Presque quatre ans après le référendum initial et suite à l’adoption de l’accord de retrait par la Commission européenne le 29 janvier dernier, le Royaume-Uni a finalement quitté l’Union européenne (UE), au fil de trois années de rebondissements politiques.
Sur le plan de la réglementation bancaire, l’accord prévoit une période dite de transition, pendant laquelle le passeport financier (qui permet une libre distribution des services financiers entre États membres) restera en place. Il est prévu que celle-ci dure jusqu’au 31 décembre 2020, une loi ayant même été votée à la Chambre des communes pour interdire son extension. D’autre part, l’avenir pour les services financiers est toujours incertain : la menace d’un « hard » Brexit plane toujours, car il n’est pas certain que l’UE et le Royaume-Uni réussiront à s’entendre sur un accord permettant de régir les relations commerciales post-Brexit. En revanche, sur le plan de la géographie de la finance européenne, la situation a déjà significativement évolué.
Dès le lendemain du référendum, en réponse à la perte potentielle du passeport financier, la plupart des grandes banques d'investissement internationales avaient affirmé vouloir déplacer quelques milliers d'emplois de Londres vers les villes européennes. Entre juillet 2017 et juillet 2019, les estimations initiales affichées dans les médias, parfois très élevées, se sont stabilisées à environ 5 000 emplois bancaires prêts à être transférés hors de Londres (en excluant les acteurs financiers autres que bancaires).
Mais qu’en est-il à aujourd’hui ? Nous avons comparé les dernières annonces publiées aux informations affichées sur LinkedIn par les employés des banques afin de suivre les évolutions d’effectifs réelles à Londres et sur le continent européen de 20 banques d’investissement américaines, anglaises et européennes
Le tableau comparatif n° 1 présente l’écart entre les annonces des principales banques d'investissement et les changements d'effectifs réels
Deux points anticipés ont été confirmés :
– premièrement, les données confirment un impact limité pour Londres. Il est certain que Londres restera , malgré les transferts, le principal hub financier en Europe ;
– deuxièmement, l’impact pour le continent est à l’inverse significatif, avec une augmentation nette de 21 % des effectifs sur notre panel, répartis dans les principales villes européennes, certaines étant plus avantagées que d'autres.
La surprise madrilène
En examinant les données plus en détail, plusieurs observations clés émergent.
Madrid, contre toute attente, serait l'un des grands vainqueurs. Étonnamment, Madrid a connu la croissance la plus importante et la plus rapide des effectifs. L’augmentation entre juillet 2017 et janvier 2020 est évaluée à 23 %. Cette augmentation est la plus importante en croissance relative et la deuxième en nombre d’emplois par rapport aux autres villes européennes étudiées. Tout en faisant partie de l’UE, les coûts de l’immobilier et de la masse salariale madrilène restent les moins chers de notre panel, ce qui pourrait expliquer en bonne partie ces résultats surprenants.
Les banques européennes suivent de plus en plus leurs homologues américaines dans l'utilisation du nearshoring
Les banques américaines, européennes et britanniques n'ont pas suivi la même stratégie de relocalisation :
– les banques britanniques semblent favoriser Dublin et Paris. Chaque banque britannique a, dans les faits, sélectionné son plus grand hub en dehors du Royaume-Uni (Paris pour HSBC, Dublin pour Barclays, Amsterdam pour RBS) pour relocaliser ses activités et limiter ses coûts;
– les banques nord-américaines ont, quant à elles, transféré leur personnel à Dublin, Paris et Francfort. Leur implantation à Londres leur a permis d'avoir plus de flexibilité dans leur stratégie de développement des nouveaux bureaux au sein de l’UE. La plupart ont choisi une combinaison de plusieurs villes, afin de s'assurer une proximité avec leurs clients. Dublin bénéficie de faibles taux d'imposition, de l'absence de barrière linguistique et de l'ouverture au marché mondial. Paris, une place financière établie de longue date en Europe, n'est qu'à une heure de Londres et avait la faveur de nombreux employés de banques américaines. Enfin, le choix de Francfort est probablement motivé par le fait qu’il s’agit de l’une des plus grandes places financières d’Europe (où se trouve le siège de la BCE), couplé à la forte économie allemande et à la récente décision du gouvernement de desserrer sa législation du travail;
– les banques européennes n'ont pas choisi les villes les plus attendues pour réaffecter leur personnel. En plus d'un transfert vers leur siège social, plusieurs banques ont également déplacé du personnel vers des villes bénéficiant d’un coût de la main-d’œuvre moins élevé pour des raisons de réduction des coûts liées ou non au Brexit. En conséquence, dans cette catégorie, le net vainqueur serait Madrid, devant Paris, Dublin et Francfort.
Francfort en retard sur Madrid, Paris et Dublin
Les trois gagnants attendus pour concentrer la majorité des emplois après le Brexit étaient Paris, Dublin et Francfort. En effet, les chiffres de relocalisation déclarés pour Paris et Francfort étaient initialement très similaires, comme le montre le Tableau 1. Cependant, la ville allemande a finalement attiré bien moins d'employés (300 en dehors des banques allemandes) qu’initialement prévu (600-1 500). Cela indique également que le Brexit n'est qu'un des moteurs des transferts d'emplois, mais pas le plus important.
À noter également que les emplois transférés à Paris et Francfort sont dans la majorité des emplois de front office, alors que ceux transférés à Dublin et Madrid sont pour majorité les fonctions supports. En termes de volume de nouveaux revenus dans le pays, et donc de gains pour l’administration fiscale locale, le grand gagnant semble Paris.
Réduction des effectifs à Amsterdam
Amsterdam a connu une réduction des effectifs, contrairement au reste du continent. Les effectifs dans le secteur des banques d'investissement à Amsterdam ont baissé de 4 % entre juillet 2017 et janvier 2020.
Il s'agit d'une baisse des effectifs encore plus importante qu'à Londres (3 %). Malgré les affirmations initiales de quelques banques selon lesquelles elles augmenteraient leurs effectifs sur place, seules les banques américaines l'ont fait. En revanche, les banques britanniques et européennes y ont réduit leurs effectifs contrebalançant l'augmentation des banques américaines. Ce résultat est largement induit par l'une des banques britanniques ayant réduit les effectifs d'Amsterdam de plus de 100 employés, contrairement à ce qu’elle avait annoncé initialement.
L’évolution des effectifs des banques d’investissement en Europe est loin d’être terminée ; toutefois, certaines leçons peuvent déjà être tirées et quelques tendances surprenantes se dessinent. L’adoption d’un accord commercial étant en cours de discussion, il est fort probable que les délocalisations du personnel continueront sur la période.
Un point majeur n’a par exemple pas été défini : l’avenir du clearing euro. La BCE obligera-t-elle à localiser cette activité dans l’UE ? Quoi qu’il en soit, l'évolution continuera d'être tirée par les coûts tout autant que par le Brexit.
Par ailleurs, la mise en place d’une vision polycentrique des places financières prônée par la BCE est en marche. En effet, Paris aura la vocation de renforcer son centre investment banking sur les deals traités en devise EUR (Londres restant une place importante pour les devises GBP et USD). Sur le volet buy-side, Paris est déjà une place importante, avec des acteurs comme Amundi ou Axa, qui sera talonnée par des villes comme Dublin (et dans une moindre mesure par Luxembourg et Bruxelles).
Achevé de rédiger le 2 mars 2020