Trade finance : sécurité, transparence et temps réel jusqu’à la livraison

Créé le

20.07.2017

-

Mis à jour le

30.08.2017

Le financement du commerce international et des matières premières implique des process complexes et de multiples transferts de documents. La blockchain apparaît dès lors comme une solution permettant d’optimiser le métier du trade finance. Natixis travaille actuellement sur plusieurs tests.

En quoi la blockchain peut-elle être utile à l’activité de trade finance ?

Cette technologie peut apporter des améliorations dans un certain nombre d’activités financières. Nous avons retenu en priorité celles qui entrent le plus en résonance avec la stratégie de Natixis et qui se prêtent bien aux spécificités de cette technologie. C’est le cas du trade finance et du financement de matières premières, des paiements au sens large, ainsi que de la distribution de fonds (lire Encadré). Ce sont des métiers qui font intervenir de nombreux acteurs et impliquent beaucoup d’échanges d’informations et de documents. Dans le cas du trade finance, l’écosystème regroupe, outre les acheteurs et les fournisseurs, leurs banques respectives, des sociétés de transport, des autorités portuaires, des assureurs, les Douanes… Les documents échangés le sont encore souvent sous forme papier, ce qui entraîne des traitements en back-office longs, compliqués, coûteux et sujets à erreurs. Le processus manque de transparence puisque le document papier n’est échangé qu’entre deux acteurs de l’écosystème. Ce sont des points que l’utilisation d’une blockchain peut permettre d’améliorer.

De quelle manière ?

La technologie des registres distribués apporte un protocole de communication qui permet l’échange et le stockage d’informations de manière sécurisée, transparente et en temps réel entre toutes ces parties prenantes. À condition toutefois d’engager simultanément une refonte des processus métiers. En effet, l’aspect technologique représente moins de la moitié de nos projets blockchain, l’essentiel étant la réflexion à engager sur le workflow entre les différentes parties prenantes.

Vous avez annoncé fin mars la réalisation, via une blockchain, de transactions portant sur du pétrole brut américain entre vous et le broker de matières premières Trafigura. De quoi s’agit-il ?

Ce prototype consiste à utiliser une blockchain pour l’intégralité d’une transaction, de son initiation à la livraison finale de la cargaison, y compris son acheminement et les services de financement associés. Nous sommes parvenus à réaliser l’ensemble des étapes de cette opération sur un registre distribué, partagé avec Trafigura, un de nos principaux partenaires commerciaux. Le nombre réduit d’acteurs impliqués nous a permis d’avancer vite et de prouver rapidement la faisabilité du concept. Cette première étape est un succès. Nous travaillons désormais à une deuxième phase dans laquelle le nombre d’acteurs impliqués sera plus important.

Quel protocole blockchain avez-vous retenu ?

Pour réaliser ce test, nous avons choisi le protocole blockchain Hyperledger Fabric. Nous ne sommes toutefois pas dans une relation d’exclusivité vis-à-vis de ce protocole : les technologies continuent de s’affiner et pour faire les choix les plus éclairés demain, il nous semble important de nous approprier différents protocoles. C’est pour cela, par exemple, que Natixis a décidé de participer, en mai dernier, à la levée de fonds du consortium R3, qui développe le protocole Corda.

Cette expérimentation avec Trafigura a-t-elle révélé des difficultés particulières ?

Elle a soulevé des questions autour des limitations inhérentes à chaque protocole concernant la confidentialité des données, sujet critique pour Natixis et plus généralement pour les acteurs bancaires et leurs clients.

L’un des principes de la blockchain est de permettre le transfert d’informations de façon transparente. Comment cela peut-il être compatible avec cette nécessité de confidentialité ?

L’un des principes de la blockchain est effectivement que les transactions soient visibles de l’ensemble des parties prenantes. Dans le cas du trade finance, elles doivent avoir accès en temps réel aux événements clés du processus, de sorte que certaines opérations puissent se déclencher automatiquement, via des smart contracts. En revanche, certains éléments des transactions doivent pouvoir rester masqués, comme ceux d’ordre tarifaire ou commercial, en particulier quand on évolue dans le cadre d’un consortium. C’est cette double gestion d’une transparence globale et du maintien d’une certaine confidentialité qu’il faut affiner. Une technologie telle que Corda (R3) propose des solutions vraiment innovantes dans ce domaine, avec l’utilisation de la technologie SGX d’Intel, par exemple.

En parallèle, vous participez à un projet pour faciliter les opérations de trade finance des PME et ETI européennes aux côtés de six autres établissements financiers [1] . De quoi s’agit-il ?

C’est une solution de Place, Digital Trade Chain, qui repose elle aussi sur le protocole Hyperledger Fabric, et qui s’intéresse au financement des activités d’import-export des entreprises. Nous souhaitons que la solution développée soit immédiatement opérationnelle et puisse avoir un impact sur le marché dès le jour de son lancement. À ce stade, notre ambition est d’y parvenir fin 2017-début 2018. Avec le cas Trafigura, c’est un autre exemple de la transformation engagée par Natixis dans ce métier du trade finance.

Pourquoi avoir fait le choix de blockchains privées pour vos expérimentations en trade finance ?

Pour pouvoir réaliser des transactions globales au sein d’un écosystème complexe, il faut parvenir à créer un « effet club » avec un maximum d’institutions financières, afin de servir la partie acheteuse et la partie vendeuse. Pour autant, utiliser une blockchain publique pose des questions de gouvernance, d’organisation, de conformité qui, si elles ne sont pas insurmontables, complexifient les projets et freinent leur exécution. L’idée est donc de rester dans des logiques de consortiums assez larges mais privés, où le niveau de confiance entre acteurs est élevé. Si nous ne nous interdisons rien à long terme, à ce stade, nous privilégions l’approche pragmatique des blockchains de consortium.

Est-ce la logique de votre participation à R3 ?

R3 est une plate-forme technologique sur laquelle se construisent des projets. De très nombreuses banques y sont présentes et cela permettra aux projets développés de se déployer de manière large. L’idée de participer à la création d’une infrastructure de marché qui pourra être mutualisée pour de multiples usages est aussi un des attraits de cette initiative.

Les métiers du trade finance sont concernés par d’autres évolutions technologiques, comme l’internet des objets (IoT) ou la dématérialisation des documents. Comment s’articulent-elles avec les développements autour de la blockchain ?

Utiliser un registre distribué revient à inscrire des informations sur une chaîne informatique : la dématérialisation des documents est donc inhérente à tout projet blockchain. L’IoT est une démarche plus optionnelle mais très complémentaire : si une cargaison est dotée de capteurs connectés, il sera possible de la suivre à toutes les étapes de son acheminement vers le client final. Ce sont autant d’informations qui pourront être entrées automatiquement et de manière sécurisée dans la blockchain. C’est un enrichissement que nous n’avons pas encore mis en œuvre, mais que nous avons bien entendu en tête.

 

1 Deutsche Bank, HSBC, KBC, Rabobank, Société Générale et Unicredit.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº811
Notes :
1 Deutsche Bank, HSBC, KBC, Rabobank, Société Générale et Unicredit.