Innovation

Blockchain : panacée ou miroir aux alouettes ?

Créé le

30.07.2018

-

Mis à jour le

17.12.2018

La blockchain a d'ores et déjà permis des applications probantes dans la vie politique (votes ou référendum) ou dans les relations commerciales. Dans les échanges monétaires, en revanche, les expérimentations sont limitées par le manque d'un cadre légal clair.

Si forger une relation de confiance est coûteux, la briser l’est encore plus.

Or la confiance reste une condition fondamentale pour la réussite des échanges sur le long terme. La blockchain est fréquemment présentée comme une technologie permettant de générer cette confiance, car elle permet la fiabiliser l’identification des acteurs. Est-ce réellement le cas ?

Les expérimentations multiples dans les échanges monétaires nous poussent à croire que la blockchain est la solution ultime. Est-elle réellement la panacée ? Et dans les domaines étatiques et commerciaux ? Peut-elle rendre des services pertinents ?

La blockchain, outil au service de la confiance dans le système démocratique

Le suffrage universel est le pilier majeur de la démocratie. Pour qu’il prenne toute son ampleur et tout son sens, il faudrait permettre à chacun de s’exprimer. Pourtant, il est parfois difficile, d’un point de vue logistique de prendre en compte toutes les voix, notamment en cas de vote par correspondance. Prenons deux exemples.

Le 2 octobre 2016, la Colombie a organisé un référendum visant à déterminer si la population souhaitait un traité de paix négocié par le gouvernement avec les Forces Armées Révolutionnaires de Colombie (FARC). Pour pouvoir voter, les citoyens colombiens résidant à l’étranger devaient s’être enregistrés sur les listes électorales l’année précédente… Or seuls 8 % de la population concernée avaient effectué la démarche nécessaire. L’ONG Democracy Earth Foundation s’est élevée contre cette situation et a lancé la plateforme Plebiscito Digital. Elle a donné aux citoyens résidant à l’étranger la possibilité, certes symbolique, d’exprimer leur voix de manière sécurisée grâce à la blockchain. Celle-ci a ainsi démontré sa valeur ajoutée comme un outil de facilitation logistique, rendant universel l’accès au vote.

Au printemps 2018, l’État de Virginie Occidentale a fait appel à la blockchain pour sécuriser le vote par correspondance. Jusqu’à présent, aux États-Unis, les bulletins de vote étaient distribués aux absents par courrier, courriel ou fax. Néanmoins, les bulletins distribués aux militaires en activité à l’étranger n’assuraient pas l’anonymat des électeurs et l’acheminement en temps et en heure pour le vote n’était pas garanti. Pour faire face à cette problématique, l’État de Virginie Occidentale a permis, pour les élections primaires du 8 mai 2018, de voter via une application mobile reposant sur la blockchain.

Cette application s’appuyait sur une identification biométrique des électeurs, par un scan de l’empreinte digitale du pouce. Elle assurait bien sûr une totale protection des données personnelles. Bilan : un vote facile et rapide, une participation aux élections accessible, transparente et sûre. Comme il s’agissait du premier essai de ce type d’application, cette option n’a été proposée que dans deux municipalités et réservée aux militaires actifs ainsi qu’à leurs familles, soit une trentaine d’électeurs. Au vu du succès de l’expérimentation sur ce périmètre limité, l’État de Virginie Occidentale a décidé de l’étendre à toutes les municipalités pour l’élection du Gouverneur de novembre 2018.

La technologie blockchain a ainsi été utilisée pour porter des valeurs démocratiques et pour renforcer l’intégrité du système électoral existant. Notons toutefois que, pour devenir un vrai vecteur de changement, ce levier nécessite un accès à internet et une maîtrise avancée des outils digitaux par la population concernée. Cela reste encore un défi majeur.

La blockchain, outil de confiance dans les relations commerciales

L’utilisation de la blockchain peut également jouer un rôle clé dans les relations commerciales, pour les rendre plus fiables et plus équitables. Elle peut notamment favoriser la transparence des processus d’appel d’offres. Aujourd’hui, la mise en concurrence, à l’occasion de l’attribution d’un marché, est souvent perfectible : prestataire favorisé, absence de publicité, irrégularité de la procédure… Les irrégularités peuvent être multiples. Pour y remédier, la blockchain offre d’ores et déjà une solution intéressante : les smart contracts.

Les smart contracts sont des programmes informatiques qui exécutent de façon automatisée les termes d’un contrat selon des conditions fixées au préalable. Dans le cas des appels d’offre, les smart contracts permettent de contrôler les critères de sélection, indépendamment de l’identité des prestataires. Ils assurent un partage non biaisé de l’information. Tous les concurrents disposent d’un socle de données commun, ce qui assure une égalité de fait. Les différentes propositions commerciales sont montrées à tous les donneurs de l’appel d’offre, et sont infalsifiables : il s’avère quasi impossible de favoriser l’une des réponses au détriment des autres. En outre, le smart contract garantit le respect des conditions financières prévues par l’appel d’offre.

Les smart contracts présentent toutefois certaines limites. Ils sont performants pour conditionner une obligation de résultat, mais peu adaptés quand il s’agit de respecter une obligation de moyen. À titre d’exemple, il est en effet facile de vérifier si un colis arrive à l’heure ou pas, mais il est en revanche plus délicat de vérifier si tout a été mis en œuvre pour arriver au résultat.

En dépit de cette limite, la gestion des appels d’offres constitue un terrain d’expérimentation prometteur : l’État japonais souhaite en effet lancer un projet d’implémentation de la blockchain pour gérer les appels d’offres publics du ministère des Affaires étrangères, et ce dès la prochaine année fiscale.

La blockchain, outil de confiance pour les échanges monétaires ?

En mars 2018, le Vénézuela a lancé une cryptomonnaie, le Petro, présentée comme une « cryptomonnaie nationale ». Sécurisé par des actifs tangibles, dont le pétrole, le Petro a pour objectif de lutter contre l’impact des sanctions imposées par les États-Unis en attirant les investissements extérieurs, et ainsi de favoriser le développement d’infrastructures. Le vice-président Tareck El Aissami a déclaré que le Petro allait « générer la confiance et la sécurité sur le marché national et international ».

L’attractivité du Petro repose principalement sur son adossement aux réserves de pétrole vénézuéliennes, ce qui n’est pas sans poser problème. Certains experts [1] indiquent que, le pétrole étant l’actif national du pays, il est impossible de l’utiliser comme nantissement du Petro. Il est donc légitime de s’interroger sur les droits que les détenteurs de cette « cryptomonnaie nationale » pourraient avoir sur les réserves de pétrole du Vénézuela.

Au-delà de cette question de nantissement, les résultats de l’ICO du Petro, et notamment le volume vendu et le montant des fonds levés, n’ont pas encore été officiellement annoncés. A fortiori, ils n’ont pas encore été indépendamment vérifiés ou audités. À ce jour, le gouvernement s’est contenté de déclarer avoir levé 735 millions de dollars sur la première journée de vente. Les règles de traitement des parties impliquées dans l’échange du Petro sont visiblement peu claires, ce qui ne peut que semer le doute chez les utilisateurs de cette « cryptomonnaie nationale ».

Les phases d’émission de cryptomonnaie souffrent du manque d’encadrement légal de la blockchain. Aujourd’hui, la majorité des juridictions n’a pas de positionnement clair sur ce sujet. La Securities & Exchange Commission (SEC) emploie le test de Howey, qui date de 1946, pour déterminer la réglementation des cryptomonnaies et juger la nature des investissements. De plus, elle traite chaque cas séparément, ce qui dénote un manque d’unicité dans l’approche. De manière générale, l’environnement des cryptomonnaies est aujourd’hui assez instable. Comme il s’agit d’une technologie émergente, de nombreux utilisateurs et courtiers n’ont pas encore assimilé les mesures de protection de leurs fonds, ce qui crée un cadre favorable au piratage. Ainsi, le 10 juin 2018, la Bourse des cryptomonnaies Coinrail a subi une cyberattaque sur les portefeuilles électroniques de ses utilisateurs, qui s’est traduite par une perte de 40 millions de dollars en tokens. Même si ce n’est pas la blockchain en elle-même qui a été piratée, la confiance en l’écosystème se retrouve écornée. En outre, la spéculation sur les cryptomonnaies contribue à l’effet de bulle, qui nuit à l’image de la technologie blockchain.

Un outil technologique puissant

La blockchain est un outil technologique puissant, qui permet de créer un contexte sécurisé pour les échanges. Elle a le pouvoir de faire émerger la confiance entre les acteurs d’un échange, et peut rendre bien des services, notamment pour le déploiement de la démocratie ou les développements commerciaux. De nombreux projets pilotes impliquant cette technologie, à tous niveaux de la société, se multiplient.

La blockchain présente toutefois des limites. Son implémentation est aujourd’hui encore associée à des risques de spéculation importants et se retrouve freinée par un manque de cadre réglementaire. Son expansion vers l’usage quotidien des utilisateurs est remise en cause par les cas de piratage de plus en plus répandus.

La blockchain présente des champs d’expérimentation d’un grand intérêt, et est donc au cœur de nombreux projets bancaires. Gageons toutefois qu’il s’agit plus d’un outil d’évolution que de révolution.

 

1 https://globalcoinreport.com/petro-unconstitutional-venezuelas-national-assembly-calls-it-a-fraud/

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº825
Notes :
1 https://globalcoinreport.com/petro-unconstitutional-venezuelas-national-assembly-calls-it-a-fraud/