Innovation

Blockchain dans la banque : quels développements pour l’avenir ?

La blockchain est une technologie utilisable dans de nombreux domaines. Des projets sont en cours dans les paiements, la gestion des obligations KYC ou encore celle de certains produits dérivés. Ces premières initiatives devraient bientôt entrer en production, sans pour autant adopter d'emblée un protocole uniformisé à l'échelle du secteur.

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Cet article est extrait de
Revue Banque n°809

Crédit aux PME : de nouvelles tendances émergent

L’intérêt des banques pour la technologie blockchain est grandissant. À ce stade pourtant, le seul cas d’utilisation généralisée de cette technologie est le bitcoin. Cette fameuse crypto-monnaie est un succès et a apporté d’indéniables innovations. Sa base de transactions partagée entre tous les acteurs du réseau illustre en effet les avantages fonctionnels apportés par la technologie blockchain, qui permet d’éviter un travail de réconciliation des opérations, en garantit l’immutabilité et prévient la falsification.

Pour autant, la blockchain n’est pas forcément une réponse magique à tous les problèmes des banques et il ne faut pas imaginer qu’elle va révolutionner dès demain l’ensemble du secteur. Ces évolutions prendront du temps et les attentes exprimées par certains acteurs semblent parfois démesurées.

Le bitcoin : un intérêt certain

Un des premiers domaines où se manifeste l’intérêt des banques pour la blockchain, c’est le bitcoin lui-même. Certes, cette monnaie virtuelle reste quelque peu sulfureuse et suscite une certaine méfiance, parce que vue comme un vecteur d’évasion fiscale. Les banquiers privés n’en demeurent pas moins souvent sollicités par leurs clients, dont certains disposent d’avoirs importants libellés en bitcoins et ont le souhait de pouvoir agréger ces avoirs avec leurs portefeuilles plus classiques. Cela va donc pousser les banques à adopter des plates-formes intégrant la possibilité de visualiser directement ces avoirs. Le point de blocage potentiel à ce stade tient surtout à la problématique de positionnement marketing des banques vis-à-vis du régulateur. Sur le plan technique, il n’y a pas de difficulté majeure et nous avons déjà un prototype opérationnel qui présenterait pour les clients l’avantage de s’appuyer sur leur banque plutôt que d’utiliser des acteurs spécialisés dans le bitcoin, qui ne sont pas toujours solidement établis.

Le KYC : un enjeu majeur

Le deuxième cas d’utilisation qui se profile dans la banque, à plus longue échéance, concerne le processus de vérification réglementaire de l’identité des clients, autrement dit le « Know Your Customer » (KYC). Du fait de ces obligations, le recrutement de nouveaux clients devient de plus en plus lourd et compliqué, à la fois pour la banque et pour le client, sans cesse amené à remplir des formulaires.

Il est tout à fait envisageable qu’une partie des informations du KYC soit factorisée et mutualisée entre banques. On observe déjà des offres en ce sens de la part de start-up dites « regtech » et nombre de nos clients expriment leur intérêt pour des solutions allant dans ce sens ; le KYC est en effet une source de coûts sans apporter une valeur ou un avantage compétitif en contrepartie.

Les caractéristiques qu’apporte la blockchain en matière de partage et de distribution de l’information ainsi que de cryptage sont particulièrement importantes pour remplir ce rôle. À ce sujet, la blockchain peut être utilisée sur des réseaux privatifs, mettant en œuvre de la cryptographie pour masquer des informations sensibles.

La mise en place d’un service de KYC distribué nécessite certes, de partager certaines informations sensibles mais, pour les banques, payer un peu moins cher et permettre lors d’un recrutement de nouveau client qu’il puisse arriver avec un certificat validant le fait qu’il a déjà rempli un processus KYC auprès d’un autre acteur, au besoin en accordant à celui-ci une rétribution, est un modèle qui peut fonctionner. En effet, une bonne partie des informations n’est pas réellement source d’un avantage concurrentiel et son partage est envisageable. Cela suppose que la première banque soit informée que son client est entré en contact avec un autre établissement, mais, au moins dans le domaine de la banque privée, la multi-bancarité est un fait largement admis. En Suisse, notamment, la sensibilité au risque de contrepartie étant plus élevée, du fait de la taille relativement faible des banques cantonales, la clientèle fortunée a de manière assez systématique plusieurs intermédiaires.

La révolution des paiements

La blockchain est aussi un outil intéressant pour faciliter les paiements internationaux, comme le démontre l’exemple de Ripple qui a mis en place aux États-Unis une blockchain connectant divers acteurs bancaires. Le cas d’utilisation type est celui d’une transaction entre une petite société européenne et une banque tiers aux États-Unis. Le mécanisme classique du « correspondant banking » est assez peu efficace : il va falloir 5 jours environ pour transférer des fonds et, pour une transaction de 1 000 dollars, les frais peuvent représenter autour de 50 dollars, ce qui n’est pas négligeable, sans compter le risque de défaut d’une banque qui peut laisser des transactions non résolues.

La blockchain propose une alternative plus efficace. Dans le cas de Ripple, une monnaie interne a été créée, cotée face aux différentes devises par des market makers habilités. L’opération de paiement ne prend que quelques minutes et ne nécessite pas d’échanges de messages. Faute de monnaie réellement digitale, il est nécessaire pour chaque banque d’immobiliser de l’argent en garantie, mais hormis ce léger inconvénient, une telle solution offre un véritable intérêt.

Les paiements en Europe vont être révolutionnés par la directive DSP2 : une des applications est que les clients des banques vont pouvoir piloter l’ensemble de leurs comptes dans différents établissements via une seule interface. Cette révolution du front office, dont l’impact sera majeur sur le paysage bancaire, pourrait s’accompagner d’une révolution du back-office, la blockchain apportant des systèmes de paiement qui se feront réellement par transactions et non plus par messages, sans avoir besoin d’un mécanisme de compensation.

Au-delà de simples paiements

La blockchain pourra également servir à bâtir des smart contracts, dont l'exécution se déclenche automatiquement en fonction de critères déterminés au préalable. Nous participons dès à présent à des recherches sur ce thème en utilisant des technologies comme Ethereum ou Hyperledger.

Dans ce cas, les vertus de la blockchain peuvent servir au suivi du cycle de vie de produits financiers plus complexes que de simples paiements, dont des produits dérivés tels que les options. Qu’ils soient OTC ou cotés, ces produits nécessitent une surveillance de la part des deux contreparties, notamment pour suivre les seuils de déclenchement prévus et générer les cash-flows adéquats. Lorsqu’il s’agit de suivre plusieurs centaines ou milliers de produits, cela consomme d’importantes ressources et demande un travail important de réconciliation : une automatisation au travers de smart contracts permettant de programmer ces flux d’argent serait plus efficace. L’autre avantage de ce type de solution : allier la flexibilité du monde OTC à la transparence que demandent les régulateurs. Prendre le meilleur des deux mondes, en somme.

En matière de blockchain, les États-Unis ont pris de l’avance et de nombreuses initiatives ont été lancées sur le sujet, ce qui a été permis par un accès plus facile au capital pour les promoteurs de cette technologie : on a dénombré environ un milliard de dollars d’investissements l’an dernier.

La vitesse d'adoption de la blockchain

La structure différente du marché bancaire d’un pays à l’autre est un élément fondamental de la vitesse d’adoption de la technologie blockchain. Elle sera plus rapide dans des écosystèmes plus petits ou non existants. Pour revenir à l’exemple du KYC, la blockchain ne viendra pas en remplacement d’infrastructures déjà existantes, d’où sans doute une assez grande facilité de réalisation. Si l’on parle de géographie, un pays comme l’Australie, par exemple, semble appelé à adopter des technologies blockchain plus rapidement que d’autres : avec seulement quatre banques, un accord de Place sur ces sujets sera certainement plus facile. On pourrait penser la même chose de la Suisse où l’intégration est déjà assez forte grâce au système de paiement centralisé SIX [1]. Mais l’existence d’un tel outil, centralisé et efficace, rendra plus difficile l’adoption d’une alternative.

En revanche, même si la chaîne titres pourra massivement bénéficier de cette technologie, son rythme d’adoption devrait être assez lent – de l’ordre de 10 à 15 ans, sans doute. En effet, c’est à un écosystème quasi séculaire que l’on s’attaque – il reste encore, dans les systèmes actuels, des traces de procédures mises en place il y a quatre siècles pour échanger entre Amsterdam et Londres. Qui plus est, de nombreux acteurs, tels les courtiers et dépositaires, n’ont pas particulièrement intérêt au changement. Enfin, on parle d’un système dont l’échelle est mondiale.

Là où le « use case » est le plus intéressant en termes de réduction potentielle de coût, le risque d'avoir plus de réticences à l’adoption est aussi le plus élevé, car les intermédiaires qui ont quelque chose à perdre sont plus nombreux.

On peut s’attendre à voir, au cours des prochains mois, des premières initiatives autour de la blockchain arriver au stade de la production. Potentiellement concurrentes, diverses dans leur forme et leur technologie, ces initiatives vont poser à l’industrie des problèmes d’intégration. Selon nous, ils ne seront pas forcément pires que ceux que nous connaissons aujourd’hui, dans les titres par exemple.

Pourtant, en dépit de l’absence de normalisation des solutions blockchain, cette technologie n’est pas un effet de mode : elle permet la digitalisation véritable de tous les actifs.

 

[1] Société détenue par 130 banques suisses qui offre des services centraux : opérations sur titres, traitement d’informations financières et trafic des paiements sans numéraire.

 

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