INTERVIEW DE LUC MATHIEU
La crise financière est-elle responsable de la baisse des effectifs de 2009 ?
À mon sens, la crise a accentué des choses qui étaient déjà en marche, et en premier lieu une baisse globale des effectifs. Dans la branche AFB, nous avons perdu 5 000 emplois en 2009. Les embauches n’ont pas compensé les nombreux départs et notamment les départs à la retraite de techniciens. Mais la crise s’est fait sentir spécifiquement dans la banque de financement et d’investissement, ou dans de petites banques étrangères d’Ile-de-France qui ont mis en place des plans de sauvegarde de l’emploi (PSE), ainsi que dans de grands établissements au travers de plans d’économies. Il est difficile de distinguer dans la baisse globale ce qui relève de l’une ou de l’autre des raisons. Il reste que la baisse du niveau global de l’emploi est inquiétante, 2009 est la plus mauvaise année depuis 1993. Et surtout, il y a de fortes chances pour que la situation se pérennise.
Quels sont les profils des personnes engagées actuellement dans la banque ?
Le secteur embauche à plus de 80 % des bac + 2 et plus, ce qui est un haut niveau de qualification par rapport aux postes réellement occupés. Comment motiver un jeune diplômé Bac + 4 en lui proposant un poste de chargé d’accueil si on ne répond pas très rapidement à ses souhaits d’évolution ? La conséquence de cette politique de surqualification à l’embauche est un fort turn-over.
Auparavant, les établissements faisaient le pari d’embaucher des profils moins qualifiés et de les faire progresser grâce à la formation professionnelle. Ce moteur de l’ascenseur social a fait la fierté de la profession pendant des années. Cela permettait d’élargir le panel des filières et de fidéliser les personnels.
Il existe bien des dispositifs destinés à préprofessionnaliser des jeunes de niveau bac et inférieur puis à les intégrer dans la profession via des contrats de professionnalisation. Nous avons signé des accords qui le prévoient et l’AFB a signé tout récemment une convention avec Pôle Emploi se fixant un objectif de 2900 recrutement dans ce cadre. Mais dans les premières remontées du terrain que nous avons, on constate une vraie réticence des directions de banques pour rendre le dispositif effectif.
Pour les rémunérations, l’année 2009 a-t-elle été une année de consensus ?
Partout, on a constaté que les négociations avaient été difficiles. La crise entraîne une volonté de réduire les coûts, alors même que les niveaux de profits sont redevenus importants. Concernant les bonus, les règles du jeu ont été modifiées sur certains points, mais les principes restent les mêmes. Ce système reste fortement asymétrique : quand la banque de financement perd, l’établissement éponge les résultats négatifs ; quand elle gagne, elle se sert à la source ! Et cela se fait globalement au détriment du plus grand nombre : quand BNP Paribas a provisionné 1 milliard d’euros pour payer les bonus en juillet 2009 elle annonçait en parallèle vouloir consacrer 100 millions d’euros pour les augmentations générales de l’ensemble des salariés.
Quelles sont les conséquences de cet environnement de crise sur les conditions de travail ?
La crise n’a pas amélioré les choses : les relations avec la clientèle se sont dégradées, la pression sur les résultats augmente.
Ce problème des conditions de travail est l’un des tout premiers que citent les salariés lorsqu’on va les voir. Cette question ne peut être traitée uniquement par la gestion individuelle du stress. Il faut remettre à plat l’organisation du travail de manière à ne pas seulement traiter les conséquences, mais surtout agir sur les causes. Ce chantier reste en friche du fait de la grande réticence des entreprises à aller sur ce terrain.
INTERVIEW DE RÉGIS DOS SANTOS
Les chiffres de l’emploi sont en baisse en 2009, confirmant les données de 2008. Que vous inspire cette tendance ?
Contrairement à la communication qui est faite, il y a bien des embauches, mais pas à la hauteur des besoins de remplacement. De plus, on renforce les effectifs des métiers de contrôle, en back et middle-office, tandis qu’on laisse moins de personnel en front-office, c’est-à-dire face au client. Les sièges sociaux font l’objet de moins d’embauche et on espère augmenter la productivité. Seuls des domaines très pointus sont encore porteurs, mais pour des profils techniques. Là, on recrute des cadres. Dans le réseau en revanche, on peut être manager et ne pas être cadre. Ce n’est pas une position facile à tenir !
Que retenez-vous de l’année 2009 en général ?
D’autres tendances lourdes m’inquiètent : les augmentations se feront rares cette année, on parle de 0,7 % chez Natixis ou au Crédit Agricole, par exemple. Et ce ne sera pas une bonne année pour l’intéressement ou la participation non plus. Mais les employés restent parce qu’ils ont peur de quitter une entreprise importante. Le turn-over n’est pas à zéro bien sûr, mais la mobilité se fait entre établissements bancaires. Comme certaines banques gèrent leur personnel à très court terme, elles sont obligées d’aller chercher certains profils chez leurs concurrents, parce qu’elles ont sous-estimé le pilotage de leur pyramide des âges.
Cette absence de gestion du potentiel humain est tout de même pénalisante, car les établissements pourraient davantage fidéliser leurs équipes en leur offrant des moyens de progresser en terme de responsabilités et de carrières, en interne. Ils laissent souvent partir des compétences sans rien leur proposer.
Et la crise financière dans tout cela ?
La crise a surtout entraîné une dégradation des conditions de travail. Les objectifs sont les mêmes alors que le personnel est moins nombreux. La pression augmente. Certains salariés sont très inquiets et ne parviennent plus à voir les enjeux de leur travail. Le discours relayé par les médias est désastreux, présentant les banquiers comme des spéculateurs et les seuls responsables des difficultés économiques. Cette confusion dans l’esprit du public rend les relations au guichet très tendues et nombreuses sont les insultes, les menaces et les montées de tensions aux accueils des banques. Un peu de retenue et de pédagogie dans les discours permettrait de nuancer, et de ramener les choses à leur juste proportion : les salariés des banques, surtout dans le réseau, souffrent eux aussi des mauvaises conditions économiques.