Rentabilité bancaire

L’insomnie des dirigeants de banque : le défi de la rentabilité dans un environnement de concurrence et de réglementation

Les dirigeants de banque ont à charge d’assurer à leur institution la rentabilité indispensable à la pérennité de l’activité. Dans un environnement concurrentiel et de durcissement de la réglementation, il devient urgent de disposer de leviers d’action plus efficaces. Aussi doit-on s’interroger sur les stratégies et plans d’actions adéquates en lien avec les déterminants de la rentabilité bancaire. Exemple d’application dans le secteur bancaire togolais.

Graph 1

L'auteur

  • Kokouvi Akakpo
    • Mastère Spécialisé Senior Management Bancaire, Promotion 2018/2019
      CFPB Ecole supérieure de la banque, ESSEC Business School

Pour en savoir plus

images
  • Tableau 1

    Tableau 1

  • Graphs 2 et 3

    Graphs 2 et 3

  • Tableau 2

    Tableau 2

  • Tableau 3

    Tableau 3

  • Tableau 4

    Tableau 4

Revue de l'article

Cet article est extrait de
Revue Banque n°cfpb2019

Cette recherche vise à identifier les facteurs qui influencent significativement la rentabilité des banques confrontées à la concurrence et à la réglementation prudentielle de Bâle II & Bâle III, afin de proposer des solutions idoines. La revue de la littérature a montré que la plupart des auteurs recherchent les effets des facteurs managériaux, macrofinanciers et macroéconomiques sur la rentabilité économique. L’approche dynamique du GMM [1] des données de panel a été utilisée pour analyser les données des banques togolaises. L’étude économétrique révèle que les indicateurs, fonds propres, liquidité, crédits, commissions affectent positivement et significativement la rentabilité. Les charges d’exploitation et les créances en souffrance, ont un effet négatif sensible. En plus des actions directement liées à ces variables managériales, la titrisation, la digitalisation, une segmentation fine du portefeuille client, la rentabilité de la nouvelle production, le RAROC, outil de suivi de la rentabilité intégrant la rémunération du capital et le risque, sont préconisés.

I. Définir la rentabilité

La rentabilité est gage de la pérennité de toute entreprise dont les banques. En général, les banques poursuivent l’objectif de rentabilité dans un environnement concurrentiel dont l’intensité varie d’un marché à l’autre. En effet, « les cinq forces concurrentielles [2] déterminent conjointement l’intensité de la concurrence et de la rentabilité dans un secteur » (Porter, 2004). La concurrence rend les clients de moins en moins fidèles et de plus en plus exigeants avec une pression continue sur les marges. Ainsi la marge d’intermédiation des banques togolaises est passée de 4,32 % en 2013 à 2,70 % en 2017 [3].

En raison du rôle prépondérant joué par les banques dans le financement de l’économie, le secteur fait l’objet d’une réglementation spécifique qui tend à se renforcer ces dernières années. En effet, « la crise financière mondiale a mis en lumière l’importance de la réglementation et de la supervision pour un système bancaire performant, capable de canaliser efficacement les ressources financières vers des investissements. » (Ayadi et al., 2016). Dans les huit pays de la zone Union monétaire ouest africaine (UMOA) dont est membre le Togo, de nouvelles dispositions réglementaires (Bâle II et Bâle III) sont entrées en vigueur le 1er janvier 2018. Alors que les nouvelles normes de ce dispositif prudentiel établissent des niveaux de fonds propres réglementaires plus importants, l’un des principaux effets de ses mesures sur l’activité pourrait se traduire par une contraction de l’offre de crédit bancaire, ce qui fait craindre un impact négatif sur la rentabilité des banques.

La situation décrite ci-dessus amène à poser la question de recherche suivante : Comment la connaissance des déterminants de la rentabilité des banques togolaises influence-t-elle, leur stratégie ? L’objectif de cette recherche est d’identifier les facteurs qui influencent significativement la rentabilité des banques togolaises en vue de proposer des stratégies et actions adéquates à leurs dirigeants (cf. Graphique 1).

Pour la suite de cet article, sera d’abord abordée la revue de la littérature puis les données et méthodologies de la recherche. Seront ensuite présentés et discutés, les résultats des recherches et enfin la conclusion débouchera sur les principales préconisations.

II. Revue de la littérature

1. La littérature récente

L’analyse des travaux publiés sur les trois dernières années permet de mettre en évidence, les grandes questions qui se posent aujourd’hui, les grandes réponses généralement apportées et les questions auxquelles des réponses ne sont pas données.

Plusieurs études montrent que la rentabilité des banques a une corrélation positive significative avec leur taille (Adelopo, Lloydking, et Tauringana, 2018) et leurs capitaux propres (Rodean et Balteş, 2016). Les variables de liquidité, le coefficient d’exploitation, les revenus non financiers, ont également un lien positif avec la rentabilité (Rodean et Balteş, 2016) comme pour le taux d’inflation et la croissance du produit intérieur brut (Menicucci et Paolucci, 2016).

Les recherches relatives à l’impact de la gouvernance trouvent que la taille du conseil d’administration, la présence d’administrateurs étrangers et le cumul de la fonction de directeur général avec celle de président du conseil d’administration ont des effets négatifs sur la rentabilité. Par contre, le niveau d’endettement, l’existence d’un comité de rémunération et de nomination sont positivement associés à la rentabilité (Sbai et Meghouar, 2017). Quelques travaux concluent que la taille du conseil d’administration a une corrélation positive avec la rentabilité de la banque (Salim, Arjomandi, et Seufert, 2016).

Les études destinées à rechercher le lien entre la réglementation et la rentabilité ont conclu à l’absence d’impact (Agoraki et Tsamis, 2017), à un effet positif (Swamy, 2018) et à un impact négatif, à partir d’un certain seuil (capital réglementaire à partir de 30 % des actifs pondérés) (Ozili, 2017). Cette étude n’a déterminé ni le capital minimum requis pour les banques non cotées, ni le capital maximum à partir duquel les banques cotées sont négativement impactées. Soulignant ce fait, l’auteur suggère que des études ultérieures puissent traiter ces aspects du sujet. Il estime également qu’il sera opportun que des études soient menées pour chaque pays afin de déterminer les seuils optimaux adéquats.

Le constat relatif à la rareté des études portant sur la rentabilité des banques africaines est fait par certains auteurs (Adalessossi et Erdoğan, 2019) et mérite l’attention.

2. Le débat académique

Les trois principaux courants de pensée représentés par les approches de la rentabilité économique, financière et le ratio de la marge nette d’intérêts présentent des arguments qui justifient leur positionnement. Les partisans de la rentabilité économique estiment que cette mesure reflète mieux le niveau du résultat dégagé par la banque contrairement à la rentabilité des fonds propres qui reflète le rendement vu du côté des actionnaires. Le ratio de la marge nette d’intérêt qui mesure la rentabilité du cœur même de l’activité bancaire n’est pas privilégié par le plus grand nombre de chercheurs estimant qu’elle ne donne qu’une vue parcellaire de la rentabilité de la banque. Bien que les autres courants relèvent le fait que la rentabilité économique intègre des actifs improductifs, ce courant est le plus dominant.

Plusieurs travaux ont conclu à une relation positive et statistiquement significative entre la taille et la rentabilité économique (Bourke, 1989; Ali et Puah, 2019). Par contre d’autres chercheurs trouvent que la taille n’est pas une source d’économie des coûts et estiment que les grandes banques en arrivent plutôt à des situations d’inefficacité d’échelle (Rouabah, 2006).

Contrairement à la théorie, des études empiriques ont montré que les capitaux propres stimulent la rentabilité des banques (Abreu et Mendes, 2002). Il en est de même des charges d’exploitation bancaire dont la théorie économique insiste sur l’effet négatif sur la rentabilité. Or, plusieurs études empiriques révèlent un effet positif, expliqué par le fait que les charges d’exploitation (non oisives) contribuent à la productivité des banques et donc à l’amélioration de leur rentabilité (Naceur, 2003).

Les effets positifs des crédits bancaires sur la rentabilité des banques sont amplement partagés par les chercheurs, ce qui confirme les prédictions de la théorie économique (Bashir, 2001; Naceur, 2003; Ali et Puah, 2019). Les résultats de certains travaux attirent toutefois, l’attention sur le fait que le développement de l’activité de crédit peut ralentir la rentabilité bancaire s’il n’est pas accompagné d’une politique adéquate de recherche de ressources destinées à financer ces crédits (Bashir, 2001).

Le degré de concurrence exerce sur la rentabilité bancaire des effets diversement appréciés. Certains auteurs tout en reconnaissant la pression négative de la concurrence sur la rentabilité, trouvent qu’elle a un impact positif sur les bénéfices qui progressent (Perera, Skully, et Chaudhry, 2013).

Concernant la réglementation, quelques-uns ne trouvent aucun impact (Agoraki et Tsamis 2017), d’autres démontrent un impact fort (Ozili, 2017; Swamy, 2018) sur la rentabilité. Une étude réalisée entre 2005 et 2011 sur les grandes banques de six pays européens a montré que la régulation et la supervision bancaire avaient un impact positif sur la rentabilité des banques de la France, de l’Allemagne et de la Grande Bretagne. Par contre l’impact est négatif pour les banques d’Italie, de la Grèce et de l’Espagne (Bouheni, 2013).

III. Données et méthodologie

Les données sont ceux publiées par la Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO). L'échantillon de cette étude basée sur les données de panel, est composé de huit banques commerciales (sur les treize que compte le Togo) dont les états financiers sont disponibles sans discontinuité sur la période de 2006 à 2017. En effet, les cinq banques non prises en compte ont commencé leur activité au Togo, il y a moins de douze ans.

L’analyse des données est faite suivant la méthode des moments généralisée (Generalized method of moments : GMM). Le cadre adopté est similaire à celui appliqué sur les banques européennes (Goddard, Molyneux, et Wilson, 2004), tunisiennes (Naceur, 2003), grecques (P. P. Athanasoglou, Brissimis, et Delis, 2005) et de l’UEMOA (Adalessossi et Erdoğan, 2019). Le modèle linéaire général [4] se présente comme suit :

IV. Résultats et discussions

1. Analyse statistique descriptive

Les graphiques 2 et 3 montrent la relation entre les variables indépendantes et la rentabilité économique.

L’analyse économétrique qui suit permettra d’apprécier la portée des relations (significatives et non).

2. Résultats économétriques

V. Conclusion et préconisations

Les résultats des recherches révèlent que la rentabilité des banques togolaises est significativement influencée par les neuf facteurs internes ci-après : ratios des fonds propres, des dépôts liquides, des crédits sur actifs, des emplois sur ressources, des produits non financiers sur total produits, d’actifs liquides, des charges sur actifs liquides, coefficient d’exploitation, des créances douteuses et litigieuses. Les cinq premières variables ont positivement impacté la rentabilité alors que les quatre dernières l’ont impactéenégativement.

Les facteurs spécifiques au secteur bancaire togolais (concentration), tout comme les facteurs macroéconomiques (taux d’inflation, croissance du PIB) n’exercent pas d’influence significative sur la rentabilité des banques togolaises.

L’identification des facteurs qui impactent significativement la rentabilité des banques sert à définir des stratégies et actions idoines dont le déploiement permettra de relever le défi de la rentabilité même dans un environnement de forte concurrence et de durcissement de la réglementation bancaire. Ainsi, les principales préconisations issues de cette démarche sont résumées dans le tableau 4.

 

[1] Generalized methods of moment : la méthode des moments généralisés est une méthode générique pour estimer les paramètres d’un modèle statistique.

[2] Pouvoir de négociation des clients, pouvoir de négociation des fournisseurs, MENACE de nouveaux entrants, MENACE des produits ou services substituables, RIVALITÉ entre les firmes existantes.

[3] Suivant rapport de la Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest sur les conditions de banque à fin 2017 ; juillet 2018.

[4] La littérature a généralement conclu  que la forme fonctionnelle appropriée pour le test est une fonction linéaire bien qu'il y ait des opinions dissidentes. Court (1979) a étudié cette question et a conclu que les fonctions linéaires produisent des résultats meilleurs à toute autre forme de fonction.

 

Sur le même sujet