Cet article appartient au dossier : Universwiftnet, Les relations banques-entreprises.

Singapour

Au cœur de la politique d’un « smart » régulateur

En favorisant les innovations technologiques, la cité-État de Singapour a pour objectif de devenir une « smart nation ». Le secteur bancaire et financier joue un rôle clé dans la diffusion du progrès à l’ensemble de la société singapourienne.

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Banque & Stratégie n°366

Universwiftnet: les relations banques-entreprises

En novembre dernier, Singapour accueillait la deuxième édition du FinTech Festival, le plus grand rassemblement mondial de la communauté FinTech, avec plus de 25 000 participants et 100 nationalités représentées.

Le gouvernement singapourien soutient et accueille le FinTech Festival pour maintenir sa position de centre financier considéré comme l’un des plus performants de la planète, mais aussi pour tenir l’agenda de son programme de « smart nation ». La cité-État s’évertue en effet à devenir une smart nation en exploitant le pouvoir de la technologie, afin d’améliorer le cadre de vie, augmenter la productivité et créer de nouveaux emplois. Cinq domaines clés dans lesquels la technologie peut avoir un réel impact ont été identifiés : transports ; logement et environnement ; productivité des entreprises ; santé et vieillissement ; services du secteur public. Afin de relever ces défis, la smart nation a besoin d’un smart financial centre qui soit à la hauteur de ses ambitions.

Face à une croissance économique plus lente, une réglementation plus stricte et une concurrence plus forte, l’industrie financière favorise l’innovation et se transforme. Le MAS (Monetary Authority of Singapore), à la fois banque centrale et régulateur, a pour objectif de maintenir et d’améliorer son statut de « smart financial centre » et pour cela de développer un écosystème, une économie d’architecture ouverte, un réseau de relations internationales, un bassin de talents, un environnement réglementaire propice et un environnement cybersécurisé.

Un écosystème favorable

Est-ce la fin du mythe selon lequel les institutions financières sont en retard dans la course à la technologie ? Le gouvernement veut créer un écosystème pour l’innovation où les institutions financières et les FinTechs rivalisent, mais également coopèrent. Bien connu pour son avant-gardisme, Singapour veut être un laboratoire à ciel ouvert où les institutions financières développent, testent et appliquent leurs nouvelles solutions technologiques.

Le MAS abrite dans ses locaux le FinTech Innovation Lab, réunissant ainsi en un même lieu start-up, institutions financières, fournisseurs de technologie, pour des sessions de travail et de networking. En parallèle, le FinTech Office a pour objectif de promouvoir Singapour en tant que hub FinTech. Un nouvel entrant peut, via ce service demander des conseils et se renseigner sur les subventions et les programmes gouvernementaux proposés aux FinTechs.

Se mettent en place de nouvelles façons de payer, d’épargner, d’investir, de préparer sa retraite, ou encore de s’assurer. Par exemple, lancée en 2016, PolicyPal est la première plate-forme numérique qui utilise l’Intelligence artificielle (IA) pour simplifier et numériser les assurances de milliers d’utilisateurs, permettant à la fois aux clients et aux organisations de simplifier la gestion de leurs polices d’assurance. PolicyPal est le partenaire de grands noms de l’industrie tels que AXA, Aviva, Manulife, Allianz ou HSBC Insurance.

Une économie d’architecture ouverte

Les API [1] sont au cœur de l’économie. Dans le sillage de la 2e directive européenne sur les services de paiement (DSP2), le MAS encourage les institutions financières à développer et partager leurs API afin de se connecter à de nouveaux fournisseurs de services. Le processus s’accélère depuis 2016.

L’Association des banques de Singapour a développé un « API Playbook », en consultation avec le MAS. Ce guide commun fournit des conseils aux institutions financières, aux acteurs FinTech et aux autres entités intéressées par le développement et l’adoption d’une architecture ouverte fondée sur des API. Les FinTechs ont également accès à un répertoire appelé « Financial Industry API Register ». Cette base de données liste les API ouvertes, mises à disposition par l’industrie financière.

En 2017, la banque DBS a lancé la plus grande plate-forme de développeurs d’API bancaires au monde. Plus de 170 API sont disponibles et plus de 50 collaborations fructueuses ont pu voir le jour. Un Singapourien naviguant sur PropertyGuru, l’un des plus grands portails de recherche immobilière de la région, peut instantanément demander un prêt immobilier en ligne et savoir s’il est éligible, le tout en restant sur la même page web. Fin 2017, la banque OCBC offrait 43 API sur sa plate-forme, exploitées par les FinTechs mais aussi par des autorités gouvernementales telles que l’Inland Revenue Authority, l’administration fiscale locale. Les clients d’OCBC pourront désormais payer leurs impôts en ligne avec la mise en place instantanée d’un prélèvement grâce aux API de la banque. Les 3 jours habituellement requis pour autoriser la mise en place d’un prélèvement ont disparu.

Enfin, la banque UOB a aussi lancé récemment sa plate-forme régionale Open Banking API. Les clients d’UOB peuvent désormais éditer des commentaires, faire une réservation au restaurant et payer leur addition, via l’application mobile de leur banque.

Au total, l’industrie financière de Singapour a mis à disposition près de 300 API ouvertes. De grandes banques internationales, implantées dans la cité-État sont également très actives sur ce sujet. Standard Chartered, par exemple, a d’ores et déjà mis à disposition un portail fournissant aux développeurs l’accès aux API de la banque. La demande de clients de la banque (opérateur de téléphonie, compagnie aérienne…) a entraîné la création d’API permettant de confirmer en temps réel l’exécution des paiements ; cela a permis l’édition des billets électroniques et le rechargement prépayé des téléphones.

Un réseau de relations internationales

Le MAS a signé des accords de partenariats avec des gouvernements et autorités étrangers afin de faciliter le partage d’information et d’échanger sur les questions réglementaires.

Ces accords permettent également de développer des projets conjoints, comme celui réalisé avec la Thaïlande. Les deux pays ont chacun leur système de paiement en temps réel ; PayNow à Singapour et PromptPay en Thaïlande. Le MAS et la Banque de Thaïlande sont parvenus à un accord pour relier les deux systèmes, permettant l’exécution en temps réel d’un paiement sécurisé entre les deux pays via le mobile de l’utilisateur. Le régulateur est en discussion avec l’Inde et la Chine pour offrir des solutions similaires de paiement transfrontalier.

En mars 2017, le MAS, l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR) et l’Autorité des marchés financiers (AMF) ont signé des accords de coopération afin d’accroître leur collaboration dans le domaine des FinTechs. Ils échangeront sur les tendances en matière d’innovation, sur les enjeux de la régulation des services financiers innovants ainsi que sur d’éventuels projets, communs à Singapour et à la France.

Un bassin de talents

Pour soutenir sa politique « FinTech », Singapour a besoin d’un solide accès aux talents. Dans cette recherche de profils d’excellence, le MAS a rejoint le Massachusetts Institute of Technology (MIT) Media Lab à Cambridge, Massachusetts, de renommée internationale. Cela permettra aux professionnels et chercheurs de l’industrie de travailler avec des chercheurs universitaires afin de trouver des solutions technologiques applicables au monde réel. Ils vont participer à des projets pilotes utilisant la blockchain, le Big Data, l’IA… Le pays a une réelle volonté d’améliorer sa connaissance en matière de Data Analytics et d’IA.

Des initiatives ont été lancées au cœur des universités visant à « façonner » les talents de demain qui seront dotés d’une excellente connaissance des marchés alentour. Les entreprises locales ont besoin d’employés qui seront aptes à prospérer et rayonner dans des environnements étrangers.

Un environnement réglementaire propice

Comment rendre la réglementation favorable à l’innovation des FinTechs, tout en veillant à ce que le système reste stable, que les acteurs clés soient solides et que les intérêts des consommateurs soient maintenus ?

Cela exige du régulateur une excellente compréhension des technologies émergentes et des nouveaux business models, tout en contrôlant les risques potentiels pouvant émerger.

Selon le MAS, les FinTechs « dégroupent » la chaîne de valeur des services financiers, le régulateur doit donc lui aussi « dégrouper » sa réglementation. L’approche doit être spécifique aux risques découlant des activités plutôt qu’à l’entité elle-même. Le projet de loi relatif aux services de paiements illustre cette nouvelle approche et a pour objectif de dimensionner les réglementations de façon à ce qu’elles correspondent aux différents développements liés aux paiements électroniques.

Le MAS est à l’initiative de nombreux projets visant à explorer la technologie en collaboration avec l’industrie. Par exemple, le projet UBIN étudie l’utilisation de la Distributed Ledger Technology pour la compensation et le règlement des paiements mais aussi des titres. Au-delà d’encourager l’innovation, le MAS a besoin de comprendre les mécanismes et impacts de l’usage de la blockchain pour les services de paiement afin d’adapter sa réglementation dans les mois/années à venir.

Un environnement cybersécurisé

L’écosystème généré par les FinTechs exige une bonne gestion des risques afin de ne pas décevoir la confiance du public envers la technologie. Pour profiter pleinement des avantages de la technologie numérique, de robustes plans de cyberdéfense doivent être mis en œuvre.

En novembre 2017, le Financial Services Information Sharing and Analysis Center (FS-ISAC) et le MAS ont lancé le FS-ISAC Asia Pacific Regional Analysis Centre’s office à Singapour. Ce centre d’analyse et de partage de l’information sur les services financiers est une initiative de collecte de renseignements avec plus de 7 000 membres à travers le monde qui permet d’identifier les cybermenaces.

Un projet de loi de cybersécurité a été finalisé en 2017 et sera déposé au parlement cette année. Si la loi est adoptée, elle sera applicable aux secteurs public et privé. Cette loi pourrait donner à la Cyber Security Agency (CSA) le pouvoir d’ordonner une enquête sur une cyberattaque présumée tout en travaillant avec les régulateurs des différents secteurs concernés. Le projet a été conduit lors d’une consultation publique qui a mis en exergue la difficulté de trouver l’équilibre entre la sécurité et la confidentialité des données. La crainte des organisations a rapidement émergé, car elles devraient livrer toute l’information demandée par la CSA, le projet de loi prévalant sur les règles de la banque et de la protection des données. Les banques et les entreprises de télécommunications devraient déclarer l’attaque dès les premières heures. Face à l’inquiétude des organisations, la CSA a dû préciser que le projet de loi limite le pouvoir du CSA uniquement dans le cas d’un cyberincident, car le risque est réel.

En avril 2017, la National University of Singapore et la Nanyang Technological University (Polytechnic) ont été victimes d’une cyber-attaque visant à voler des données liées au gouvernement. Les deux établissements sont impliqués dans des projets pour les secteurs de la défense, des affaires étrangères et des transports. Deux mois auparavant, ce sont les données personnelles de 850 militaires et du personnel du ministère de la Défense qui avaient été volées.

Depuis 2014, avec son objectif de smart nation, la cité-État a posé le cadre d’un écosystème propice à l’innovation. De nombreuses actions ont émergé et abouti. Cependant, certaines initiatives sont encore au stade de projet, nul doute que dans les mois à venir de réelles avancées vont émerger de cet environnement en pleine ébullition.

Dans cette dynamique, des pays ont acquis leur statut de smart nation. L’Inde en est un parfait exemple, au-delà des « Silicon Valleys of India » dont la réputation n’est plus à faire, le gouvernement pourrait se prévaloir aujourd’hui du titre de la start-up la plus innovante du pays. La plate-forme India Stack est fondée sur une architecture ouverte basée sur des API. Ces API ont permis au gouvernement indien d’attribuer un identifiant unique à chacun de ses concitoyens. Le numéro Aadhaar stocke les données biométriques et démographiques des résidents indiens. Grâce à ce nouvel identifiant les entreprises et les banques peuvent désormais identifier leurs clients en ligne (e-KYC service). L’e-KYC a entraîné la création d’e-Sign pour la signature électronique des documents. Plus d’un milliard de personnes est détenteur de ce sésame qui leur permet, entre autres de demander un prêt en deux minutes sans passer par la case « agence bancaire ».

Afin de promouvoir l’innovation dans les services financiers sur leurs marchés respectifs, l’Inde et Singapour se sont rapprochés en 2016, avec la signature d’un accord de coopération FinTech.

 

[1] Application Programming Interface – en français, interface de programmation applicative.

 

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