Le monde des matières premières a connu à travers son histoire des ruptures de plusieurs types : économique, financière, politique ou géopolitique, mais également logistique et technologique. Dans ce dernier domaine, les exemples récents attestant de l’importance de ces révolutions technologiques sont nombreux. Par exemple, l’amélioration à partir de 2015 des techniques de forage de gaz de schiste américain aura donné à cette industrie une résilience inattendue alors que les prix chutaient, et probablement modifié, pour de longues années, les équilibres économiques du marché mondial du brut. De même, la multiplicité de projets technologiquement innovants, comme les mines entièrement automatisées ou les « floating storage and regasification units » (FSRU), destinées à améliorer les techniques de stockage et de regazéification en mer, souligne l’importance de l’innovation technologique dans un secteur à la recherche de ressources de plus en plus difficiles
Mais ces changements technologiques n’ont pas tous trait aux traitements physiques de ces matières premières, ou à leurs différents modes de transfert. Ainsi, parmi les dernières innovations technologiques à fort potentiel identifiées par les acteurs du secteur, la technologie dite des registres distribués, en particulier les blockchains, paraît très prometteuse.
Les promesses de la blockchain
En effet, le monde actuel du commodity trade finance semble encore caractérisé par un foisonnement de documents et papiers divers, en décalage avec les possibilités actuelles de dématérialisation
En effet, dans un contexte marqué par des asymétries d’information parfois fortes entre acteurs, le respect des clauses contractuelles des multiples documents échangés est complexe et coûteux à mettre en place – avec de nombreuses contraintes séquentielles à respecter et divers contrôles à réaliser. Or la technologie blockchain promet un stockage dématérialisé et distribué des documents (lettres de crédit, connaissements ou bills of lading, etc.), traçable et vérifiable par toutes les parties prenantes aux échanges, tout en rendant leurs données quasiment immuables et en s’assurant du respect de bout en bout de toutes les clauses contractuelles d’une chaîne de valeurs complexe. Cette transformation représente donc un défi majeur pour le négoce international et le secteur bancaire auquel il est adossé.
Ainsi, au travers de l’inscription dans un registre distribué, les contreparties à l’échange devraient pouvoir prouver/vérifier en temps réel la bonne exécution des opérations conduisant un produit de son port d’embarquement à celui de son débarquement, puis à son usine de traitement, et ainsi de suite, tout en déclenchant à chaque validation d’étape les éventuels mouvements financiers correspondants. Et ceci devrait avoir plusieurs conséquences capitales :
- des gains de temps et une réduction des coûts considérables ;
- un meilleur contrôle qualité et une gestion fiabilisée de la conformité des opérations ;
- et une diminution du risque opérationnel et de la fraude.
Bien sûr, les différents acteurs n’ont pas attendu la blockchain pour se poser des questions sur l’art et la manière de dématérialiser l’ensemble des processus et des contrats, et pour réduire les frais de transaction tout en augmentant la fiabilité des opérations. Mais une blockchain semi-privée (ou de consortium) semble être une solution plus prometteuse qu’une approche centralisée, qui risque d’introduire des asymétries de droits et de contrôle, ou de présenter davantage de failles informatiques. C’est un mouvement général de la technologie blockchain : à des systèmes d’information en silos, on cherche à substituer une infrastructure partagée dotée d’un registre distribué au service de tous les acteurs de l’écosystème.
Des défis pour s’affirmer au sein de la commodity trade finance
Mais en dépit de son potentiel, la technologie blockchain devra surmonter un certain nombre de défis pour s’affirmer au sein de la commodity trade finance.
Tout d’abord son adoption à grande échelle devra convaincre un monde de traditions séculaires et faire face aux réticences de certains intermédiaires que cette évolution risque à terme d’exclure. Et même parmi les grands acteurs les plus susceptibles de désirer cette transformation, il faudra également que les solutions trouvées répondent aux défis de la « coopétition », ou l’art de coopérer tout en étant concurrents. Ainsi, les différents assureurs et banques impliqués dans cet écosystème ne verront d’un bon œil les bienfaits d’un registre partagé que s’ils ont la garantie d’une confidentialité totale de leurs données les plus sensibles. Et si différentes expérimentations ont déjà eu lieu, à l’instar de celles menées par exemple par BNP avec
Et c’est bien, en second lieu, cette question de l’établissement de plates-formes de référence, ou de l’adoption de normes d’interopérabilité entre les plates-formes émergentes, qui reste ouverte. Et il faudra probablement quelques années de « coopétition » entre les acteurs majeurs, privés mais publics également – sans oublier certaines institutions internationales –, avant de pouvoir y répondre.
Enfin, les perspectives d’évolution des environnements légaux et réglementaires qui devront régir un tel ensemble technologique demeurent complexes et incertaines. Aujourd’hui, les différentes juridictions n’ont pas le même degré de tolérance vis-à-vis de la technologie, sans même parler des cryptomonnaies ou des jetons (les tokens) qui pourraient éventuellement être amenés à se substituer un jour pour certains de ces échanges aux monnaies régaliennes (et à la référence principale du dollar américain). Ainsi si par exemple aux États-Unis, la Commodity Futures Trading Commission (CFTC) s’est rangée à l’avis de la Securities Exchange Commission (SEC) pour classifier ces tokens nouvellement
Quelques principes de prudence
En conclusion, il semble clair que la transformation de l’univers du commodity trade finance par la dématérialisation numérique est en marche. À terme, il est probable que des solutions de registres partagés tels que les blockchains finiront par emporter l’adhésion de la majorité des acteurs pour suivre et tracer la plupart des échanges et des transports tout au long d’une supply chain. Mais si la multiplicité des informations produites à chaque étape de la chaîne de valeurs par des objets connectés et les recoupements qu’on pourra faire de ces données devraient par exemple réduire les risques de fraude sur les marchandises, il serait illusoire de penser que la technologie blockchain va résoudre du jour au lendemain toutes les problématiques de représentation numérique des objets physiques – ou annihiler fraudes et contrefaçons. De même, il serait souhaitable avant de passer au tout électronique, ou de clamer avoir trouvé un système de gestion de données absolument infalsifiable, de vérifier que certains principes des blockchains ouvertes (e.g. difficulté de créer une collusion de contrôle) se retrouvent bien dans leurs dérivations privées. Enfin, il ne faudrait pas oublier le bon sens, et remplacer trop vite l’expérience acquise dans l’« ancien monde » sans avoir bien vérifié la résilience du « nouveau ».