Le point de vue de la banque

« Sortir du dogme de l’empilement des reportings »

Créé le

18.10.2016

-

Mis à jour le

27.10.2016

Aux exigences – considérablement accrues depuis la crise – en matière de reporting prudentiel, s’ajoutent des remontées d’information ad hoc, mais qui ont tendance à devenir récurrentes. Comment s’adaptent les établissements ? Témoignage.

Dans quelle mesure la charge du reporting prudentiel a-t-elle augmenté depuis la crise ?

Auparavant, nous réalisions une trentaine de reportings par an. Aujourd’hui, nous en sommes à 200 ! Le périmètre a évolué. Les reportings explicitement inscrits dans la loi, comme les COREP [1] , ont été enrichis. Mais un grand nombre d’autres reportings sont venus s’y ajouter, du fait du mode de supervision plus intrusif demandé par la BCE aux Joint Supervisory Teams (JST). Le nouveau superviseur veut entrer dans le détail au travers de reportings, certains ad hoc mais pouvant être demandés de façon récurrente. À quoi s’ajoutent les exigences d’autres autorités, comme celles du FSB.

L’EBA a-t-elle également des exigences en la matière ?

Il ne s’agit pas de reportings au sens strict, mais nous devons répondre à de plus en plus d’études d’impact quantitatives (QIS), demandées à chaque changement de norme, ou d’études sur les différences de modalités d’application de normes sujettes à interprétations différentes. Certaines de ces QIS ont d’ailleurs tendance à devenir récurrentes et la frontière est donc difficile à tracer entre elles et le reporting traditionnel. C’est le cas des QIS relatives aux derniers développements autour du TLAC ou du ratio de levier. Nous aimerions savoir si elles vont être maintenues et intégrées dans les reportings récurrents COREP ou FINREP [2] afin, le cas échéant, de les industrialiser. Tant que nous n’avons pas cette confirmation, il est difficile d’engager de lourds travaux IT et le process de production ne peut pas être optimisé.

Cherchez-vous des synergies dans l’ensemble de ces reportings ?

C’est effectivement l’enjeu. En particulier, il est important de s’interroger sur l’usage interne qui pourrait être fait de ces reportings ou des données collectées dans le cadre de leur élaboration. En effet, si un risque est couvert par deux reportings différents, l’un exigé par un superviseur et l’autre propre à l’établissement, on peut faire jouer les synergies, capitaliser sur le premier et abandonner le second. C’est un enjeu pour la maîtrise des coûts recherchée par tous les établissements dans le contexte actuel de concurrence et de taux bas que connaissent les banques.

Il existe une deuxième raison à ce travail d’optimisation : produire un reporting qui n’a aucune utilisation opérationnelle, c’est s’exposer au risque de non-qualité. Les équipes spécialisées dans la production des reportings les examinent avec un œil critique bien entendu, mais cela ne vaut pas le regard des métiers opérationnels. Faire en sorte que ces derniers utilisent les reportings réglementaires pour leur propre gestion des risques est un challenge mais aussi un critère de qualité.

Dans quelle mesure la technologie peut-elle alléger cette charge ?

Le Big Data est souvent résumé par les 5 « V » [3] . Le « V » de volume est une réalité de longue date pour les banques comme la nôtre qui consolide chaque mois plus de 1 000 milliards d’euros d’expositions crédit, descendant jusqu’à des niveaux très granulaires comme le contrat de prêt. En revanche, les techniques de Big Data peuvent nous aider sur le « V » de vitesse, en matière de traitement de la donnée. Mais aujourd’hui, la vraie problématique porte davantage sur l’accès à ces données et leur consolidation avec une exigence de cadrage comptable. Nous sommes approchés par des FinTechs qui proposent des solutions pour élaborer les reportings mais ne s’attaquent pas à la partie la plus compliquée : l’accès à des données de qualité, homogènes et exhaustives.

L’enjeu serait-il donc plus humain que technologique ?

Il faut à la fois des expertises métiers et des infrastructures IT. Pour construire les reportings que l’on nous demande, il nous faut trouver des données qui n’existent pas toujours dans les SI centraux et qu’il faut aller chercher dans les applications de gestion, voire dans les dossiers physiques. Et ce dans un délai court et pour des informations assez sensibles puisqu’on les transmet au superviseur. Ce travail, exigeant en termes de délai et de qualité, nécessite des compétences différentes au niveau RH : les collaborateurs capables de porter un regard critique sur l’efficience opérationnelle d’un process de production ne sont pas les mêmes que ceux qui maîtrisent le lien entre la nature d’une activité et la correcte alimentation de tableaux de reporting case par case ! Il n’est pas facile de trouver ce type de profils complets pour l’ensemble des reportings à produire. D’où l’importance que je soulignais précédemment d’une utilisation interne de ces reportings, afin d’identifier les éventuels problèmes.

Le reporting financier est-il concerné par cette inflation ?

Le sujet est le même, mais des reportings financiers existent depuis beaucoup plus longtemps que les reportings prudentiels. Les reportings financiers, qui dépendent historiquement de la comptabilité, se distinguent des reportings prudentiels car ils raisonnent en agrégats, là où Bâle II – et c’est selon moi, la principale innovation, méconnue, apportée par cette réforme – s’est intéressé aux données granulaires et les a fait remonter dans les SI des risques. D’où des problèmes de réconciliation qui peuvent exister entre les reportings financiers et prudentiels. Faire converger comptabilité et risques nécessite des travaux très lourds sur les systèmes. L’objectif serait d’aboutir à une comptabilité native à l’opération.

Comment accueillez-vous le projet AnaCredit de la BCE visant à créer une base de données très exhaustive sur les crédits ?

Nous n’étions pas favorables à cette transmission des données ligne à ligne au superviseur. Ce sont des projets très lourds et coûteux dont nous ne voyions pas très bien l’utilisation par le superviseur. Comme cela nous est tout de même imposé, pourquoi ne pas aller au bout de la logique, à savoir supprimer tout ou partie des reportings existants puisqu’ils pourront être directement construits par le superviseur à partir de ces données ? Cela ne semble toutefois pas la direction prise. Je redoute même que cette transmission d’informations soit l’occasion d’un grand nombre de nouvelles questions sur ces données, car le superviseur ne connaîtra pas le contexte de l’activité sous-jacente.

Au final, qu’attendez-vous des superviseurs en matière de reporting réglementaire ?

Il faut pouvoir faire disparaître un reporting si l’on peut obtenir l’information autrement : le travail de supervision n’en devient pas nécessairement moins intrusif. Il faut sortir de ce dogme que seul l’empilement des reportings apporte de la valeur ajoutée. La question de l’utilisation de la donnée doit également être posée : à trop vouloir entrer dans le détail du management de la banque via des reportings très détaillés, les superviseurs ne risquent-ils pas de perdre la vue d’ensemble ?

 

1 Common Solvency Ratio Reporting.
2 Financial Reporting. 3 Volume, vitesse, variété, valeur et véracité.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº801
Notes :
1 Common Solvency Ratio Reporting.
2 Financial Reporting.
3 Volume, vitesse, variété, valeur et véracité.