La crise de la Covid-19 et l’arrêt brutal des économies au niveau mondial n’ont pas épargné les pays africains. À l’image de nombreux pays émergents, cette crise vient interrompre une dynamique de croissance ininterrompue depuis plus d’une vingtaine d’années, avec des conséquences importantes sur cette dynamique, ainsi que sur la capacité de financement des États africains.
La crise de la Covid-19 accélère les besoins de l’Afrique en infrastructures
La croissance africaine s’est naturellement accompagnée d’un besoin en infrastructures important auquel les pays africains n’ont pu répondre que très partiellement. Le Global Investment Hub (GIH) estime le gap de financement actuel des infrastructures en Afrique à 1 700 milliards de dollars, notamment pour inscrire l’Afrique dans l’agenda international en matière d’Objectifs de développement durable (ODD) qui contient une dimension infrastructure importante, pour permettre aux populations d’accéder aux services de santé et à l’éducation, à l’eau potable, aux systèmes d’assainissement, à l’énergie propre, etc.
La crise de la Covid-19 créée une nouvelle donne macroéconomique, qui pourrait encore plus creuser le gap de financement des infrastructures en Afrique. Selon la Banque africaine de développement (BAD) :
– la baisse du PIB réel de l’ordre de 3,4 %, représentant une baisse de 7,3 points de pourcentage par rapport à la croissance projetée avant la pandémie de la Covid-19 en 2020 ;
– l'accélération de l’endettement des États : de nombreux pays africains ont abordé cette crise avec des ratios Dette/PIB élevés, avec notamment une part importante de dette commerciale, euro-obligations et autres créanciers privés. Ce ratio pourrait sensiblement augmenter, pour atteindre 10 points de pourcentage au-delà de la trajectoire prévue pour 2020 et 2021, pesant ainsi fortement sur la charge des dettes souveraines. Cette tendance est d’autant plus inquiétante que la structure de risque des pays africains devrait fortement se dégrader avec la crise de la Covid-19, auprès des créanciers et investisseurs internationaux ;
– la chute des investissements internationaux, alors qu’ils avaient représenté près de 50 milliards de dollars en 2019, les flux d'IDE (investissements directs étrangers) devraient se contracter de 25 à 40 % sur la base des projections de croissance du PIB, selon la Cnuced. Cette baisse et la conséquence d’un double choc, Covid-19 et faiblesse des prix des matières premières, en particulier du pétrole.
Au total, la situation actuelle des pays africains liée notamment à la crise de la Covid-19, devrait exacerber le déficit structurel de financement des infrastructures en Afrique. Plus que jamais le continent devra développer son propre modèle de financement des infrastructures, qui permet aux investisseurs privés de pleinement jouer leur rôle, comme c’est de plus en plus le cas dans les pays émergents et plus largement dans les économies plus matures. Jusque-là, en Afrique, les capitaux privés n’ont représenté que 2 à 3 milliards de dollars en moyenne par an de financement des infrastructures, soit près de 4 % de l’investissement total. Les États, les organisations multilatérales de développement en financent, pour leur part, plus de 85 %. Si l’on prend en compte les nouveaux financements provenant de pays comme la Chine, cette part atteint 96 %.
Dans ce contexte, il paraît évident qu’il est nécessaire de mobiliser massivement les investissements privés institutionnels, internationaux comme nationaux. Pour ce faire, il faut répondre à leurs exigences spécifiques, en particulier si l’on souhaite leur engagement dans des projets africains, où souvent leur expérience dans le financement de projets n’est pas encore suffisamment développée. Pour attirer les investisseurs privés, il faut développer une approche projet dans les standards internationalement admis dans le domaine du financement des infrastructures.
Une dynamique est à mettre en place pour créer le cercle vertueux du financement privé des infrastructures en Afrique
Afin de créer cette dynamique du financement privé des infrastructures en Afrique, il serait intéressant de bien étudier les freins à son développement. Le rapport Paris Europlace « Marché Mondial des Infrastructures. Les Enjeux de la Place de Paris » publié en janvier 2020, s’appuyant sur le retour d’expérience de nombreux fonds d’investissement engagés en Afrique, a identifié un certain nombre de freins majeurs. Ceux-ci peuvent être résumés en quatre points :
– du côté de la demande, le principal frein est le manque de compétences qui se traduit par une faiblesse structurelle des capacités administratives et institutionnelles des États. Celle-ci limite le nombre de projets suffisamment bien préparés, pour en faire des projets « bancables » pour des investisseurs privés. Le savoir-faire est essentiel pour développer des projets et attirer des investisseurs, celui-ci passe par une maîtrise des process durant toute la phase de conceptualisation du projet pour en faciliter le financement privé. Et ceci manque terriblement en Afrique ! ;
– la faiblesse des marchés de capitaux domestiques : les marchés financiers offrent les instruments les plus adaptés pour mobiliser massivement des capitaux. Or les marchés financiers africains sont trop étroits, peu profonds et faiblement liquides, limitant très fortement leur capacité à mobiliser des financements ;
– la faible intégration économique et financière des pays africains, avec une quarantaine de monnaies différentes, souvent très volatiles et pas convertibles, générant un risque de change important pour les investisseurs non domestiques ;
– la perception du risque surestimée : pour beaucoup d’investisseurs, l’Afrique est particulièrement risquée, et ce malgré des taux de défaut particulièrement modestes en Afrique, confirmés par de nombreuses études et rapports.
Au total, il ressort de cette analyse que face à l’importance des besoins de l’Afrique en infrastructures, de nombreux pays africains ne pourront pas y faire face, dans les années à venir. Au-delà des difficultés économiques, exacerbées par la crise de la Covid, plusieurs facteurs concourent à la difficulté de mobiliser les investisseurs privés : la faiblesse des compétences dans le traitement des infrastructures en tant que catégorie d’actifs spécifique, l’incertitude institutionnelle et politique, qui caractérisent de nombreux pays africains, la perspective d’investissement à long terme dans les projets d’infrastructures dans un environnement perçu plus risqué, notamment à cause de la volatilité des monnaies, etc.
En revanche, il ressort, également, que le secteur public, en s’appuyant sur les banques multilatérales de développement (BMD) et d’autres institutions de cette nature, peut stimuler les investissements privés dans les infrastructures grâce à des instruments efficaces de financement et d’atténuation des risques.
Les BMD peuvent jouer un rôle de premier plan de catalyseur de l’investissement privé, en s’appuyant sur le mixage de ressources, la mise en place de garanties, le développement d’outils de financement hybrides, actions, obligations, etc., il s’agit de la « blended finance », qui prend un essor particulier, puisque plusieurs organes et organisations internationales se sont penchés sur la question pour en définir des principes et des règles, G20, OCDE, Blended Finance Task Force, etc.
Atténuer le risque financier et renforcer capacités institutionnelles ?
Il ressort du constat et de l’analyse de Paris Europlace que les principaux défis auxquels doivent faire face l’Afrique pour mobiliser les financements privés sont d’une part l’atténuation des risques et d’autre part, l’amélioration les compétences locales en matière de conduite de projets d’infrastructures pour les préparer et les rendre bancables.
Renforcer fortement les outils d’atténuation des risques par la blended finance
La mobilisation massive des capitaux privés commence par la mobilisation de l’épargne domestique, l’expérience des BMD fait qu’ils ont un rôle critique à jouer, d’autant que leur intérêt et l’efficacité dans la mobilisation du secteur privé sont aujourd’hui assez forts. Leur expertise multisectorielle, leur capacité à s’adapter à l’horizon d’investissement, leur structure financière etc., peuvent être un appui efficace à l’investissement privé. Les solutions ciblées de type garanties, aides non remboursables, cofinancement pourraient contribuer à la mise en œuvre de projets viables dans les pays vulnérables.
L’expérience de certains pays africains, notamment le Nigeria et l’Afrique du Sud, confirment que des instruments d’atténuation des risques peuvent représenter un véritable levier pour attirer les investissements privés. C’est pourquoi les BMD peuvent créer une dynamique vertueuse en Afrique en s’appuyant sur les outils de blended finance – et par là même atténuer la perception du risque Afrique auprès des investisseurs internationaux, afin de susciter l’investissement privé.
Plusieurs organisations internationales soutiennent désormais la mise en place d’outils d’atténuation des risques pour permettre notamment aux investisseurs internationaux de diversifier leur portefeuille en faveur de l’Afrique. Ces outils peuvent prendre plusieurs formes : garanties, prêts subordonnés, ou encore mécanismes de premières pertes, etc.
Renforcer le capital humain dans le domaine du financement et de la conduite de projets d’infrastructures
Le rapport Paris Europlace souligne que « si la question de l’atténuation du risque est primordiale, rien ne se passera sur le terrain de la réduction du gap d’infrastructure si la question du gap de capacité institutionnelle n’est pas traitée ». Il s’agit donc là de la capacité à faire émerger et développer des projets d’infrastructures dans leur globalité.
Dans ce contexte, deux initiatives ont été lancées par la Place financière de Paris, visant à renforcer les capacités des cadres africains en matière de gestion de projets infrastructures et de financement à travers les marchés de capitaux :
– la première de ces initiatives, Africa Infrastructure Followship Program (AIFP), est portée par Meridiam, le GIH (Global Investment Hub) et le World Economic Forum (WFE). Celui-ci vise à former et préparer des cadres africains à la conduite de projets d’infrastructures. Il s’agit d’offrir une formation pratique aux fonctionnaires des pays africains par des experts académiques de haut-niveau et des professionnels de l’infrastructure et de donner ainsi la possibilité aux fellows d’effectuer des « stages » d’immersion dans des entreprises ou institutions marraines du projet afin de se former au sein de leurs équipes opérationnelles ;
– la deuxième initiative est portée par Paris Europlace, IFC Banque Mondiale et l’Université Paris Dauphine. Il s’agit d’une formation aux marchés de capitaux, qui vise à renforcer les compétences de cadres africains des autorités des marchés, des banques centrales et des ministères des Finances aux techniques de financement de marchés. C’est une formation diplômante d’une année, dont la moitié se déroule au sein d’une institution financière de la Place financière de Paris.
Au total, il ressort des analyses portées par Paris Europlace que pour répondre à l’importance des besoins de financement des infrastructures en Afrique, il est urgent, pour les pays africains, d’offrir les conditions favorables pour attirer les investisseurs privés. Les pays africains peuvent capitaliser sur l’expérience de pays ayant réussi à mobiliser des investissements privés tels que l’Afrique du Sud, le Nigeria, le Maroc, etc. Ils peuvent également s’appuyer sur l’expérience des investisseurs internationaux actifs en Afrique pour la mise en œuvre de nouveaux instruments d’atténuation des risques, garanties, etc. Le préalable est cependant de renforcer durablement les compétences des acteurs locaux en charge des investissements en infrastructures en Afrique.