Point de vue

Décroissance et marchés financiers

La juxtaposition des termes « décroissance » et « marchés financiers » apparaît comme un oxymore, voire une aporie. Comment les marchés financiers, dont le fonctionnement est fondé sur la croissance de la valeur des biens et marchandises qui s’y négocient, peuvent-ils s’accommoder de la théorie de la décroissance ?

Décroissance des marchés

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Cet article est extrait de
Revue Banque n°797

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Qu’est-ce que la décroissance ? Il ne s’agit pas d’une théorie économique ou philosophique clairement définie mais plutôt d’un assemblage hétéroclite de divers mouvements, d’individus, voire de partis politiques qui partagent l’idée que la croissance continue de l’économie cause un préjudice grave à la nature et l’environnement (« On ne peut plus croître dans un monde fini »). C’est l’une des raisons pour laquelle on trouve beaucoup de tenants de cette idée (et non idéologie) au sein de la mouvance écologique. Mais le point commun entre ces différents mouvements s’arrête là. Car entre les écologistes politiques, les altermondialistes, les « écolo-catho » (depuis la publication de l’encyclique Laudato si) et les anarchistes libertaires, il y a véritables divergences de fond. En y regardant de plus près, et au-delà de la question de l’environnement sur laquelle une certaine unité (de façade) peut être trouvée, les tenants de la décroissance considèrent l’idéologie du progrès comme source de tous les maux de notre société hédoniste, centrée sur l’assouvissement d’un désir de consommation par le plus grand nombre pour le plus grand profit des grandes sociétés capitalistes. Au point que pour certains d’entre eux, comme le philosophe Jean-Claude Michéa, la société occidentale actuelle n’est que le reflet de l’idéologie « libérale/libertaire », c’est-à-dire d’une économie où tout s’achète et se vend, y compris le corps humain et les biens communs. D’où la difficulté de cerner ce mouvement de la décroissance, dans la mesure où une large partie des écologistes actuels refusent de critiquer l’évolution libérale des mœurs de la société, voire la remise en cause de l’idée de croissance. Cette rupture au sein de la mouvance écologiste tient au rejet par certains intellectuels alternatifs du virage effectué au sein de l’intelligentsia il y a une trentaine d’années et sa conversion à la French Theory, à la pensée « post moderniste » et à celle de « décomposition ». La critique de ces « penseurs radicaux » [1] porte sur l’abandon par les intellectuels des valeurs socialistes d’origine pour un cadre « libéral / libertaire » tel que prônés par Deleuze, Guattari, Derrida et autres Foucault et repris par les penseurs « libéraux » modernes.

Un pêle-mêle de pensées

Au sein de cette mouvance alternative, on trouve différents mouvements. Pour commencer, les « objecteurs de croissance », pour qui le monde n’est pas une marchandise et toutes les relations sociales et humaines ne sont pas monnayables ; mais aussi « les techno-sceptiques », pour qui le développement des technologies est à la fois synonyme d'épuisement des ressources naturelles et d'aliénation des libertés ; enfin, les critiques de la société de consommation et du spectacle, style Homo Festivus, selon l’expression de Philippe Murray, et la transformation « des prolétaires en consommateurs ». Les penseurs de la décroissance comme Serge Latouche ou Vincent Cheynet, pour ne mentionner que les plus connus aujourd’hui, mais surtout Jacques Ellul, Ivan Illich ou Bernard Charbonneau, se revendiquent de cette double filiation : une prise de conscience de la crise écologique, mais aussi une critique acerbe de la technologie et de la croissance. Les plus engagés dans le mouvement de décroissance (comme, par exemple, les revues Décroissance ou encore Limite) s’accordent à considérer que l’idée de décroissance dépasse les clivages politiques. Ils ne se réclament d’aucun parti, d’aucun mouvement, d’aucune vision politique classique de la société. Ils partent du constat que la croissance est fondée sur l’accumulation des richesses, qu’elle est destructrice de la nature, des ressources naturelles et génératrice d’inégalités sociales. « Durable » ou « soutenable », la croissance demeure dévoreuse du bien-être [2]. En réalité, le concept principal de la décroissance, c’est le refus de l’illimité : « derrière les mots de croissance, développement, progrès, libéralisme, libéral-libertarisme, productivisme… se profile une seule et même idée : cellede l’illimité » [3]. Dans cette optique, la décroissance, c’est d’abord le retour vers le qualitatif, et non vers l’âge de pierre ou la société du XIXe siècle, comme ses détracteurs aiment la présenter ; c’est une certaine frugalité de l’existence, où l’homme se contente de ce qui est nécessaire et non ce qui est inutile. La décroissance, c’est « moins pour mieux » ou encore l’idée de « sobriété heureuse » de Pierre Rabhi. Bien sûr, cela passe par l’acceptation d’une baisse de niveau de vie si l’on s’en tient aux seuls critères économiques, mais cette baisse contraste avec l’augmentation du « mieux vivre ». On est loin de l’idée d’un Jean-Baptiste Say, pour qui le bonheur est proportionnel au volume de la consommation.

Économiquement, il est difficile de raccrocher la décroissance à une école de pensée. Car là encore, compte tenu de la multiplicité des écoles et des guerres de chapelles entre ces mouvements, on y trouvera pêle-mêle l’idée de « reproduction durable », celle d’« état stationnaire » ou encore le processus de stagnation, celui de croissance zéro, voire de croissance négative.

Des marchés financiers toujours utiles

Comment les marchés financiers peuvent-ils s’accommoder de ce concept de décroissance ? Tout d’abord, notons qu’il n’existe pas de consensus chez les économistes qui permette de déterminer une quelconque corrélation ou un lien de causalité entre marchés financiers et croissance économique. Lequel précède l’autre ? Lequel des deux constituent la cause première ? Notre propos n’est pas là. Il s’agit d’examiner le rôle des marchés financiers dans une économie de décroissance. A priori, tout semble opposer les marchés financiers et les tenants de la décroissance, à commencer par les valeurs qu’ils véhiculent respectivement dans l’imaginaire collectif. En partant du principe (hautement improbable aujourd’hui) que les gouvernements de certains pays s’engagent sur une économie de « décroissance soutenable », à quoi servent alors les marchés financiers ? Traditionnellement, le rôle des marchés financiers est décrit comme un outil de financement des entreprises, afin de leur permettre d’accompagner leur développement en recourant à des capitaux extérieurs. Autrement dit, ils jouent le rôle d’apporteurs de capitaux (en dette ou en actions). Dans une économie de décroissance, toutes les entreprises n’auront pas le même besoin de capitaux :

  • certaines, notamment celles dont les activités tournent autour des biens de consommation, des loisirs, des spectacles, mais aussi de la production d’énergie fossile, verront leurs cours de Bourse profondément affectés et leurs perspectives de développement fortement réduites ;
  • d’autres, comme celles dont les activités s’articulent autour du partage des biens et des services de première nécessité ou des services à la personne ou encore de l’agriculture biologique, verront au contraire leurs besoins de financement s’accroître en fonction de leur croissance.

Ainsi, paradoxalement, dans une économie en décroissance, les marchés financiers auront toujours une utilité, même si leur rôle se limitera au financement de l’« économie réelle et durable », et non plus au financement d’une société de consommation.

 

[1] Référence au récent ouvrage collectif Radicalité, 20 penseurs vraiment critiques, éd. L’Echappée (2013), dans lequel sont présentés une vingtaine de penseurs modernes qui conçoivent le capitalisme comme un « fait social total » et apportent une critique renouvelée au capitalisme.

[2] B. Charbonneau : « un développement indéfini dans un espace-temps fini est impossible » et « le développement accéléré appelle à une organisation totale, si ce n’est totalitaire, de la vie sociale, collective et personnelle ».

[3] V. Cheynet, Décroissance ou décadence, Ed. le pas de côté, 2014.

 

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