Matières premières : la faute aux marchés ?

Dossier réalisé par Séverine Leboucher

Introduction

Matières premières : la faute aux marchés ?

Après les produits de titrisation, les dérivés de crédit et la dette souveraine, ce sont les matières premières qui se retrouvent sous le feu des projecteurs du G20. En cause : la forte hausse de leurs prix. Pour Nicolas Sarkozy, la responsabilité est clairement celle des marchés, qui ont fait des matières premières des actifs financiers comme les autres. Alors que l'on travaille de part et d'autre de l'Atlantique à une meilleure régulation, quel est le diagnostic réel de la situation ?

Matières premières : la faute aux marchés

« Nous sommes tombés dans un système où la spéculation nourrit la pénurie et la pénurie nourrit la spéculation. » C’est en ces termes que Nicolas Sarkozy [1] a établi son diagnostic de la situation sur les marchés de matières premières, en particulier agricoles, qui connaissent depuis 2008 de fortes hausses de prix. Il en a d’ailleurs fait l’un des chevaux de bataille de la France pour sa présidence du G20. Plus modérée dans son vocabulaire, la Commission européenne parle d’une « financiarisation » de ces marchés, rappelant les chiffres de la Cnuced : alors que le nombre de contrats financiers sur matières premières a triplé entre 2002 et 2008, le volume des transactions sur ces mêmes actifs a été multiplié par 14. En marge du G20 des Finances du 18 et 19 janvier, Christine Lagarde citait, elle, les chiffres de la Bourse de dérivés de Chicago sur laquelle s'échangent annuellement 46 fois la production mondiale de blé et 24 fois celle de maïs. Auparavant dominés par les activités de couverture, ces marchés sont aujourd’hui utilisés comme une cible d’investissement par les acteurs financiers, via les fonds indiciels (ETF et ETC [2]) notamment.

Des responsabilités difficiles à établir

Cette présentation, très politique, sous-pondère toutefois le rôle des fondamentaux dans la hausse des prix que connaissent aujourd’hui ces marchés : « Nous consommons plus que nous ne produisons, c’est une réalité indéniable que les opérateurs des marchés commencent depuis quelques années à prendre en compte. La présence des “spéculateurs” et des fonds indiciels induisent probablement un biais haussier mais ce ne sont pas eux qui font bouger les prix », reconnaît un opérateur des marchés physiques agricoles. Le fait est que la science économique est pour le moment incapable de prouver le lien causal entre la présence des investisseurs financiers et la hausse des prix, rendant l’action réglementaire d’autant plus difficile.

Des régulateurs encore dans le flou

L’une des principales solutions avancées est celle des limites de position que le régulateur pourrait imposer aux acteurs. Elle essuie une levée de boucliers des professionnels des marchés qui soulignent le risque de chute de la liquidité de ces actifs, et cela au détriment des opérateurs physiques. En face, les régulateurs estiment qu’une telle mesure rendrait la formation des prix plus efficiente. Mais même parmi eux, les avis ne sont pas unanimes. Aux États-Unis, où de telles limites ont été mises en place pour certains produits, des divergences demeurent au sein de la CFTC [3] sur la nécessité de leur extension. En Europe, c’est le texte de la réforme de la MIF, dont le vote n’est pas attendu avant l’automne, qui tranchera.

Il est en revanche un point sur lequel tous les protagonistes s’accordent : la nécessité d’une plus grande transparence. Elle doit à la fois concerner les marchés de dérivés (déclaration des positions ouvertes au régulateur, communications au public) et celui au comptant (état des stocks mais aussi de la production et de la demande). C’est sur ce dernier point que les débats risquent d’être houleux au sein du G20, entre les pays développés et le monde émergent, gros producteur et consommateur de matières premières.

Dossier réalisé par Séverine Leboucher

[1] Conférence de presse du 24 janvier 2011.

[2] Exchange Trade Funds et Exchange Trade Certificates ou Commodities.

[3] Commodity Futures Trading Commission, le régulateur américain des marchés de matières premières.

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