Économie

La propriété commune des investisseurs institutionnels conduit-elle à des distorsions de concurrence ?

L'auteur

  • M. Brière 2
    • Responsable du Centre de recherche aux investisseurs
      Amundi
    • Professeur associé
      Université Paris-Dauphine

Revue de l'article

Cet article est extrait de
Revue Banque n°834

Très petites entreprises: les banques sont-elles à la hauteur ?

La « propriété commune » est la propriété simultanée d'actions dans des entreprises concurrentes par des investisseurs institutionnels, en dessous du niveau de contrôle. Selon la théorie sous-jacente, lorsqu'un investisseur détient des actions dans plusieurs entreprises concurrentes d’un même secteur, la direction de ces entreprises peut être incitée à maximiser la rentabilité globale du portefeuille des investisseurs, entraînant une réduction de la concurrence. Les investisseurs en propriété commune auraient donc des motivations différentes de celles des actionnaires d'entreprises uniques, qui chercheraient quant à eux à maximiser les seuls profits de l'entreprise concernée.

Qualifiée de « plus grande menace de notre époque » par Einer Elhauge, professeur à Harvard, la propriété commune fait l’objet d’un intense débat, tant du côté des académiques que des régulateurs. À la source du débat, les travaux académiques d’Azar et al. (2018) [1] ont examiné l’impact que pouvait avoir la propriété commune sur la concurrence du marché dans des secteurs concentrés, comme ceux des compagnies aériennes ou de la banque de détail. Sur ces marchés oligopolistiques, les auteurs ont conclu que la propriété commune conduisait à des prix plus élevés, et que les incitations de la direction semblaient être plus orientées vers la performance du secteur que celle de l'entreprise.

En décembre 2018, la Federal Trade Commission des États-Unis a organisé une audition sur la propriété commune. Ont suivi plusieurs propositions aujourd’hui débattues, pour en réduire les effets. L’une d’entre elles propose par exemple de limiter la participation des investisseurs institutionnels à 1 % de la taille de l’industrie dans les secteurs oligopolistiques, une autre de limiter cette participation à une entreprise par industrie. Ont suivi de vives réactions de la part des gestionnaires d’actifs américains. Des travaux académiques ont également récemment contesté l’existence de ces impacts négatifs de la propriété commune [2]. Mais le débat s’étend aujourd’hui en Europe. La Commission européenne s’est emparée du sujet et a déclaré qu’elle enquêterait sur la propriété commune et ses effets. Le Parlement européen a récemment invité la Commission « à prendre toutes les mesures nécessaires pour répondre à d’éventuels effets anticoncurrentiels engendrés par la propriété commune » et « à enquêter sur la propriété commune et à rédiger un rapport […] notamment sur les prix et les innovations » [3].

 

[1] J. Azar, M.C. Schmal et I. Tecu (2018), « Anticompetitive Effects of Common Ownership », The Journal of Finance, 73(4), 1513-1565.

[2] P.J. Dennis, K. Gerardi et C. Schenone (2018), « Common Ownership Does not Have Anti-competitive Effects in the Airline Industry », Working Paper.

[3] http://www.europarl.europa.eu/doceo/document/A-8-2018-0049_FR.html.

 

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