10 ans après la crise, les banques européennes sont plus résistantes et capitalisées qu’auparavant. Et grâce à la réduction des mécanismes de contagion, l’Europe est désormais plus robuste. Le risque d’éclatement de la zone euro s’est ainsi éloigné. De ce point de vue, il y a assurément une Europe avant et après crise.
Mais, depuis 2007, les valeurs bancaires ont perdu plus des deux tiers de leur valeur. Ce désastre appelle donc des questions. Comment expliquer une telle Berezina ? L’Union européenne (UE) en est-elle responsable ? Et que peut-elle faire ? Des fusions transfrontalières peuvent-elles relancer le secteur ? N’est-ce pas là l’occasion d’avancer sur le sujet de l’intégration financière ?
Ces questions ont leur importance, car le destin de la zone euro est inextricablement lié à la santé de ses banques. Le système bancaire européen, le plus important au monde, assure en effet 75 % du financement des entreprises et 90 % du financement des ménages de la région, soit respectivement le double et le triple de la proportion observée aux États-Unis.
Un marathon en chaussures de plomb
Ces dernières années, plusieurs forces ont implacablement écrasé la rentabilité des banques européennes. Certaines sont liées au cycle économique, d’autres sont plus structurelles :
Les taux. Les dépôts excédentaires des banques les plus solides sont « taxés » à des taux d'intérêt négatifs. Les banques européennes les plus solides sont ponctionnées d’environ 8 milliards d'euros par an (0,40 % sur les 2000 milliards d'euros de dépôts), quand leurs consœurs outre-Atlantique se voient créditer 40 milliards de dollars. En outre, la faiblesse de l’économie a une incidence directe sur les taux d’intérêt à long terme qui, malgré l’arrêt des achats de la Banque centrale européenne (BCE), restent à des niveaux extrêmement bas. La courbe des taux s’est aplatie et les marges d’intérêt des banques s’en ressentent.
Les prêts non performants. Dans certains pays périphériques, les établissements financiers sont étouffés par leur stock de prêts non performants, et les volumes de prêts continuent de se contracter. Dix ans après la grande crise financière, le crédit italien reste ainsi dans une situation morose avec, en 2018, une baisse des prêts bancaires de 2,3 % et des volumes de prêts douteux certes en recul, mais encore proches de 7 % du PIB. Dans le même registre, les banques européennes financent très largement la dette publique. Si les agences de notation ont maintenu les notes des États européens au niveau investment grade, rien n’est acquis. La dette italienne est aujourd’hui notée Baa3 chez Moody’s, à un doigt de la catégorie high yield. Le pays est effectivement endetté à plus de 130 % du PIB et, hors relance budgétaire importante, qui risquerait alors d’aggraver l’endettement de l’État, la croissance du PIB pourrait être quasi nulle dans les années qui viennent. L’Italie affiche de faibles gains de productivité et la population active se réduit de 0,2 % par an environ. Les pressions sur la notation italienne vont donc perdurer et une dégradation du pays en catégorie spéculative, qui ne peut être exclue, oblitérerait la qualité des bilans bancaires du pays. Et cette crainte devrait continuer de déprimer les valorisations du secteur encore longtemps.
La réglementation. Les banques européennes participent à un marathon réglementaire. Depuis dix ans, la BCE et l’UE ont mis en œuvre au pas de course un système très complet et très restrictif de réglementation et de surveillance. Ces efforts sont certes nécessaires, mais leur intensité fait peser un lourd fardeau sur les banques au moment même où les économies de la zone euro stagnent. Une part significative du modeste capital que leur activité a pu générer durant ces années de faible croissance a été destinée à satisfaire des ratios réglementaires et à recruter du personnel chargé de les vérifier plutôt qu’à investir pour développer leur activité. Mais bonne nouvelle, la mise en place du prochain volet réglementaire, Bâle IV, ne devrait débuter qu’en 2020. Et les efforts à consentir devraient être très inférieurs aux progrès déjà réalisés. Au même chapitre, notons que les amendes payées par les banques sont de plus en plus élevées. Ce n’est certes pas le privilège des banques européennes, mais l’impact sur certaines a été notable et ajoute encore aux incertitudes sur leur rentabilité.
Les FinTechs. Le secteur va devoir faire face à une concurrence de plus en plus forte des FinTechs. La numérisation est le nouveau défi stratégique des banques et de lourds investissements sont nécessaires pour offrir des solutions modernes aux clients, ces dépenses tendant à annuler les efforts déployés pour réduire les coûts. De plus, l’arrivée de nouveaux acteurs accroît les pressions sur la rentabilité et pourrait inciter les banques à relâcher les conditions d’emprunt de manière inopportune.
La fragmentation. Aux États-Unis, les cinq plus grandes banques se partagent la moitié des actifs de toutes les banques du pays
Pour résumer, les banques font face à de très forts vents contraires : la croissance est faible et les taux bas ; les nouveaux critères prudentiels réduisent leur rentabilité ; les FinTechs attaquent le marché ; enfin, les inventaires de prêts non performants sont encore lourds dans certains pays.
Et que se passera-t-il si les États-Unis subissent une récession dans les deux ans qui viennent ainsi que l'indique la courbe des bons du Trésor ? Un tel évènement aurait de toute évidence un impact économique majeur en Europe et les banques devraient faire face à une nouvelle crise avant même d’avoir véritablement résolu la précédente.
La confiance dans le système financier européen s’en trouverait entamée. Il est donc essentiel que le système bancaire européen gagne en solidité. Et c’est le rôle de l’Union bancaire.
Union bancaire : oui… mais non
Récemment, Christine Lagarde comparait la finance européenne à un système d’irrigation sous développé, empêchant les jeunes pousses de croître
Que faire ? L’Union bancaire doit rompre le lien entre les banques et leur État. Et, au lieu d’une somme de marchés d’épargne et de capitaux cantonnés à leur pays d’origine, nous aurons des marchés véritablement européens, et donc plus forts. Mais pour cela, il faudra trouver un juste équilibre entre partage et réduction des risques. Car les pays plus solides ne souhaitent pas financer les pays plus faibles si le risque est trop grand.
La récente crise européenne l’a d’ailleurs bien montré. En Europe, les liens entre banques et États sont profonds : des banques en mauvaise santé ralentissent l’économie et réduisent les recettes fiscales. Une dette d’État dégradée pèse sur la qualité des bilans bancaires.
C’est la raison pour laquelle le Mécanisme de supervision unique (MSU) et le Mécanisme européen de stabilité (MES) ont été créés : le premier permet à la BCE d’exercer un contrôle sur les banques européennes ; le second est utilisé pour recapitaliser directement les banques qu’elle jugerait non viables. Tout cela est rendu possible par le Fonds de résolution unique (FRU), progressivement alimenté par les banques de la zone euro et qui devrait atteindre de 60 à 70 milliards d’euros d’ici 2024. Pour l’heure, il atteint 24,9 milliards d’euros et, depuis peu, le MES assure au FRU un filet de sécurité au cas où des sommes plus importantes devraient être débloquées.
Rapidement instaurés pour juguler la crise de la dette et prévenir les crises, ces deux mécanismes s’appuient sur le principe du bail-in (les créanciers accusent les pertes), au détriment du bail-out (renflouement par le secteur public).
Mais le lien entre banques et États ne s’est pas rompu nettement.
En effet, les créances dites senior font toujours l’objet, de facto, d’une protection publique. Les gouvernements nationaux restent engagés en cas de recapitalisation difficile. À ce titre, Monte Dei Paschi a presque été nationalisée. Il manque effectivement un élément clé à l’Union bancaire, celui de la garantie européenne des dépôts (SEGD). Sans garantie européenne, les épargnants et les investisseurs continuent de privilégier le marché national. L’activité des banques reste donc généralement confinée à leur pays d’origine, les opérations de fusion et acquisition dépassant rarement les frontières. Par conséquent, le risque est peu partagé, et donc plus important.
Que faut-il faire ? Pour éviter la contagion entre banques et États, les garanties publiques du système bancaire doivent être abandonnées. Le bail-in doit prendre tout son sens et les garanties nationales encore existantes transférées au niveau européen. En particulier, l’intégration bancaire européenne requiert une garantie des dépôts européenne. Avec un tel dispositif, les déposants estimeraient que leur épargne est en sécurité quelle que soit la localisation de la banque. De même, plus diversifiées et plus solides, les banques pourraient réduire le coût du crédit aux entreprises et augmenter leurs marges. On pourrait par ailleurs réduire la préférence nationale en pénalisant les banques dont les portefeuilles seraient insuffisamment diversifiés.
Mais ce n’est pas tout. L'Union du marché des capitaux offrirait des sources de financement variées. Les banques pourraient alors opérer sur un territoire plus grand et se consolider à travers des opérations transfrontalières. Des banques moins nombreuses opérant sur un territoire plus étendu seraient alors plus rentables, à l’instar de leurs concurrentes américaines. Elles pourraient financer plus efficacement l’économie et mieux rémunérer l’épargne. Et, pour exemple, les épargnants allemands pourraient au final enfin bénéficier d’un rendement supérieur de leurs placements grâce aux offres obtenues dans d’autres pays. Les entreprises, mieux diversifiées dans leurs sources de financement, gagneraient en solidité. Une économie plus forte pourrait alors en retour renforcer les banques.
Mais un partage des risques entre économies est nécessaire. Et il y a loin de la coupe aux lèvres.
Fusions transfrontalières : synergies discutables
À l’heure actuelle, nous ne voyons donc pas la rationalité d'entreprendre des fusions transfrontalières. Tant qu’une Union bancaire n’est pas aboutie, les synergies de coûts sont discutables, en particulier du côté des banques de détail. Ajoutons que l’exigence de capital réglementaire pourrait même augmenter selon Bâle III en raison de l’accroissement de la complexité de la structure et du risque plus grand qu’une banque plus importante et transfrontalière peut faire peser au système financier européen.
Nous sommes davantage favorables à des fusions nationales, où les synergies sont plus claires.
Mais nous avons bien vu, avec l’abandon du projet de fusion entre Commerzbank et Deutsche Bank, la difficulté de l’exercice.
En étudiant l’agrégation des deux banques, les directions espéraient trouver des synergies suffisantes pour compenser la dilution à laquelle les actionnaires auraient été confrontés lors de la recapitalisation de la nouvelle entité. Nous étions sceptiques quant à une si heureuse issue
D’une part, l’augmentation de capital nécessaire à la fusion aurait pu être très importante. D’autre part, l’expérience montre qu'il est très malaisé de réaliser ces vastes plans de restructuration bancaire. Licencier un grand nombre de personnes nécessite des négociations prolongées avec les syndicats et induit des coûts importants. La démotivation induite et le choc de deux cultures d’entreprises peuvent aussi faire baisser la productivité des employés. Les systèmes informatiques des banques sont de plus particulièrement complexes. Les réunir peut s’avérer très difficile et coûteux, alors que c’est essentiel. Et pendant que les efforts de la nouvelle entité sont concentrés sur la réussite de la restructuration, les concurrents peuvent investir plus dans la technologie, ce qui leur procure à terme un avantage concurrentiel. Enfin, d'un point de vue stratégique pour Commerzbank et Deutsche Bank, même après l'opération, la part de marché des deux banques sur le marché de détail allemand serait resté relativement faible. Le secteur est effectivement dominé par les caisses d'épargne et les banques hypothécaires.
Il n’est donc pas étonnant que les négociations aient échoué.
L’ombre du Japon
Il y a 20 ans, la création de la zone euro et du marché unique a renforcé l’intégration économique des pays européens. Mais la crise financière mondiale de 2008 et la crise de la dette ont fortement ébranlé le continent. Depuis, les banques rappellent chaque jour l’incomplétude du projet européen.
Elles doivent obtenir un rendement des capitaux propres concurrentiel, faire face à une résurgence éventuelle du risque de crédit et financer l’innovation. Pour cela, l’Europe doit parfaire l’intégration financière, qui seule permettra une plus grande diversification des risques et un meilleur soutien à la croissance. Sinon, l’économie européenne risque de stagner encore longtemps, selon le scénario écrit par le Japon durant trois malheureuses décennies.
Mais finissons sur une note positive. L’essentiel des efforts de recapitalisation est derrière nous. Beaucoup de grandes banques européennes sont solides et parfois même surcapitalisées, avec à la clef de généreux dividendes. Il semble enfin que, proches de zéro, les taux longs européens ne puissent guère tomber plus bas. En un mot, nos gérants en actions européennes reviennent vers le secteur, en investissant dans des banques ayant une solide activité de détail, proches de leur valeur bilantielle, ce qui est très bon marché, et distribuant des dividendes élevés. Une telle combinaison est intéressante pour l’investisseur. Notons également que les bancaires japonaises ont connu de beaux rallyes pendant la crise.
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1 Source des chiffres : Deutsche Bank Research, « How to fix European Banking…and Why it Matters », 13 mars 2019. -
2 Christine Lagarde, « Bâtir un écosystème économique plus fort pour la zone euro », discours du 28 mars 2019.