Rencontre avec Jérôme Traisnel, fondateur de Slimpay

« Le SEPA est le GSM des années 2000 »

Alors que sa société, qui commercialise une solution pour les services de prélèvement par abonnement, étend son offre dans la zone euro, Jérôme Traisnel fait le point sur le Brexit, les nouvelles réglementations bancaires, et sur les changements qu’il en attend dans le domaine des paiements récurrents.

Traisnel

L'auteur

Pour en savoir plus

Revue de l'article

Cet article est extrait de
Revue Banque n°801

Reporting réglementaire : est-on allé trop loin ?

Vous avez fait une levée de fonds en juillet 2015. Un peu plus d’un an après, à quoi ont servi ces fonds ?

L’idée de faire cette levée de fonds était principalement de réaliser des investissements dans l’expansion géographique. Nous avons ouvert un bureau à Berlin, à Londres, à Amsterdam, à Madrid et une personne est basée à San Francisco. Dans l’Europe des paiements et le SEPA, on ne peut pas se limiter à servir la France. Nous avons des clients internationaux et des consommateurs qui utilisent et paient sur Internet sans frontière. Pour nous, c’était très important de répondre aux besoins des clients locaux pour mettre en place du SEPA sur toute la zone Europe.

Vous avez ouvert un bureau à Londres. Depuis l’Angleterre veut quitter l’Europe. Qu’est-ce que cela va changer pour vous ?

Des sociétés anglaises commercialisent des services, notamment les assureurs par exemple, sur toute l’Europe continentale. Même avec le Brexit, il y aura toujours des marchands anglais qui auront besoin de faire payer des Européens continentaux, ce qui justifie notre présence. En Angleterre, nous avons aussi l’intention de faire des services de paiement purement anglais. Nous opérons des services de prélèvement sous format anglais, l’eBACS, en livres sterling. Nous avons une activité de prestataire de services de paiement agréée en mode passeport sur l’Angleterre.

Et si la notion de passeport européen des services financiers disparaît ?

Si elle disparaît pour les acteurs anglais, elle va disparaître pour nous aussi. Nous devrons probablement déposer une demande d’agrément auprès de la FCA [1]. Mais il reste encore beaucoup d’incertitude. Nous n’avons pas encore activé cette notion d’agrément en Angleterre, nous attendons que la situation se précise.

Quel rôle joue votre bureau aux États-Unis ?

Nous n’y opérons pas de services de paiement locaux. Nous approchons des sociétés américaines qui commercialisent des produits et services sur l’Europe et qui ont besoin de systèmes de paiement européen. Nous avons regardé les systèmes de paiement américains, alternatifs à la carte, basés sur des chambres de compensation. Cela ne fonctionne pas bien du tout. Le virement ou prélèvement aux États-Unis prend plusieurs jours avec du correspondant banking de temps en temps et des délais de règlement qui ne sont pas respectés, et des règles de contestation qui ne sont pas les mêmes. C’est un vieux système. Il existe un projet de modernisation de ce système pour avoir un dispositif de compensation plus rapide et plus efficace. Tant que cela n’est pas mis en place, il nous semble prématuré de considérer de faire du paiement local, même si on perçoit qu’il y a une demande en regardant le taux d’utilisation des chèques. Nous considérons que le chèque et son usage sont un révélateur de non-performance des autres services. Si les autres services électroniques de paiement sont efficaces, le taux d’usage du chèque devrait disparaître.

Vous êtes présents également en Hollande, en Allemagne et en Espagne. Comptez-vous vous étendre sur d’autres pays d’Europe ou d’autres zones géographiques ?

Nous sommes présents dans plusieurs pays, c’est déjà pas mal à absorber. Cela ne nous empêche pas de prospecter l’Italie, l’Irlande ou encore la Belgique depuis Amsterdam. Nous verrons en fonction de nos clients s’ils souhaitent avoir un interlocuteur local. Pour l’instant ce n’est pas vraiment à l’ordre du jour.

Quels types d’investissement effectuez-vous à l’étranger ?

C’est un investissement dans les produits. L’Europe est extrêmement fragmentée, même si l’on parle de SEPA. Les habitudes sont très différentes d’un pays à l’autre. Cela justifie notre présence européenne. Nous ne pouvons pas être pertinents dans les paiements en France sans nous être frottés à la concurrence de systèmes de paiement à l’étranger. Nous opérons des paiements iDEAL en Hollande, des systèmes de paiement interbancaires assez intéressants par virement. Nous sommes en partenariat avec l’allemand SoFort qui est initiateur de paiement en mode DSP2. Cela nous permet de comprendre et d’adapter nos produits à ces marchés locaux. Les investissements que nous avons réalisés depuis un an sont focalisés sur l’adaptation de nos produits à ces marchés. Comme notre intention est de livrer des solutions de paiement dédiées à la récurrence à des acteurs multinationaux, nous devons nous adapter aux spécificités du marché local.

Avez-vous l’intention de vous étendre hors de l’Europe ?

Nous avons commencé à regarder en Asie ; pour l’instant, il n’y a pas pour nous de terreau. J’ai l’habitude de dire que le SEPA est le GSM des années 2000. C’est la première fois que nous avons connecté autant de pays à un système à peu près unique qui utilise un standard mondial, ISO 20022. Les États-Unis, en train de passer à un équivalent de « Faster payment », pensent utiliser ISO 20022. De même, l’Angleterre, qui veut rénover son système de paiement, regarde ISO 20022. L’Europe a une avance, car nous avons été les premiers à mettre ce standard en opération depuis quatre ans. Nous avons vraiment une compétence européenne à valoriser.

Il existe un autre système bien présent en Italie : MyBank. Quelles sont les relations entre Slimpay et Mybank ?

Dans Mybank, un peu comme SEPAMail d’ailleurs, coexistent plusieurs projets. Le projet qui a démarré en premier est un virement référencé, c’est-à-dire la possibilité d’émettre un virement pour payer un créancier via son interface bancaire et c’est MyBank qui fait le schéma « 4 coins » pour opérer ce virement. Notre positionnement est de servir des créanciers qui font des prestations dans la durée sous forme d’abonnement. Le paiement par virement n’intéresse pas ni le créancier ni le payeur dans ce cas. Le projet de prélèvement MyBank est très peu développé même en Italie. Slimpay pourrait servir de moteur pour un prélèvement MyBank. Nous avons eu des contacts avec MyBank, même si pour l’instant ce n’est pas à l’ordre du jour. Dans chacun des pays où nous sommes présents, nous essayons de profiter des ressources locales. Sur toutes ces solutions, la DSP2 va remettre tout le monde d’accord. Ces solutions, MyBank, SEPAMail, iDEAL, sont pour l’instant des solutions purement interbancaires dans le sens où l’initiation du paiement se fait dans l’interface bancaire en ligne du payeur. La philosophie de la DSP2 est que cette initiation pourra se faire dans un espace différent de la banque du payeur. Cette ouverture va permettre de casser l’obligation actuelle d’utiliser des accords avec les banques. Il se pose aujourd’hui un problème de masse critique : pour qu’une solution devienne universelle, elle doit signer avec toutes les banques. Ce qui n’est quasiment pas faisable sauf sur les petites communautés… L’initiation de paiement va remettre tout le monde d’accord. Nous allons peut-être nous affranchir du problème de la masse critique, les portes vont être beaucoup plus ouvertes pour réaliser une interbancarité avec ou sans les banques.

Qu’attendez-vous de la DSP2 ?

Nous aurons peut-être l’opportunité de créer une solution de e-mandat dans un format « 4 coins » avec initiation de paiement. Nous poussons les banques à s’ouvrir à cette solution et à utiliser l’authentification qu’elles pourraient faire dans le cadre d’un PIS ou d’un AIS [2] pour aller vers une automatisation du système 4 coins. Je pense que c’est d’ailleurs ce qui freine les velléités de développement de SEPAmail ou de MyBank. Le système SEPAmail va exister grâce à Aigue-Marine [3] sur la mobilité bancaire. Mais sur les autres projets, il n’existe pas grand-chose en interbancaire et peu de banques sont prêtes à lancer des pilotes. Et celles qui sont prêtes à le faire ne représentent pas une part de marché très forte. Ce sont des produits qui avaient une justification il y a quatre ans. Maintenant la DSP2 entrera en vigueur dans deux ans, cela ne laisse plus beaucoup de temps pour construire une offre.

Quels sont les nouveaux services en préparation ?

À très court terme, outre l’intégration d’iDeal et SoFort sur nos autres marchés, nous travaillons sur le projet mobilité bancaire en France. Il rentre dans notre territoire, car nous gérons pour nos clients marchands la base mandat, c’est-à-dire la base des payeurs. Dans le cadre de la mobilité bancaire, nous allons opérer pour le compte des marchands ce changement de domiciliation. Notamment au mois de novembre, nous passerons au direct débit en D-1, sans surcoût pour nos clients. Pour la mobilité bancaire, ce sera pareil. À plus long terme, nous sommes très intéressés par ce qui se passe au niveau européen et les réplications sur le système français, par exemple en ce qui concerne le virement instantané. Dans le marché e-commerce, il peut être nécessaire de temps en temps d’effectuer un acte de paiement rapide et irrévocable, quand la contrepartie est immédiate, dans le jeu par exemple ou dans des souscriptions à des actions ou des plans d’épargne. Je suis convaincu que comme notre société va de plus en plus vite, le paiement doit se mettre à l’heure de l’économie. Nous allons investir sur le paiement instantané. Nous aurons besoin que la communauté bancaire le fasse aussi, car c’est une question de masse critique puisqu’il s’agit d’un schéma optionnel. Si les teneurs de compte ne s’y mettent pas, l’écosystème français n’ira pas non plus. Il y a une stratégie nationale à mettre en place et j’aspire à ce que l’ensemble des acteurs utilisent cette opportunité du virement instantané, parce qu’elle va être créatrice de nouveaux services et répondre à des besoins clients mal servis à l’heure actuelle.

 

Propos recueillis par Stéphanie Chaptal

[1] Financial Conduct Authority.

[3] Application SEPAMail qui permet de gérer les messages associés à la mobilité bancaire.

 

Articles du(des) même(s) auteur(s)

Sur le même sujet