Risque systémique

Les hedge funds peuvent-ils déstabiliser les marchés ?

Créé le

07.11.2011

-

Mis à jour le

21.11.2011

En anglais, ce qui a été appelé « hedge asset » désignait des actifs qui, de par leurs mouvements boursiers, ne suivaient pas l’évolution des marchés. Statistiquement, ces actifs étaient donc décorrélés des indices de marché. Si les actifs évoluaient dans un sens qui n’était pas celui du marché, de manière indépendante de l’évolution du marché, alors ils pouvaient être utilisés en position contra-cyclique, à des fins de protection des investisseurs contre les baisses éventuelles des marchés. D’où leur terminologie « hedge » qui signifie en anglais « protection », « couverture ». Par extension naturelle, les fonds investis dans ces « hedge assets », ces actifs décorrélés, furent appelés « hedge funds ». C’est la raison pour laquelle les hedge funds n’évoluent pas en phase avec les marchés. Ceci a deux conséquences. Premièrement, sur le risque de l’investisseur individuel (voir texte principal). Deuxièmement, sur le risque collectif encouru par le système financier dans son ensemble, aussi appelé « risque systémique ».

Dans la gestion traditionnelle, les gérants sont incités à tous emprunter le même chemin, à l’intérieur de bornes (voir Encadré terminologie) plus ou moins larges. Or si tous les gérants suivent la même piste de performance, ils évolueront tous dans le même sens, et interviendront tous de la même manière sur les marchés : le bornage des gestions a pour effet de créer une pression sur les marchés, une amplification des fluctuations boursières appelée « effet procyclique ». Nous comprenons donc comment le bornage systématique des gestions peut conduire à une augmentation du risque systémique. C'est le contraire de ce que recherchent les régulateurs qui pourtant encouragent les gestions à rester dans la limite de bornes précises. À l’opposé, les fonds décorrélés, qui sont donc des gestions – comme nous le comprenons maintenant – non bornées, ne peuvent pas produire ces mouvements collectifs car ils évoluent de manière totalement indépendante les uns des autres. Ils permettent en quelque sorte l’existence d’une biodiversité.

L’erreur de raisonnement des régulateurs provient, une fois encore, de leur conception du risque. Dans la représentation régulière ou lisse de l’incertitude financière (c’est-à-dire la représentation quételésienne de l’incertitude et brownienne des variations boursières, ou « virus B »), le risque est réduit à une mesure d’écart type ou sa variante qu’est la « tracking error ». Avec une représentation brownienne du risque, les gestions décorrélées paraissent davantage risquées que les gestions bornées. Mais ceci n’est plus vrai dans une représentation non brownienne, dans laquelle les marchés sont erratiques et les performances (et les pertes) concentrées. Dans ce cas, les gestions décorrélées sont moins risquées, individuellement d’abord, collectivement ensuite.

Résumons-nous : des gestions bornées peuvent créer un risque systémique car elles synchronisent les mouvements des gérants en produisant par là une amplification potentielle des mouvements des marchés. C’est le phénomène de résonance bien connu des physiciens et des constructeurs de ponts. À l’opposé, les gestions décorrélées désynchronisent les actes de gestion et évitent de la même manière ce phénomène de résonance. L’idée que le risque est mieux maîtrisé collectivement par des gestions collectivement bornées est une autre conséquence du virus B.

À retrouver dans la revue
Banque et Stratégie Nº297