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Relancer l’épargne longue en France

Pour relancer l’épargne longue, il faut promouvoir des formes modulables d’épargne, qui s’adaptent aux comportements des Français et qui combinent un engagement sur des durées raisonnables, des versements réguliers, une large diversification de classes d’actifs, une prise de risque maîtrisée et une fiscalité pérenne et incitative.

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Revue Banque n°754bis

Financement de l'économie : une nouvelle donne pour la croissance

On ne compte plus les rapports en faveur du développement de l’épargne longue, c’est-à-dire l’épargne financière, aujourd’hui concentrée sous la forme d’épargne réglementée ou de placements à plus long terme comme l’assurance vie. Elle constitue pour l’économie et son financement un enjeu du fait de sa faiblesse structurelle à un moment où les besoins d’investissement ou leur renouvellement sont élevés.

Les conclusions de ces rapports de toutes origines sont convergentes [1]. Mais si le constat est bien partagé, aucune suite favorable n’a été pour l’instant donnée par les pouvoirs publics ; bien au contraire, puisque la fiscalité de l’épargne longue a été singulièrement alourdie.

L’épargne longue doit faire face à des défis structurants, car la majorité des épargnants souffre de deux addictions culturelles : l’aversion au risque et sa dérivée l’exigence de la liquidité, provoquant un refus d’engagement.

Redonner aux Français le goût de l’épargne longue

Épargne-projet ou de précaution, l’épargne longue peut prendre la forme de l’épargne en vue de la retraite, qui vise à constituer un capital, consommé au choix de l’épargnant à partir de son départ en retraite, en une ou plusieurs fois ou par l’octroi d’une rente. Elle se distingue de l’épargne retraite vouée exclusivement à aliéner un capital contre la constitution de rente viagère à un terme fixe plus ou moins éloigné. Chaque formule exige des professionnels qualifiés (SGP, assureurs, caisses de retraite) et des supports spécifiques (OPCVM, FCPE, actif général ou cantonné d’assureur, etc.).

Les épargnants « fourmis » se constituent d’abord une épargne de précaution et une fois solvabilisés passent à la phase d’épargne-projet ou consomment. À l’inverse, les « cigales » préfèrent consommer à crédit, si elles sont solvables, et ne seront peut-être jamais sevrées. Épargner ne s’arrête pas au départ en retraite ; cela se poursuit bien au-delà, car les risques du quatrième âge sont de plus en plus prégnants et coûteux. La dynamisation de l’épargne longue suppose des solutions pour ces comportements opposés ou peut-être successifs.

Mais il faut compter avec les addictions de l’épargnant – aversion au risque et exigence de liquidité – désormais bien ancrées. L’épargne est massivement intermédiée dans ses investissements finaux et au travers des risques pris, conduisant à gommer toute impression de risque pour l’épargnant : ni contre-performance, ni volatilité, ni risques de taux, de crédit, de défaut et de liquidité. Inverser ces comportements supposerait un discours politique et médiatique aujourd’hui averse au risque, hostile à « l’argent » et appuyé par une éducation financière du public : peu probable ou à un horizon de 20 ans. Le risque peut malgré tout s’apprivoiser avec des solutions d’épargne ad hoc.

Rendre l’épargne longue adaptée aux besoins des Français

Malgré les enjeux très importants du financement de l’économie, les solutions proposées doivent avant tout satisfaire les besoins des ménages au-delà du ressenti. Promouvoir uniquement des produits financiers à durée longue (10 à 12 ans et plus) ne peut suffire. Dans un monde plus ouvert et plus mobile que celui de nos aïeux, l’épargne longue doit aider les individus et leurs familles à se solvabiliser, à s’adapter aux changements de vie, géographique ou de métier, à mieux résister aux aléas de vie ou à préparer sa retraite. Le slogan de base devrait être « Épargnez et, en cas de problème, nous vous aiderons ». La fiscalité devrait être neutre, reconnaître les vertus de la diversification, de la mobilité, la nécessité de l’accumulation comme du désinvestissement, la rente comme le retrait partiel, enfin les arbitrages réguliers entre classes d’actifs pour conserver un profil rendement/risque acceptable ou se désensibiliser aux risques.

Les plans d’épargne pourraient être plus attrayants en distinguant plusieurs étages : un premier pour la phase d’accumulation, un deuxième pour épargner à plus long terme ou pour sa retraite, enfin un troisième étage pour le service éventuel d’une rente. Chaque étage aurait une fiscalité ad hoc. Les premier et second étages comporteraient une passerelle organisée pour transférer des capitaux à l’étage supérieur ou inférieur, avec dans ce dernier cas une perte des avantages accordés, plus ou moins forte selon la durée réelle de l’épargne. Ce droit au changement serait incitatif à prendre le chemin du long terme.

Les meilleures chances de performance sur le long terme

Comment donner à l’épargne longue les meilleures chances de performance attrayante sur le long terme ? La baisse séculaire des taux d’intérêt rend désormais périlleux les placements obligataires, jusqu’à présent qualifiés de « sans risque ». Plus que jamais, la recherche de performance passe par une large diversification de classes d’actifs et par une internationalisation des portefeuilles qui constituera une protection indispensable et responsable face à un risque de sous-performance locale durable.

L’épargne longue ne peut pas se réduire à l’investissement en actions. Les marchés monétaires et obligataires sont au cœur du financement de l’économie. L’essor de marchés liquides d’obligations « corporate », « small cap » et « high yield » est, comme le private equity, un enjeu fort pour notre économie, pour la Place de Paris, dans le contexte de Bâle III et Solvabilité 2. Développer la souscription d’obligations par Internet et autoriser à inclure des obligations dans un PEA doivent y contribuer.

L’assurance vie multisupport combinant la sécurité de la gestion en euros (ou en euros diversifiés) et architecture ouverte, les plans d’épargne d’entreprise, le PERCO, le PERP sont des cadres robustes pour l’épargne longue, dans lesquels l’épargnant peut faire un choix plus ou moins étoffé de supports de placement avec des niveaux de risque étagés. Les OPCVM coordonnés (UCITS) comme les FCPE, déjà intégrés dans des cadres de gestion d’épargne longue, devraient pouvoir investir, même de manière limitée, dans des classes d’actifs stables moins liquides au travers de fonds d’investissement alternatifs, les FIA au sens de la directive AIFM [2] (les OPCI, fonds de capital investissement ou d’infrastructures), ou des fonds de titrisation rénovés. Les FIA et la titrisation participent aussi au financement de l’économie. La masse dégagée et la granularité en feraient une vraie force pour les acteurs français de ces gestions.

Les fonds à horizon (appelés encore à échéance) constituent une solution alternative pour rechercher de la performance sur une période définie acceptable par l’épargnant. Ils ont comme principe de revoir régulièrement leur allocation d'actifs, de la désensibiliser progressivement en vue de l’échéance. Ils présentent un avantage en cas de versements réguliers. Si la technique du versement régulier peut permettre de lisser la volatilité en début de programme et de profiter des baisses de marchés, elle protège de moins en moins lorsque le capital s’étoffe. Le fonds à horizon ne présente pas cet inconvénient du fait de la désensibilisation progressive.

Assurer une bonne sécurité globale

Enfin, comment assurer une bonne sécurité financière globale ? Les OPCVM de droit français et l’assurance vie sont des produits hautement régulés et le régime français des banques dépositaires est très protecteur. Les institutionnels jouent aussi un rôle essentiel dans l’optimisation des placements financiers ayant pour horizon le cycle de vie. Ils garantissent une meilleure adaptation de la gestion aux horizons de placement des épargnants. Ces investisseurs de long terme peuvent ainsi accroître la qualité du service financier rendu aux Français. La vocation de protection de l’épargne par les institutionnels est inscrite dans les textes régissant leur activité.

L’investisseur de long terme n’est pas immobile, mais adapte son portefeuille à la déformation de son passif, cherche à capter des opportunités, à se protéger contre les bulles spéculatives et les cycles de marchés contraires. Les épargnants doivent pouvoir bénéficier de ces mêmes principes de bonne gestion au travers des supports de placement, avoir accès aux mêmes classes d’actifs et instruments financiers que ceux dont disposent les investisseurs de long terme. Tout cela fait aussi partie de la sécurité financière globale.

Pour accroître la part d’actifs risqués dans les patrimoines, si utiles pour le financement de l’économie, il faut que les épargnants « apprivoisent » les risques et opportunités du long terme, en s’y acclimatant par des produits financiers bien identifiables et dont ils comprennent la gestion. En définitive, c’est en combinant engagement sur des durées raisonnables, versements réguliers, large diversification, prise de risque maîtrisée, enfin fiscalité pérenne et incitative que l’on concevra une épargne longue utile à la fois aux épargnants et à l’économie.

[1] Ainsi, le groupe de travail de Paris Europlace sur « le développement de l’épargne longue », présidé par Yves Perrier, directeur général d’Amundi, et publié début 2012 et les propositions de l’Association française de la gestion juillet 2012. Voir également le rapport de la Cour des Comptes « La politique en faveur de l’assurance vie », et le rapport du Conseil d’analyse économique de MM. Garnier et Thesmar, « pargner à long terme et maîtriser les risques financiers ».

[2] Directive sur les fonds d’investissement alternatifs.

 

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Une nouvelle donne pour la croissance

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