Quelle est la présence de Société Générale en Afrique, avec quels moyens ?
Yann de Nanteuil (Y. N.) : Société Générale est présente dans 19 pays en Afrique. Nous avons 17 implantations via des banques à réseau, avec 13 000 salariés. Dans certaines d’entre elles, nous avons créé des équipes dédiées aux financements structurés et notamment d’infrastructures. Il s’agit de nos implantations en Algérie, au Maroc, et en Côte d’Ivoire dont l’équipe couvre toute l’Afrique subsaharienne avec plusieurs antennes. Leurs niveaux d’intervention sont sur des dossiers un peu inférieurs en montant à ceux des équipes de SG CIB, nous combinons donc si nécessaire les expertises des différentes équipes.
Philippe Le Roch (P. R.) : L’avantage d’avoir ces équipes sur le continent africain permet d’approfondir nos offres et d’être beaucoup plus souples et agiles vis-à-vis des demandes des États, notamment dans la possibilité de financer une partie des projets en devises locales.
Comment Société Générale intervient-elle, et sur quels types de financements ?
Y. N. : Dans le cadre de notre stratégie de croissance sur et avec le continent africain, Growth With Africa, nous nous sommes associés avec différents partenaires – Meridiam, l’Agence française de développement (AFD), la Banque africaine de développement (BAD), la Banque Mondiale (BM) et ABSA – et l’un des quatre axes de cette stratégie est le financement des infrastructures. Nous avons réfléchi au cours de l’année 2018 sur les freins à lever pour faire aboutir les projets d’infrastructure, dont un des principaux est l’absence de porteurs de projets locaux. Dans ce cadre, nous participons à l’Africa Infrastructure Fellowship Program piloté par Meridiam pour former des hauts fonctionnaires africains à la structuration de projets comme par exemple le financement d’infrastructures sous forme de partenariats publics privés (PPP), un modèle de financement encore peu répandu en Afrique.
Société Générale peut apporter une prestation de conseil global pour les porteurs de projets sur toute la partie financement, avec toute la palette de financements possibles : haut de bilan, bas de bilan, financement structuré sous toutes formes ou financement de projet pur qui se rembourse sur la durée.
Nous sommes capables d’embarquer des acteurs qui sont essentiels pour lever un certain nombre de freins à l’émergence de projets d’infrastructure comme par exemple la maturité des financements : ces projets lourds ont besoin de financements très longs et à partir d’une certaine maturité ou d’un certain seuil, il devient difficile pour les banques commerciales de suivre. Les institutions financières de développement (IFD, DFI en anglais) sont très importantes, car elles peuvent apporter les contre-garanties qui permettent d’assurer un minimum de rentabilité à ces financements de longue maturité.
P. R. : En financement Export, nous apportons également les garanties des assurances de crédit export comme les DFI et nous pouvons intervenir en conseil, en financement, en associant aussi des tranches en devises locales avec nos filiales et en apportant une solution de financement à 100 % du projet. Nous avons aussi mis en place des accords-cadres avec les ministères des finances en Angola, en Côte d’Ivoire, au Sénégal et au Bénin. Cela permet à l’État en question, sur un projet prioritaire ou à financer rapidement, d’avoir déjà une convention négociée et signée pour lancer très rapidement le projet.
Y. N. : Autre frein potentiel pour un projet à long terme, le financement en devises locales peut être insuffisant et il faut recourir à une liquidité internationale. C’est à la fois un besoin et une limite parce que le projet génère parfois des remboursements en devise locale avec un risque de change sous-jacent. C’est aussi pour cette raison que nous avons parfois besoin d’intervention d’acteurs comme les DFI qui sont en mesure d’apporter des garanties en la matière.
Quels sont les besoins à couvrir en termes de financement des infrastructures en Afrique ?
P. R. : Les besoins sont énormes, entre 60 et 100 milliards par an selon la BAD. Chaque pays africain développe des plans d’investissements (Côte d’Ivoire, Sénégal avec le Plan Sénégal Emergent numéro 2, Angola…) dans lesquels les projets d’infrastructure sont listés par domaine. Avec les contraintes que les gouvernements peuvent avoir en termes d’endettement, ces plans sont régulièrement revisités pour dégager les projets prioritaires. Notre réseau et nos équipes à Abidjan nous aident à avoir des contacts réguliers avec certains États souverains, pour identifier ces derniers. Sur l’Afrique subsaharienne, la plus grosse partie de notre portefeuille vient des projets avec les États, mais ce n’est néanmoins pas la totalité.
Dans quels secteurs ou activités intervenez-vous principalement ?
Y. N. : Nous intervenons dans divers secteurs : transports, réseaux télécom, environnement, santé, logistique, smart city, ou encore accès à l’eau.
P. R. : A titre d’exemple, nous avons réalisé un projet avec un contracteur d’origine ivoirienne client de notre filiale SGCI, PFO, pour une usine de traitement de l’eau potable, pour un montant équivalent à 250 millions d’euros. Une part de 50 millions d’euros représentait les équipements importés par la République de Côte d’Ivoire via Véolia en France et a été assurée par une couverture dans l’agence de crédit française BPI AE, ce qui nous a permis de monter un financement export à la place de ce qui devait être à l’origine un financement local.
Y. N. : Quand ce projet sera en production en 2025, il représentera 30 % de l’accès à l’eau potable de la population d’Abidjan. Nous sommes ainsi clairement dans une problématique santé, RSE et protection des populations.
P. R. : En dehors des domaines habituels que sont les transports, l’énergie, la santé devient aujourd’hui un secteur prioritaire pour beaucoup de pays. Nous avons réalisé une très belle opération cette année avec le CHU de Abomey-Calavi au Bénin, nous avons également financé des hôpitaux au Sénégal, en Angola… Nous discutons beaucoup avec notre implantation au Ghana où le président voudrait investir jusqu’à 800 millions de dollars dans le domaine médical et hospitalier. Le deuxième domaine également important est l’agribusiness, le fait de transformer le plus possible localement pour atteindre une suffisance alimentaire. Ce sont des projets sur lesquels peut intervenir notre réseau car il s’agit parfois de petits montants pas forcément éligibles à une assurance export. Avec le confinement, l’arrêt des importations de farine et de mais de pays exportateurs a pu mettre certains pays africains dans une situation assez difficile. Ces projets sont donc très importants et vont de pair avec d’autres projets d’infrastructure que nous finançons, par exemple des ponts ou des routes qui permettent de désenclaver certaines régions propices à l’agriculture mais qui par manque d’infrastructures ne peuvent pas permettre aux populations locales d’y travailler.
Quelle attention est portée à la transition énergétique dans ces projets d’infrastructures ?
P. R. : Nous sommes très attentifs aux projets liés à la transition énergétique dans beaucoup de secteurs. Par exemple, les pays africains sont fortement producteurs de matières premières agricoles donc les projets de biomasse issue du cacao ou du coton ont du sens et nous souhaitons accompagner des acteurs sur ce type de projets.
Y. N. : L’Afrique est un énorme réservoir d’énergies renouvelables, que ce soit le solaire, l’éolien ou l’hydroélectrique. Nous avons été conseil, arrangeur et financeur de l’énorme projet de barrage Nachtigal au Sud du Cameroun en 2018 qui fournit 30 % de l’énergie du pays. Derrière ce type de projets emblématiques, beaucoup d’autres petits projets se développent. Le potentiel est énorme parce que les Africains n’ont pas encore tous accès à l’énergie, les besoins primaires de la population ne sont pas tous couverts. Cela s’inscrit dans une politique forte de développement durable. On ne peut pas être depuis un siècle sur ce continent sans avoir ce tropisme d’inscription dans le développement durable.
Le mobile money qui se développe comme outil d’inclusion financière dans les pays peu bancarisés est aussi un moyen de développer des grands programmes de type énergie renouvelable avec la mise en place de production d’énergie off grid, hors réseau, sous forme de lots de panneaux solaires sur les toits des maisons par exemple. Des sociétés posent de manière autonome des structures de production d’énergie et des paiements réguliers de niveau très faibles peuvent plus facilement être effectués à l’aide du mobile money. Il existe donc une complémentarité entre des grands projets d’énergie sur des zones très étendues et l’usage d’un outil retail, le mobile money, auprès des populations locales, qui permet de boucler la boucle du remboursement d’un grand projet d’accès à l’énergie renouvelable.
Avec quels types d’acteurs travaillez-vous, et qui sont vos partenaires ?
Y. N. : Les trois catégories d’acteurs indispensables pour faire émerger les projets d’infrastructure sur ce continent sont les porteurs de projets, les investisseurs (les États, les fonds de type Meridiam ou la plateforme africaine d’investissement en infrastructures Africa50), et des financeurs, commerciaux ou banques de développement (DFI).
Début 2019, nous avons signé un partenariat avec ABSA qui nous engage dans les 12 pays dans lesquels cette banque est présente et notamment, dans des pays de la zone anglophone où nous ne sommes pas présents. Ce partenariat nous rend complémentaires dans le positionnement géographique et permet aussi d’additionner les tailles de bilan de nos filiales locales pour pouvoir financer de manière plus importante des gros projets.
P. R. : Nous commençons à avoir de plus en plus de connexions avec les banques locales de développement. Sur des projets qui ont une maturité plus longue, cela fait sens de proposer un financement avec eux car le mix d’un prêt concessionnel qui a une durée de vie beaucoup plus longue et d’un financement permet de rencontrer les attentes de certains pays.
Dans certains pays où le souverain n’est pas forcément l’emprunteur, comme au Nigéria ou en Afrique du Nord, nous intervenons auprès de sociétés non souveraines, publiques ou privées. Mais d’une manière générale aujourd’hui, et dans l’attente d’avoir un cadre réglementaire éprouvé pour la mise en place de PPP, la majorité des projets, et aussi parce qu’ils sont prioritaires, sont drivés directement par des États.
Pensez-vous que les PPP pourraient se développer ?
Y. N. : Nous sommes encore très en amont dans le développement des PPP, contrairement aux IPP (producteurs d'électricité indépendants) plus développés en Afrique, notamment au Ghana. Il reste encore beaucoup à faire sur la réglementation concernant les PPP, notamment en ce qui concerne le transfert de projet de l’Etat vers le privé pour réduire son endettement. Mais je pense que c’est une évolution qui va se faire à court terme et qui est dans le sens de l’histoire.
Quel est le contexte réglementaire du financement des infrastructures en Afrique ?
Y. N. : Une large zone du continent est régie sous le droit OHADA, un droit des affaires assez pointu. Par ailleurs, les investisseurs sur les gros projets, surtout s’ils sont privés, recherchent d’une part la stabilité sur les régimes fiscaux, et d’autre part une certaine sécurité juridique.
P. R. : Chaque pays présente néanmoins des particularités. Dans certains pays, au Sénégal par exemple, il existe des marchés de gré à gré qui permettent au président, sous décret, de sortir un projet du cadre réglementaire et d’en faire un projet prioritaire, sur lequel il est possible de se positionner et d’intervenir. C’est une grande flexibilité pour une banque commerciale de financer ce type de projet.
La crise de la Covid modifie-t-elle la donne pour le financement des infrastructures en Afrique ? Modifie-t-elle les projets en définissant de nouvelles priorités ?
P. R. : La Covid a créé des contraintes supplémentaires pour les souverains et nous cherchons à faire en sorte que l’impact de l’endettement sur le pays puisse être le plus limité possible. Côté export, la mise en place de projets a pris du retard, avec de nouvelles discussions au niveau des conseils de ministres et des gouvernements pour reprioriser certains projets, et mettre en attente certains autres, parce que le niveau d’endettement inquiète certaines autorités comme le Fonds monétaire international (FMI) ou la BM. Nous avons donc des discussions plus poussées avec le gouvernement pour nous assurer que le projet sur lequel nous sommes a bien reçu la bénédiction de ces autorités.
Y. N. : Au Maghreb, l’épidémie a entraîné des confinements assez stricts, ce qui semble globalement un peu moins le cas jusqu’à présent en Afrique subsaharienne sauf exception. En Afrique subsaharienne, plusieurs pays ont rencontré des difficultés pour s’organiser et travailler à distance. Nous pourrions en conséquence voir s’intensifier dans les années à venir de gros projets d’investissements dans l’IT/Telecom (fibre, connectique…).
Propos recueillis par L.B.