Perspective

« L’économie collaborative trouve sa source dans une vision californienne, exportée vers le monde entier »

À l’heure où les banques sont confrontées au développement des FinTechs et autres start-up et cherchent à se convertir à l’économie collaborative, Monique Dagnaud, auteure du « modèle californien », resitue les origines de ce mouvement et en identifie les principaux ressorts.

L'auteur

  • Monique Dagnaud
    • Sociologue
    • Directrice de recherche
      CNRS
    • Auteure de l’ouvrage « Le modèle californien. Comment l’esprit collaboratif change le monde » (Odile Jacob, 2016)
* Auteure de Le Modèle californien. Comment l’esprit collaboratif change le monde, Odile Jacob, 2016.

Revue de l'article

Cet article est extrait de
Revue Banque n°806

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D’où vient l’économie collaborative ?

L’économie collaborative est un dérivé de l’histoire de l’Internet et d’une communication décentralisée d’individu à individu, rendue possible à l’origine grâce au développement des ordinateurs qui, de machines à calculer volumineuses, se sont transformés en ordinateurs personnels. Ce processus vers une communication décentralisée s’est noué dans les années 1970 dans les relations de l’armée américaine, qui a eu très tôt le projet d’améliorer les techniques de communication pour des finalités politiques et militaires, avec des laboratoires de recherche universitaires, notamment en Californie, mais aussi avec des hackers, des jeunes qui lançaient toutes sortes d’expérimentations. Ce mode de communication décentralisée est entré dans l’univers du business dans les années 1980-1990, pour devenir un mode de communication de masse à la fin des années 1990 et au début des années 2000 avec l’arrivée d’Internet, la démocratisation des ordinateurs personnels et des messageries. Les smartphones et l’essor des réseaux sociaux, à partir des années 2000, amplifient aujourd’hui fortement ce mouvement.

C’est ce processus que je décris dans mon livre pour montrer qu’au départ il s’agit d’un projet politico-culturel, qui s’est ancré dans des milieux à la fois d’entreprises et d’universités, dans les années 1970-1980 pour devenir dans les années 2000 un mode global d’organisation de la société. L’économie collaborative trouve ainsi sa source dans une vision californienne, née autour de San Francisco, exportée vers le monde entier y compris en Europe, tout comme Venise a été au XIVe siècle le modèle du capitalisme à venir, structuré autour d’activités commerciales mondialisées.

Sur quels critères se fonde l’économie collaborative ?

Premier critère, l’économie collaborative se fonde sur des plates-formes qui permettent les mises en relations directes entre des producteurs de services et des consommateurs. Citons à ce sujet les expériences très importantes de financement collaboratif, à partir des années 2005. Celles-ci touchent un public large, notamment les nouvelles générations, avec de nombreux projets dans l’innovation sociale et culturelle. Elle repose aussi sur un principe important : une meilleure utilisation du capital existant (l’espace urbain, les biens immobiliers ou mobiliers). À cela s’ajoutent deux dimensions :

  • la mise en commun et du partage : par exemple Wikipédia est la mise en commun de savoir et de connaissances ; son statut est celui d’une fondation, qui vit de dons, donc une forme d’économie pas vraiment capitaliste. L’économie collaborative comprend une dimension de culture du partage, de ce que j’appelle la réciprocité créatrice, d’auto gestion, instigatrice de beaucoup de changements dans la société ;
  • la transposition de cet état d’esprit collaboratif, intensifié grâce au numérique, dans le monde réel, avec une floraison d’espaces de travail, baptisés « hackerspaces », « makerspaces », espaces de co-working où se forment des nouveaux modes de collaboration autour de l’innovation, de la production et de l’échange de services et de la fabrication d’objets. Ces lieux nouveaux de bouillonnement techno-culturels, qui mettent en avant la création et l’innovation, remplacent, à leur manière, les traditionnelles maisons de la jeunesse et de la culture et pourraient devenir un facteur d’intégration, notamment des jeunes défavorisés.

Toutefois, le terme d’économie collaborative est parfois contesté, car il peut recouvrir des finalités très différentes : le principe initial d’une mise en relation d’un consommateur et d’un producteur de services est toujours le même, mais ce schéma relationnel peut ensuite déboucher sur des logiques qui peuvent être hypercapitalistes ou plutôt du type d’entraide. L’économie collaborative est au départ plutôt une économie de type solidaire, mais elle devient après la crise de 2008, au début des années 2010, un dérivé de l’économie capitaliste, avec de nouveaux modes de consommation et de production.

Les grandes entreprises peuvent-elles s’adapter à ces nouveaux modes d’échange et de production ?

Toutes les entreprises, marchandes ou non, sont obligées de tenir compte de l’évolution des modes de vie, de consommation, de l’état d’esprit qui irrigue les nouvelles générations. Aucune entreprise ne peut négliger cette dimension. Les grandes banques, par exemple, ne peuvent pas ignorer le développement des financements participatifs. Reste à savoir comment s’adapter à ce mouvement : les grandes entreprises ont ainsi développé un volet de sous-traitance ou de partenariat. Elles ne cherchent plus à tout gérer en interne, mais font appel ou s’associent à des entreprises plus petites.

Elles doivent aussi tenir compte des évolutions que suscite la culture numérique dans les rapports sociaux, marqués par un rejet de la hiérarchie et des rigidités : les jeunes qui entrent dans l’entreprise ont bien sûr conscience de ce qu’elle peut leur apporter dans le savoir, l’expérience, la culture d’entreprise, mais ils considèrent que la réciproque est tout aussi vraie : ils vont lui apporter un certain état d’esprit, de l’innovation et une autre façon de voir les choses. Ils se placent sur un plan égalitaire ; leur parole vaut autant que celle des membres de leur hiérarchie. Les entreprises n’ignorent pas ce mouvement et essaient de le gérer en s’alliant avec des start-up, ou en embauchant des collaborateurs qui ont une expérience de ce mode de fonctionnement.

Cette économie collaborative est-elle perçue partout de la même façon ?

Il peut y avoir des différences, entre les générations nouvelles, qui sont nées et rentrées dans le savoir et l’information via cette culture, et les anciennes générations, qui ont moins d’automatismes cognitifs. Mais j’ai pu remarquer dans mes enquêtes ou lors des conférences menées en entreprise, que ces anciennes générations manifestent le plus souvent une curiosité bienveillante vis-à-vis de cette nouvelle culture et cherchent par différents moyens de s’y adapter. Bien sûr, une certaine fraction de la population échappe à cette culture, en raison de l’âge, ou parce que ces personnes sont très éloignées du monde du travail, mais c’est aujourd’hui une minorité.

Cela étant, cette économie collaborative bénéfice aujourd’hui beaucoup à l’économie américaine, car elle est en phase avec un modèle culturel libéral d’entrepreneurs, de valorisation d’entreprises, d’un État plus facilitateur qu’interventionniste, de valeurs libertaires que l’on retrouve en particulier en Californie. En revanche, à l’exception de l’Angleterre, les sociétés européennes sont historiquement acculturées à l’action d’un État centralisateur et organisateur, aux lois, qui jouent un rôle important dans la redistribution et l’éducation.

Ce nouveau mode collaboratif explique-t-il aussi la méfiance vis-à-vis du fonctionnement traditionnel du monde politique ?

La première raison de cette méfiance n’a rien à avoir avec la communication par Internet : c’est le sentiment d’impuissance, l’épuisement démocratique. Les politiques sont à la traîne de l’évolution des sociétés ; ils ont été incapables de réduire les fortes inégalités sociales générées par le capitalisme numérique, d’élever le niveau éducatif pour tout le monde et donc le monde se sépare aujourd’hui entre ceux qui ont un très bon niveau d’éducation et ceux qui en sont démunis. Mais il est vrai aussi que dans ce contexte, le relais des réseaux sociaux constitue des mécanismes de communication, de diffusion de l’information qui interviennent beaucoup dans la formation des opinions, notamment auprès des jeunes, et qu’ils constituent un exutoire pour les sentiments populistes ou d’indignation. Le monde d’Internet et des réseaux sociaux laisse une part beaucoup plus large à l’émotion et aux pulsions qu’au raisonnement, qui est l’apanage de l’éducation, de la presse et d’une partie des grands médias. Cela transforme énormément la sphère de la communication et pèse sur les représentations et préférences politiques.

Propos recueillis par E. C.
 

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