Les auteurs de cet appel constatent que plus de trois ans après l’éclatement de la crise financière, qui a fortement mis en lumière les responsabilités de la pensée dominante en matière économique, cette dernière continue à exercer un quasi-monopole sur le monde académique. Cette domination, relayée par les prétendues meilleures universités, date d’il y a au moins un quart de siècle et est mondiale. Toutefois, la manière dont ce paradigme persiste malgré la crise actuelle met en évidence son ampleur et la dangerosité de son caractère dogmatique. C’est pour encourager le monde académique à surmonter ce danger qu’un groupe d’enseignants et chercheurs a décidé de lancer un appel. En effet, l’académie doit continuer de former des esprits ouverts, novateurs et responsables, susceptibles d’affronter les défis actuels et ceux à venir.
Il ne faut pas oublier que les professeurs, enseignants et chercheurs sont dépositaires de la confiance de la société qui leur a donné pour tâche de la servir par la transmission et par la quête continue d’une meilleure appréhension de la réalité. C’est seulement dans ce contexte que la liberté académique a un sens.
La recherche doit contribuer au bien commun, et non pas produire des analyses complaisantes sur les supposés bienfaits de la financiarisation de l’ensemble du système économique obtenus grâce aux avantages présumés de l’innovation et de la spéculation financière. Aujourd’hui, l’une des grandes priorités de la recherche en finance, économie et gestion devrait être d’examiner ses propres fondements et pratiques à la lumière des phénomènes qui ont conduit à la crise financière. C’est seulement à cette condition qu’il sera possible d’élaborer des politiques et remèdes permettant de retrouver un fonctionnement équilibré de l’économie.
Il est impératif de dépasser ainsi les discussions à huis clos entre des spécialistes tous coulés dans le même moule. Par construction, de telles discussions sont incapables de remettre en question leurs propres présupposés. La situation actuelle requiert donc l’ouverture de ces disciplines à une investigation fondamentale qui est nécessaire pour apporter la distance nécessaire à leur régénérescence. Pour affirmer un pluralisme d’approches, il convient donc de mettre en discussion les fondements (épistémologiques, éthiques et anthropologiques) des disciplines d’économie, de finance et de gestion.
Nous attirons l’attention de l’opinion publique et du monde politique sur le fait que les conditions d’accomplissement responsable de notre mission sont compromises. Il est important que les conditions nécessaires au renouvellement fondamental de nos disciplines et au retour au pluralisme des approches soient rapidement remplies.
En tant que signataires de cet appel, nous suggérons des pistes d’actions susceptibles de promouvoir le pluralisme:
- qu’un examen critique rétrospectif soit initié, de manière à remettre à l’esprit de chaque chercheur la question de la pertinence, pour la société, des travaux qu’il produit grâce aux financements publics. La liberté académique ne saurait justifier de faire l’impasse sur la responsabilité des enseignants et chercheurs en la matière ;
- qu’au niveau institutionnel, le décloisonnement et l’interdisciplinarité soient réellement promus.
- par la prise en compte dans le recrutement de nouveaux professeurs de l’intérêt qu’ils portent à la résolution de problèmes d’ordre socio-économique ainsi qu’en général à l’équité, à la stabilité et à la durabilité du système économico-financier ;
- par l’élargissement des critères d’évaluation de la recherche, de manière à intégrer la pertinence des thèmes choisis, le contenu et le caractère interdisciplinaire des articles ou livres publiés, et non pas seulement le nombre de publications dans quelques revues monolithiques.