprochements, de l’indépendance et de la saine concurrence.

C’est bon pour la Place, les consommateurs et l’innovation !

 

 

1 .       Source : France FinTech 2018.
 

2 .       Source : Business France 2018.                       
 

3 .       Source : Journal du Net et Les Échos.
 

4 .       Source : France FinTech 2018.
 

5 .       Source : Pôle Fintech AMF ACPR.

 

 

À retrouver dans la revue
Banque et Stratégie Nº373
Notes :
.       Source : Pôle Fintech AMF ACPR.