Open source

La gouvernance des blockchains et la perspective de NXT

Les différentes blockchains sont des projets développés en open source. Toujours démarrées par des initiatives communautaires, elles présentent vers différents modes de gouvernance intéressantes à ananlyser.

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Cet article est extrait de
Banque & Stratégie n°350

Blockchain : Eldorado ou mirage pour les services financiers ?

En 2009, un anonyme se faisant appeler Satoshi Nakamoto a créé un système qui a fait trembler le monde : le bitcoin. Seul un projet open source pouvait avoir autant d’effet : tout d'abord furtivement, en étant connu seulement par un très petit groupe de cryptographes et de militants de l'open source, puis en étant de plus en plus visible au fur et à mesure de sa diffusion.

À l’instant où ce système aura attiré l'attention du grand public, il aura déjà fortement évolué. Il a été jusqu'à présent tant amélioré et s’est tellement propagé, qu’il est devenu pérenne et offre un héritage bien plus polyvalent que son intention d’origine. Mais il laisse la question ouverte de sa gestion : comment aborder ce genre de système inextricablement lié au mouvement open source ?

Il importe de communiquer clairement l'histoire du logiciel open source et d’expliquer comment et pourquoi cela fonctionne. Au moment où arrive la réflexion sur la gouvernance, de nombreuses personnes doivent prendre conscience des apports et du bilan de l’open source. Même si les mentalités évoluent à ce sujet, l’open source manque encore de reconnaissance. Pourtant, il a beaucoup à offrir et de nombreuses méthodes permettent de faire participer efficacement les communautés.

Or les projets de blockchain utilisent les structures de base de gouvernance [1] des projets open source [2].

Pourquoi une gouvernance ?

Toutes les grandes plates-formes de blockchain ont commencé par une initiative communautaire et ont été généralement ouvertes par un développeur ou un petit groupe de développeurs. Mais il est souvent difficile de déterminer qui a lancé le projet, du fait de l’utilisation par ces développeurs de pseudonymes. Les seuls grands projets de blockchain qui ne suivent pas ce modèle sont ceux de Bitshares et de Ethereum. Ces deux blockchains ont été constituées à leur démarrage sur la base d’une structure d'entreprise, tout en essayant d'intégrer des pratiques de développement open source.

Dans une telle configuration, la gouvernance est bien sûr un problème, surtout pour un outil qui a le désir de remplacer tout ou partie des systèmes des institutions financières. Les enjeux financiers sont plus que significatifs et le développement et la maintenance sont des thèmes d’attention forte, notamment en ce qui concerne la sécurité ou la résolution rapide des dysfonctionnements.

Un autre problème auquel sont confrontées beaucoup d'initiatives open source porte sur la structure de gestion de projet. Il est faux de penser que les projets open source sont totalement anarchiques et n'ont pas de structure. Historiquement, tous les projets open source réussis se sont basés sur des organisations structurées. Bien que ces organisations soient parfois peu orthodoxes par rapport aux projets traditionnels de développement de systèmes d’information, la subdivision des tâches y est structurée et la commercialisation et le marketing y sont intégrés.

Avec l’augmentation du nombre de projets blockchain et leur intégration au sein de systèmes d’information de grandes entreprises, nous constatons que de nombreux projets prennent des mesures pour professionnaliser leurs organisations. Il est intéressant de décrire la structure de quelques-unes des plates-formes bien connues et utilisées et d’évoquer les conséquences des choix adoptés.

Les typologies de gouvernance

Dans La cathédrale et le Bazar, Eric Steven Raymond décrit les axes d’analyse des projets open source (voir Encadré).

Sur l’axe vertical, à une extrémité du graphe, existent des projets dont la gouvernance est plus ou moins centralisée et dans lesquels la plupart des contributions sont fournies par un ou quelques développeurs leaders (le modèle de la Cathédrale). À l’autre extrémité de cet axe, existe un modèle plus ou moins ouvert basé sur la soumission de développements et dans lequel le plus de personnes possibles sont encouragées à contribuer au projet (le modèle de Bazar). Sur l’axe horizontal, qui traite de la gouvernance réelle, existent des systèmes fermés, basés sur le modèle de dictateur bienveillant, d'une part, et des modèles entièrement participatifs, de type méritocratiques. La plupart des modèles de gouvernance vont tomber dans les zones grises entre ces deux extrêmes.

Il est possible d’analyser quelques projets de blockchain bien connus en les positionnant dans cette grille de lecture et d’analyser les conséquences des choix de gouvernance pris.

La gouvernance du bitcoin

Le bitcoin est bien sûr le projet de blockchain séminal. Il est le premier sujet d’étude et forme la base typique du mouvement communautaire des blockchains. Sa gouvernance se base sur l'hypothèse que les intérêts des divers groupes qui interagissent en Peer to Peer conduiront à des décisions qui profitent à l'ensemble de la communauté. Toujours communautaire, le projet bitcoin n’est donc pas dirigé par une entreprise. En revanche, des sociétés font partie intégrale de la structure de gouvernance. Cette structure comprend des développeurs, des « mineurs », des entrepreneurs (souvent utilisés comme relais des utilisateurs finaux). Les développeurs forment un petit groupe de personnes qui crée le code du bitcoin. Les mineurs sont ceux qui valident les transactions, créent et gagnent des bitcoins pour ce service. Les entrepreneurs utilisent les bitcoins pour faire progresser leurs objectifs métiers [3].

Les intérêts de ces groupes ne sont pas toujours alignés. La gouvernance communautaire suppose que, tout comme dans la vie politique par le biais du Trias Politica (séparation des pouvoirs en trois parties : législatif, exécutif et judiciaire), ces groupes se tiennent mutuellement en équilibre et se prémunissent d’une prise de contrôle par l'un d'eux. Cet équilibre est conforme avec le thème central du bitcoin pour lequel la décentralisation est préférable à la centralisation.

La gouvernance de Ethereum

Ethereum a été inventé en 2013 par Vitalik Buterin. En 2014, cette blockchain a été lancée via un appel au financement par la foule, dans le cadre d’une prévente des unités de comptes appelées Ether, et a permis de lever en bitcoins l’équivalent de 18 millions de dollars. La complexité juridique et financière de cette levée de fonds a nécessité la création de multiples entités légales incluant la Fondation Ethereum et la Fondation ETH DEV. Fondé sur une organisation corporate Suisse, Ethereum Switzerland GmBH, le projet s’attache à rester un projet open source.

Le développement de Ethereum est dans les mains d'un petit groupe de développeurs leaders restant anonymes. Le projet Ethereum est soutenu par la Fondation ETH DEV qui est en charge de la plupart des principaux codages et qui est sous contrat avec Ethereum Switzerland GmBH [4]. Il reste néanmoins très difficile d’arriver à obtenir une vision claire de qui contrôle Ethereum et de sa structure de gouvernance [5]. A ce jour, il est factuellement démontrable que la plupart des membres actifs de Ethereum sont également actifs dans des entreprises corporates travaillant avec Ethereum et dont le but est de réaliser des profits (Slock.it, Consensys ou Ethereum Switzerland GmBH…).

Sur le plan de la gouvernance communautaire, Ethereum s’appuie sur les principes développés pour le bitcoin. Il se base sur l’hypothèse que les développeurs, les mineurs et les entrepreneurs maintiendront un équilibre stable et bénéfique pour l’ensemble des parties prenantes.

Le modèle NXT

Le modèle NXT partage à la fois les caractéristiques de gouvernance de Bitcoin et de Ethereum. Ainsi, l’équilibre entre développeurs, mineurs et entrepreneurs existe.

NXT a été inventé en 2013 par un développeur du nom de BCNext (BitCoinNext) autour duquel s’est formée une communauté. BCNext, en se retirant du projet, a remis le projet à la communauté. Un noyau de développeurs s’est alors constitué, dont une partie travaille encore sur NXT. Ce noyau s’est consolidé autour d’un responsable du développement qui reste anonyme, « Jean-Luc », et d’un directeur de projet, Lior Yaffe.

Tout comme le bitcoin, NXT n’a jamais levé de grands montants de fonds pour son financement. NXT ne s’est pas non plus appuyé sur une organisation corporate à son lancement. C’est aussi pourquoi, depuis le début, un large éventail de personnes a pu rejoindre la communauté et travailler sur un modèle ouvert.

Avec le développement des blockchains, des membres de la communauté NXT disposant d’un passé d’entrepreneur ont compris la nécessité de disposer d'une entité plus formelle afin de se connecter aux entreprises du monde réel. En 2014, l’idée a été lancée de créer une Fondation NXT. En 2015, cette initiative a conduit à la création de l'organisme sans but lucratif Stichting NXT aux Pays-Bas.

Au fil du temps, la Fondation NXT a évolué en fonction des besoins. Elle se compose désormais de cinq membres européens, aux compétences complémentaires : ventes, marketing, développement commercial et spécialistes des logiciels.

Cette fondation agit comme promoteur et point de contact des versions de la blockchain publique NXT. Elle coordonne la communauté autour d'elle, propose et lance le développement d'applications, réalise la recherche et développement et assure un leadership intellectuel éclairé (thought leadership). La fondation fournit également un retour structuré des réactions des utilisateurs de la blockchain aux principaux développeurs. Par conséquent, la Fondation NXT a choisi spécifiquement de ne pas intégrer de développeurs leaders dans son conseil d’administration, afin d’éviter les éventuels conflits d’intérêts.

Depuis octobre 2015, la Fondation NXT conduit un programme de professionnalisation sur la manière dont la blockchain publique NXT est gérée. À ce titre, elle engage régulièrement des discussions avec les développeurs leaders pour s’assurer que les utilisateurs finaux sont conscients du cycle de livraison des développements, et vérifie que les ajustements nécessaires puissent être réalisés en temps opportun.

En cas de besoin, la Fondation NXT sert également de filtre entre l'équipe noyau de développeurs, la communauté et les utilisateurs. L’expertise des membres de la fondation en dynamique de groupe, en marketing et en ventes aide à faire en sorte à la fois que l'information soit distribuée d'une manière cohérente et, également, à ce que toutes les rétroactions utiles à cette équipe noyau soient fournies d'une manière qui leur est utile. La fondation conseille également, sur demande ou non, l'équipe noyau des développeurs sur les questions qui peuvent surgir parmi les utilisateurs. À cette fin, la fondation a mis en place le premier service d'assistance (helpdesk) au monde pour sa blockchain.

Un effet secondaire direct du feedback que la Fondation NXT a donné à l'équipe noyau des développeurs a été, d’une part, de pouvoir les convaincre de proposer des licences pour les utilisateurs professionnels qui souhaitent une version privée personnalisée du logiciel NXT et, d’autre part, de réaliser le développement d'un nouveau type de blockchain 2.0, basé sur NXT, qui est appelé Ardor.

La fondation a également pour vocation de collaborer à des initiatives visant à développer et professionnaliser l’industrie naissante de la blockchain. À ce titre, la Fondation NXT est un membre affilié de la Fondation Linux, et également un affilié du projet Hyperledger [6].

Conclusion

L'industrie de la blockchain est encore très jeune. Et même s’il existe beaucoup d'intérêt à développer cette technologie, elle doit faire face à de nombreuses difficultés et résoudre encore de multiples problèmes de sécurité. La gouvernance des différentes initiatives de blockchain existe via des formes variées, dont l’histoire de certaines a démontré le succès, tandis que d'autres cherchent à innover.

La Fondation NXT croit en la prudence et en l'apprentissage du passé. Selon elle, la mémoire des projets est importante afin de ne pas répéter les erreurs ou dupliquer inutilement les efforts. Ainsi, la fondation estime que la normalisation et la certification, lorsqu’elles viennent de l’industrie elle-même, peuvent être une bonne chose.

Pourtant, la communauté bitcoin a historiquement toujours résisté à faire ces efforts, tout en prenant comme prétextes les résistances du monde à freiner l'innovation. Nos modèles de gouvernance, qui sont en fin de compte basés sur ce que les utilisateurs veulent, évolueront en fonction des choix de ceux-ci.

 

[1] Pour une analyse en profondeur de la gouvernance dans les projets open source, voir Eric Steven Raymond (1997), La Cathédrale et le Bazar, ouvrage qui fournit un aperçu synthétique des structures de base de gouvernance des projets open source.

[2] http://www.catb.org/~esr/writing/cathedral-bazaar/index.html.

[3] https://bitcoinmagazine.com/articles/the-checks-and-balances-of-bitcoin-governance-1454695089.

[4] http://ethdocs.org/en/latest/introduction/history-of-ethereum.html et http://ethereum.stackexchange.com/questions/467/what-are-the-roles-of-ethdev-ethcore-and-the-ethereum-foundation.

[5] https://medium.com/@celeduc/who-controls-ethereum-94fcb4aa3a50#.bock2xb4m.

[6] http://www.linuxfoundation.jp/content/linux-foundation-welcomes-open-source-experts-security-cloud-and-mobile-technologies.

 

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Eldorado ou mirage pour les services financiers ?

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