Pilotage bancaire

Banks’ Integrated Reporting Dictionary (BIRD) : point d’étape et défis à adresser

Lancé en 2015, BIRD est une initiative du Système européen de banques centrales. Il s’agit d’un dictionnaire de reporting destiné aux banques, pour harmoniser la modélisation de l’ensemble des données réglementaires. Mais de nombreuses étapes restent encore à franchir avant d’être totalement opérationnel.

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Revue Banque n°853

BILANS BANCAIRES : Les cessions de prêts non performants encouragées

Suite aux différentes crises économiques et financières, et notamment depuis la crise de 2008, les exigences en matière de reporting réglementaire se sont considérablement transformées et renforcées :

– augmentation de la fréquence et du nombre de reportings à produire, avec, par exemple, la création ou la mise à jour de nombreux reportings (COREP, FINREP, LCR, NSFR, ALMM [1], Asset encumbrance, Anacredit…) ;

– multiplication du nombre d’interlocuteurs (ABE [2], ACPR [3], CRU [4], BCE [5]…) notamment pour les banques transfrontalières devant remettre certains reportings aux autorités compétentes nationales de l’ensemble des pays dans lesquels elles opèrent ;

– délais d’implémentation et de déclaration de plus en plus courts avec, à titre d’illustration, la réduction du délai de remise de 60 à 30 jours ouvrés pour le reporting COREP ;

– demandes d’informations de plus en plus granulaires au travers de reportings comme l’Anacredit ;

– multiplication des demandes ad hoc tels que les stress-tests, les loan tapes ou, plus récemment, les reportings liés à la Covid-19.

Ainsi, le reporting réglementaire fait aujourd’hui peser une charge importante sur les banques, qui doivent se mettre en conformité avec les nouvelles réglementations toujours plus nombreuses (« change the bank ») tout en continuant à produire les nombreux reportings réglementaires parfois redondants et à maintenir une architecture IT devenue complexe (« run the bank »).

Une forte charge pèse également sur les autorités de supervision qui doivent collecter, analyser et comparer la masse de données provenant des banques et dont la qualité reste perfectible malgré les lourds investissements consentis par l’ensemble des parties prenantes pour moderniser leurs systèmes d’information.

Afin de réduire les coûts pour l’ensemble des acteurs européens, le SEBC (Système Européen de Banques Centrales) a adopté dès 2013 une approche à long terme visant à standardiser, harmoniser et simplifier les dispositifs existants (v. Schéma 1).

La première brique dans la rationalisation des dispositifs de reportings réglementaires européens

Lancé en 2015, BIRD (Bank’s Integrated Reporting Dictionary), est l’une des initiatives du SEBC. Il s’agit d’un dictionnaire de reporting pour les banques, qui vise à harmoniser la modélisation de l’ensemble des données réglementaires au travers :

– d’un modèle de données décrivant l’ensemble des données à extraire des systèmes opérationnels d’une banque, à des fins de reporting réglementaire,

– et de règles de validation et de transformation permettant, à partir de ces dernières, de produire l’ensemble des indicateurs et reportings réglementaires attendus par les différentes autorités de régulation européennes.

Il convient de noter que BIRD n’est pas un outil, mais uniquement une documentation. Ainsi, il revient à chaque établissement de le décliner dans son Système d’Information. Dans la pratique, les banques devront ainsi passer par une phase d’analyse d’écart entre leurs modèles de données internes et BIRD, afin de définir les nouvelles interfaces permettant de l’alimenter. Les règles de validation et transformation pourraient, quant à elles, être intégrées directement par les éditeurs de logiciels, dans leurs solutions de reporting réglementaire déjà en place au sein des banques (ainsi, la mise en œuvre serait transparente pour la banque), ou être redéveloppées en interne selon les spécifications BIRD.

Il faut également préciser que BIRD n’est ni une réglementation, ni une obligation réglementaire. Il s’agit uniquement d’une proposition de transposition des exigences réglementaires à un niveau opérationnel. Ainsi, son adoption ou non repose entièrement sur le volontariat, mais les banques décidant de l’adopter pourraient en tirer de nombreux bénéfices dans la production de leurs reportings réglementaires et internes qui utilisent de plus en plus de données réglementaires (v. Schéma 2).

Enfin, BIRD a été conçu dans un souci de respect des exigences réglementaires et des bonnes pratiques en vigueur, et il est notamment conforme aux principes BCBS 239 [6] en matière d’agrégation des données risques. A titre d’illustration, il répond en particulier aux principes suivants :

– architecture des données et infrastructure information (principe n°2 de BCBS 239) au travers d’un modèle de données unique comprenant des taxonomies et des métadonnées ;

– exactitude et intégrité (principe n°3 de BCBS 239) au travers d’un dictionnaire de données documenté ou encore de règles d’agrégation documentées ;

– adaptabilité (principe n°6 de BCBS 239) au travers d’un modèle de données avec une couverture large permettant de répondre à différents besoins réglementaires, mais également de satisfaire des demandes ad hoc.

Une initiative collaborative réunissant toute l’industrie

BIRD est une initiative collaborative regroupant, à l’initiative de la BCE, des institutions européennes, des banques centrales nationales, ainsi qu’une trentaine de banques commerciales issues de 9 pays (Allemagne, Autriche, Belgique, Espagne, Finlande, France, Irlande, Italie et Pays Bas). Ces acteurs se réunissent au travers de comités de pilotage permettant de fixer les grandes orientations et objectifs du projet BIRD et d’identifier les ressources permettant d’atteindre ces objectifs.

Le développement et le maintien de la méthodologie, du contenu et de la documentation BIRD ont été confiés à un groupe d’experts qui est composé de représentants des institutions participantes. Il est organisé en multiples groupes de travail :

- un groupe de travail métier pour chaque reporting réglementaire à incorporer dans BIRD ;

- un groupe de travail transverse ayant pour rôle de développer un modèle de données qui soit stable, harmonisé et extensible, et garant de la cohérence des activités de modélisation menées au sein des groupes de travail métier ;

- un groupe de travail transverse ayant pour rôle de tester le BIRD afin d’en garantir l’exactitude et la qualité.

Au-delà des acteurs institutionnels évoqués précédemment, des éditeurs de logiciels et des cabinets de conseil ou d’audit sont régulièrement invités à participer aux groupes de travail, notamment sur la thématique des tests.

Statut du projet BIRD et prochaines étapes

L’initiative BIRD apporte d’ores et déjà de nombreux éléments de satisfactions.

Elle a permis une collaboration enthousiaste de nombreux acteurs de l’industrie, permettant ainsi de bénéficier de retours d’expérience multiples et variés, pour aboutir à la construction d’un modèle de données harmonisé au niveau européen et fonctionnel, ce qui constitue une première en la matière.

De plus, au cours des 5 années d’existence de cette initiative, la couverture réglementaire n’a cessé de s’étendre, permettant aujourd’hui au travers de la version 5.0 du BIRD, publiée en décembre 2019, de couvrir les reportings réglementaires suivants :

– Anacredit;

– Securities Holding Statistics (SHS) Anacredit titres;

– FINREP;

– Asset Encumbrance;

– Resolution Planning;

– COREP (risques de credit).

Ce modèle, qui, par ailleurs, a fait l’objet d’un très haut niveau de formalisation, constitue d’ores et déjà une base de travail formidable pour toute banque désireuse de mettre en place une couche de collecte de données centralisée et partagée entre ses métiers (Risques et Finance notamment), afin de traiter ses reportings réglementaires européens, mais également d’autres besoins internes.

Cependant, il convient de noter que la couverture réglementaire doit encore être améliorée, ce qui est bien prévu dans la feuille de route 2021, avec une extension aux reportings suivants :

– COREP (risques de marché) ;

– Liquidity Coverage Ratio (LCR) ;

– Additional Liquidity Monitoring Metrics (ALMM) ;

– Ratio de levier ;

– Balance Sheet Items (BSI) statistics ;

– Interest Rate (MIR) statistics.

Il s’agit d’un des points d’amélioration du BIRD, avant qu’une démocratisation au sein des banques ne soit possible, mais ce n’est pas le seul…

Les nombreux défis restant à relever pour faire de BIRD un succès

BIRD, de par son potentiel prometteur, suscite un fort intérêt. En revanche, force est de constater qu’aujourd’hui, hormis quelques expérimentations limitées à certaines briques du BIRD et à un nombre réduit de reportings réglementaires, l’adoption par les banques commerciales européennes se fait encore attendre. En effet, la majorité des banques font actuellement de la veille réglementaire et n’ont, à ce jour, pas encore lancé leurs études d’impact et projets d’implémentations sur le sujet. Plusieurs raisons peuvent expliquer cela.

Tout d’abord, il convient de rappeler que la situation dans les différents pays de la zone euro est hétérogène. Par exemple, en Autriche, la plateforme technique AuRep (v. Schéma 3), permet la production de l’ensemble des reportings réglementaires à destination de la banque centrale nationale (l’OeNB, pour Oesterreichische Nationalbank) de 800 banques autrichiennes, au travers d’un modèle de données unique et partagé. Autre exemple, en Italie, où une initiative similaire au BIRD, nommée PUMA2, existe depuis les années 1980. Cette dernière est d’ailleurs considérée par beaucoup comme l’ancêtre du BIRD, et ce dernier s’en inspire largement dans ces travaux. Ainsi, les banques des pays les plus matures disposent déjà de solutions de rationalisation à l’échelle nationale. Elles obtiendraient donc moins de bénéfices de BIRD et sont de fait moins enclines à l’implémenter.

De plus, avant que BIRD ne puisse être adopté sereinement par les banques de la place, certains défis techniques restent à relever. En premier lieu, le modèle de données doit encore être stabilisé. En effet, initialement, les groupes de travail travaillaient en « silo » sur les différents reportings réglementaires à couvrir. Ainsi, les briques Anacredit et COREP ont par exemple été conçues par des équipes distinctes. Cette approche a engendré de fait un manque de cohérence et d’harmonisation dans les pratiques de modélisation et a introduit des redondances dans le modèle de données. En second lieu, l’exactitude du modèle reste à valider, et pour cela, il sera nécessaire de réaliser davantage de tests afin de s’assurer de la fiabilité et de l’absence d’erreurs au sein de la documentation BIRD. Ces deux points ont clairement déjà été identifiés par le comité de pilotage BIRD et d’importants travaux, qui devraient porter leurs fruits prochainement, ont été menés en ce sens sur toute l’année 2020, et ce malgré l’impossibilité de se regrouper physiquement du fait de la crise de la Covid-19.

Enfin, et peut-être est-ce le point le plus critique à ce jour, l’initiative BIRD devra certainement, pour s’imposer au sein des banques, renforcer sa gouvernance et clarifier son articulation avec l’étude de faisabilité de l’EBA, mandatée par la CRR2 [7], pour la mise en place d’un reporting intégré au niveau européen. Sur l’aspect gouvernance il pourra notamment être judicieux :

– de renforcer l’initiative en y affectant plus de moyens, au niveau de la BCE, mais également des banques commerciales;

– d’intégrer davantage l’Autorité Bancaire Européenne dans les travaux, afin de s’assurer d’une prise en compte suffisamment en aval des évolutions en matière de reporting prudentiel;

– mais également, de réfléchir à la possibilité de rendre BIRD obligatoire, ou a minima d’en faire un standard du marché.

Quant à l’étude de faisabilité, dont les conclusions ne sont pas attendues avant le troisième trimestre 2021 [8], il reviendra au comité de pilotage BIRD de clarifier rapidement son articulation avec BIRD, afin de garantir la pérennité de ce dernier.

Un projet ambitieux

Malgré les défis restant encore à relever, il s’agit d’un projet ambitieux qui offre des perspectives intéressantes en matière de rationalisation et de réduction des coûts de reporting réglementaire pour l’ensemble des acteurs de la chaine de valeur.

Par ailleurs, la deuxième initiative de l’approche à long terme du SEBC, appelée IReF (Integrated reporting framework) pourrait potentiellement accélérer l’adoption du BIRD par les banques dans les prochaines années. En effet, l’IReF, dont la BCE estime pour le moment que son implémentation aura lieu entre 2024 et 2027, est un dispositif de reporting visant à remplacer l’ensemble des reportings réglementaires statistiques européens existants et sera un cas d’usage natif de BIRD. Ainsi, il pourrait être une formidable incitation pour les banques, à implémenter ce dernier.

Enfin, la crise de la Covid-19 que nous traversons actuellement devrait encore accélérer la digitalisation et la recherche d’efficacité opérationnelle par les banques, les poussant davantage vers des plateformes IT mutualisées et/ou des centres de services partagés. Cela leur permettra non seulement de gérer la complexité toujours grandissante des exigences réglementaires et de maîtriser leurs coûts, mais également d’anticiper l’arrivée des prochaines versions du BIRD ou même, pourquoi pas, celle de l’IReF.

 

[1] COmmon solvency ratio REPorting ; FINancial REPorting ; Liquidity Coverage Ratio ; Net Stable Funding Ratio ; Additionnal Liquidity Monitoring Metrics.

[2] Autorité bancaire européenne.

[3] Autorité de contrôle prudentiel et de résolution.

[4] Conseil de résolution unique.

[5] Banque Centrale Européenne.

[6] BCBS (Basel Committee on Banking Supervision) 239 est une norme édictée par la Comité de Bâle pour l’agrégation des données sur les risques et et leurs reportings.

[7] Article 430c de la Capital Requirements Regulation 2 (CRR2) : « EBA shall prepare a report on feasibility regarding the development of a consistent and integrated system for collecting statistical data, resolution data and prudential data and report its findings to the Comission by 28 June 2020. »

[8] D’après « EBA Work programme 2021 – EBA/REP/2020/26 », Autorité Bancaire Européenne, septembre 2020.

 

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