« Les commissions interbancaires ont atteint un niveau inférieur aux coûts engagés pour le fonctionnement du système »

Créé le

05.10.2011

-

Mis à jour le

07.11.2011

La récente décision de l’Autorité de la concurrence française a fixé pour quatre ans les niveaux des commissions interbancaires liées aux cartes. Cette annonce a le mérite de stabiliser la situation pendant un certain temps, sans pour autant régler définitivement le problème. Des décisions et réflexions sont en cours auprès de la Commission européenne.

Pouvez-vous nous rappeler la décision récente de l’Autorité de contrôle française sur les commissions interbancaires et ses conséquences ?

La décision de l’Autorité de concurrence marque une diminution de la commission interbancaire de paiement et de la commission DAB, qui baissent respectivement de 36 % et de 21 %. En outre, en ce qui concerne le taux de cartes bloquées calculé par couple d’établissements, son mode de calcul a été modifié, ce qui pourrait se traduire par une baisse importante du taux. Cela reste à vérifier lorsque ces nouvelles modalités auront été définitivement fixées, d’ici à la fin de l’année.

Par ailleurs, ce taux, initialement appelé TICO (Taux interbancaire des cartes en opposition), a été renommé « Taux bilatéral de transactions bloquées ». Ce changement sémantique a son importance : d’une part, il permet de s’aligner sur la terminologie du Code monétaire et financier ; d’autre part, l’appellation TICO pouvait laisser supposer qu’il n’existait qu’un seul taux de transactions bloquées, alors que ce taux correspond à une mesure de la fraude calculée en faisant le rapport entre les transactions initiées par des cartes bloquées et les transactions échangées chaque trimestre entre une banque de porteurs et une banque de commerçants. L’appellation « bilatéral » montre mieux que cette mesure – et, partant, le taux qui l’exprime –, est spécifique à la relation existant entre deux « banques » données.

Ces nouvelles conditions entreront en vigueur en octobre et pour une durée de quatre ans. Elles s’appliqueront à toutes les transactions effectuées dans le système Cartes Bancaires, que ce soit en France ou, même si ce n’est pas très fréquent, à l’étranger. Rappelons que le système Cartes Bancaires CB  a été créé en 1984 à l’initiative d’une communauté de banques dont un tiers est de droit étranger.

Parallèlement, les procédures européennes à l’encontre des réseaux Visa et Mastercard se poursuivent. Où en sont-elles aujourd’hui ?

Les décisions prises par la Commission européenne imposent dans les deux cas des baisses de commissions. Mastercard a saisi la Cour européenne de justice de Luxembourg qui pourrait rendre sa décision d’ici à la fin de l’année. Visa de son côté a accepté une baisse pour les debit cards, mais il est évident que si le tribunal de l’Union européenne statuait en faveur de Mastercard, Visa réagirait.

Pensez-vous qu’à terme, compte tenu de l’ensemble de ces décisions, le scénario européen initial d’une suppression des commissions interbancaires reste plausible ?

Le Groupement des cartes bancaires (GIE CB) a exprimé avec beaucoup de conviction sa position : l’existence de commissions d’interchange est la condition sine qua non de l’existence et du fonctionnement des systèmes à 4 coins, systèmes transparents au sein desquels les banques se rémunèrent entre elles des services qu’elles se rendent (voir Encadré 1). Supprimer les « interchanges » conduirait à démanteler les systèmes 4 coins au profit des systèmes 3 coins comme celui d’American Express, qui peut se permettre d’être très cher, avec des fees intégrés dans les commissions que la DG Comp [1] de la Commission européenne ne viendra pas évaluer car elles sont hors de son domaine d’intervention. Nous nous exposerions donc à avoir un système plus cher et moins transparent.

La décision de l’Autorité de la concurrence française montre que, dans une certaine mesure, nous sommes arrivés à nous comprendre : l’interchange va demeurer, au moins en France. Négocier avec la DG Comp sera vraisemblablement une expérience différente, mais je ne crois pas que l’Europe prenne le risque de supprimer les interchanges : ce serait une véritable régression et la disparition de moyens de paiement « universels ».

Quelles sont les conséquences de la décision des autorités françaises sur le business model des cartes ?

Globalement, l’Autorité de concurrence a évalué la baisse de revenus perçus par les émetteurs et gestionnaires de DAB à environ 600 millions d’euros, ce qui nous paraît une évaluation cohérente. Il faut être conscient que ces commissions sont maintenant à un niveau inférieur aux coûts engagés par ces entités pour faire fonctionner le système. C’est assez dangereux : si les établissements veulent continuer à gérer les moyens de paiement, ils devront faire appel à un subventionnement occulte par d’autres activités.

Après 30 ans d’efforts pour construire un système performant et transparent, nous revenons à un système de péréquation que nous pensions révolu. Cette décision donne néanmoins une stabilité au moins pendant 4 ans et va permettre de pacifier la relation avec les commerçants.

N’est-il pas possible de diminuer les coûts de fonctionnement ?

On nous a beaucoup dit qu’il existait une marge de manœuvre sur les coûts des banques émettrices car les matériels et équipements étaient amortis : mais les commissions interbancaires financent notamment la lutte contre la fraude, qui demande des investissements constants, et les relations avec les utilisateurs du système doivent être gérées en permanence. Bien entendu, les banques ne vont pas réduire leurs efforts dans ce domaine : il n’est pas possible de détricoter la sécurité et les relations clientèle.

La fraude est un combat asymétrique :

  • d’un côté, l’armée et les tanks des banques et du système Cartes Bancaires (CB), avec sa technologie, ses spécifications de sécurité, les cycles de vie des produits sécuritaires, dont toutes les évolutions sont lourdes ;
  • face à eux, les fraudeurs, c'est-à-dire beaucoup d’individus inventifs, des électroniciens, des experts, qui pensent pouvoir ainsi gagner de l’argent beaucoup plus facilement qu’en braquant une banque… Ce type de fraude doit faire l’objet de bien des discussions dans les prisons !
Dans ce combat, il nous faut conserver une avance d’environ trois ans pour que les industriels et les informaticiens puissent imaginer les mesures adéquates, renouveler les cartes, équiper les serveurs d’autorisation avec, par exemple, les contrôles d’ubiquité qui permettent de repérer deux transactions faites avec une même carte dans deux endroits distants sans que le porteur ait pu matériellement y être présent. De plus, cette sécurité doit s’exercer à un prix raisonnable et dans des conditions d’ergonomie et de confort suffisantes : par exemple, il est important de ne pas rallonger la durée de la transaction.

Est-il envisageable que la Commission européenne, au-delà des décisions concernant Visa ou Mastercard, apporte une position plus générale sur le maintien ou la diminution de ces commissions ?

Au sein de la Commission européenne, c’est principalement la DG Comp qui s’est exprimée, à travers des décisions de la Commission européenne. Son objectif est de dénoncer ce qu’elle considère comme des ententes dans tous les domaines d’activité. Notons cependant, que dans les systèmes de paiement, une entente peut être justifiée, et cela en parfaite adéquation avec les traités fondateurs de l’Union. En fait, il s’agit d’opérer un bon réglage entre compétition et coopération. Pour répondre plus précisément à votre question, si une doctrine se dégage à la DG Comp, elle pourrait influencer la situation du système CB.

Il serait souhaitable qu’à présent, la DG Marché intérieur, qui s’occupe au sein de la Commission européenne plus spécifiquement des services financiers, prenne une position à son tour. Elle a souhaité la création d’un scheme carte européen et pourrait affirmer plus clairement – je m’étonne que cela ne soit pas encore le cas –, qu’il est important, pour une région du monde comme l’Europe, de contrôler ses moyens de paiement : elle devrait donc encourager plus clairement le projet Monnet [2] lancé par des banques européennes.

L’attitude de la Commission Européenne affiche une dominante « droit de la concurrence » qui est un peu paralysante…

Pourquoi la Commission européenne ne se montre-elle pas plus directive, comme cela a été le cas pour les schemes du SDD et du SCT ?

Il faut bien distinguer le travail de l’ EPC [3] et celui de la Commission. Sous la houlette de l’EPC, le SEPA a produit trois fruits : deux schemes, le SCT [4] et le SDD [5] , et un framework, le SCF [6] , qui organise l’autorégulation des systèmes cartes. De la Commission, on attendait un travail de facilitation, notamment par la pérennisation d’un business model viable. Force est de constater que ceci n’a pas été fait. Mais on peut se demander légitimement pourquoi le troisième fruit du SEPA n’a pas été un « scheme carte ». En fait, dans les systèmes cartes, on oublie trop souvent le rôle spécifique joué par les « schemes », organismes garants de la coordination des parties prenantes. Or, l’Europe est quadrillée par des schemes, certains d’origine américaine et cotés en bourse, d’autres européens et coopératifs. Il est impossible d’imaginer qu’un règlement européen puisse organiser ces relations, qui sont très complexes et basées sur le contrat. Ce qu’on attendait du régulateur, c’est autre chose, et force est de constater, encore une fois, qu’on ne l’a pas eu.

Quelle est la contribution du GIE CB à une convergence européenne des systèmes de cartes ?

Nous avons engagé des chantiers de convergence en matière de standardisation européenne (voir Encadré 2). Une coopération étroite est en cours avec le projet SEPA-FAST pour rédiger des spécifications communes au plan européen pour les terminaux de paiement, les DAB et les automates. D’autres portent sur l’harmonisation des processus d’agrément des cartes et matériels, ou encore sur la définition d’un protocole de connexion entre le terminal et l’acquéreur, au travers d’ EPAS [7] , une structure créée sur l’impulsion du GIE CB. Enfin, nous présidons un certain nombre de groupes en Europe sur les moyens de paiements.

 

 

1 Direction générale Compétition 2 Le projet « Monnet » lancé à l’initiative de banques françaises et allemandes (d’autres établissements européens ayant rejoint le consortium depuis), vise à créer un système de cartes bancaires paneuropéen qui serait une alternative aux systèmes de cartes américains, notamment Visa et Mastercard. 3 European Payment Council. 4 SEPA Credit Transfer. 5 SEPA Direct Debit. 6 SEPA Cards Framework. 7 Electronic Protocols Application Software.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº741bis
Notes :
1 Direction générale Compétition
2 Le projet « Monnet » lancé à l’initiative de banques françaises et allemandes (d’autres établissements européens ayant rejoint le consortium depuis), vise à créer un système de cartes bancaires paneuropéen qui serait une alternative aux systèmes de cartes américains, notamment Visa et Mastercard.
3 European Payment Council.
4 SEPA Credit Transfer.
5 SEPA Direct Debit.
6 SEPA Cards Framework.
7 Electronic Protocols Application Software.